26/03/2012
Ouf.
Mes notes sont extrêmes, ces jours-ci, vous l’aurez remarqué. Aux deux bouts non des semaines comme l’écrivait Vanneyre, mais aux deux extrémités des mes journées qui s’allongent, pour mon plus grand bien. J’en aurais des choses à vous dire, mais je vous le donne Emile, le rousseauiste, on me demande de ne pas vous le dire. Alors, comme vous, je patiente, mais je n’attends plus : le bleu du ciel n’est jamais que là où l’on décide de le voir. Pour autant, très vite, je compte nourrir cet espace des dernières informations concernant Aurelia, et puis aussi des livres de mes compagnons, de fortune, cette fois. Lost in transition, en somme.
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25/03/2012
Un temps pour tout.
Avec tout ça, qui s’est demandé ce qu’étaient devenues toutes ces heures d’été perdues, hein ? Je propose aux candidats à la Présidentielle d’instaurer un moratoire sur le temps perdu, plus généralement. Avec un Ministère du temps libre, un du temps suspendu et un autre du temps détruit (avec le portrait de Nizan au fronton), ça aurait fière allure. Déjà, Grégoire XIII, en supprimant dix jours sur un coup de tête- le 15 octobre faisant suite au 4 octobre 1582 – avait plus ou moins foutu le bordel dans le calendrier, pourquoi ne pas intégrer une bonne fois pour toutes que ceux qui ont envie de dormir comme ils veulent puissent le faire ?
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24/03/2012
Compagnon d'infortune.
A l'angle de l’Avenue Berthelot et de la rue Claude Bernard, juste avant de prendre le pont Gallieni puis le tunnel de Fourvière, il y a, depuis plus de deux ans, maintenant, un homme qui fait la manche. Est-il roumain, est-il algérien, je ne sais pas. Mais il a une particularité, outre son pied-bot : il ne se concentre que sur une voiture et, que l’issue soit positive ou non, il sourit, magnifiquement, implore le ciel, se frotte le visage avec des gestes amples et démonstratifs. Quand vous lui donnez une pièce, les manifestations de joie sont décuplées, il faut vraiment que le feu passe au vert pour qu’il vous laisse partir. L’autre jour, je ne l’ai pas vu. Je me suis dit qu’il manquait quelqu’un à ma journée et me suis maudit, juste après, d’avoir pensé ça.
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23/03/2012
Les vieux basketteurs.
Ils étaient là, donc, ce matin, à l’heure où blanchit la Cathédrale St Jean. En un éclair, j’ai tout retrouvé. Hélas, dit Barbara. Les cheveux blanchis ou raréfiés, les silhouettes alourdies, ils étaient tous là, ces êtres dont, à l’époque, on connaissait davantage le premier pas, l’adresse à mi-distance, la main gauche ou le caractère atrabilaire. Ils étaient là, de toutes les équipes de la région, de toutes les couleurs. De tous les horizons dispersés depuis. On a échangé des mots, des sourires, des accolades, on s’est promis qu’on se reverrait, qu'on retournerait, vingt-cinq ans après, faire le tournoi d'Echirolles, celui où les jeunes femmes ravies qu'on leur ait offert des fleurs à la présentation des équipes ne savaient pas qu'on les avait dérobées une heure avant dans leur jardin. Tous mus par la même crainte d’être un jour celui vers qui on revient pour un dernier adieu. J’ai observé longuement le portait du désormais absent, tenté de retrouver une attitude, un trait vivant, mais non, je le disais hier, je ne l’ai pas reconnu parce que je ne le connaissais pas. Ce sont les autres que je suis allé voir, que j’ai voulus me voyant, aussi. Et puis le fils de l’absent est arrivé, spontanément, il a demandé au petit groupe que j’avais intégré qui ils étaient, pour son père. Et c’est là, dans les traits de ce jeune homme de vingt ans, aussi beau que son père l’était à son âge. A l’âge où je l’ai connu. Bref, comme il est convenu de dire de nos jours, j’ai enterré quelqu’un aujourd’hui, mais c’est un peu de notre jeunesse qui a ressurgi.
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22/03/2012
L'adversaire.
Je n’ai de lui qu’une vieille image, pourtant obsédante : il est face à moi, il sait que mon seul point fort est de tirer à longue distance : rien de plus simple, dès lors, pour lui, mon adversaire direct, de m’en empêcher. On joue une partie amicale contre le club voisin, donc rival, il est une des figures dont me parlait ma sœur, qui jouait sous les couleurs de ce club-là, puisque le club de mon père, de mon frère et le mien n’avait pas d’équipes féminines. Ce n’est pas un additum au Poignet d’Alain Larrouquis que je vous livre là, c’est la réalité qui rattrape : au moment même où le PAL sortait, mon club disparaissait, faute d’une flamme entretenue et transmise. Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la disparition non d’un ami, mais d’un visage, d’un nom qui a traîné sur toutes les lèvres des basketteurs de la Région. Il a disparu en quinze jours d’une maladie fulgurante qui habituellement prend son temps. Il a mon âge, on n’en parlera plus qu’au passé et quelque chose me choque, même si, évidemment, on peut parler, ces jours-ci, de morts plus injustes encore. La mort n’est ni juste ni injuste, elle est arbitraire. L’ironie, c’est qu’après avoir porté les couleurs du club adverse, cet homme-là a porté celles d’un club que j’ai fait mien mais que j’ai quitté quand même. Demain matin, il y aura des retrouvailles devant le cercueil. Je ne dis même pas qu’il aurait aimé ça mais c’est bien tout ce que la vie peut faire pour lui.
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21/03/2012
L'Oxford bleu.
Cette femme a tout consigné dans son petit cahier bleu d’écolier : son histoire, sa vie, les sentiments les plus profonds. Depuis une semaine qu’elle me l’a confié, elle ne respire plus : et si, comme tous ceux qu’elle a croisés depuis qu’elle a cru s’émanciper, je n’étais pas celui que je prétends être. Et si, redoublant de malveillance par rapport à ceux qui l’ont déjà flouée, je n’étais qu’un imposteur qui le lui déroberait pour s’en moquer ? La méfiance est aussi destructrice qu’elle est salvatrice : on ne peut en vivre seulement, mais c’est une arme dont il vaut mieux être doté. Qu’elle se rassure : le petit carnet bleu, je l’ai ouvert, lu, rangé précieusement et le lui restituerai comme prévu. Elle pourra se dire que l’Humanité n’est pas seulement pervertie. Que, comme Doubrovsky nous le disait déjà il y a longtemps, c’est souvent au moment du pire de l’homme qu’on a la chance d’en rencontrer le meilleur.
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20/03/2012
Note at all.
Il faudrait pouvoir séparer la vie entre ceux qui n’éprouvent pas la nécessité de la vivre pleinement et ceux qui en espèrent le maximum, jusqu’au bout. Rien n’est plus désarmant qu’un acte de violence gratuit – ou presque, puisque aucune cause ne saurait justifier une telle sauvagerie. Ce n’est pas de faire taire les enfants une minute qui les amènera à comprendre, au contraire. C’est d’en parler et d’asséner, infatigablement, qu’il n’y a que la civilisation à opposer à la barbarie.
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19/03/2012
Une autre histoire vraie.
Quand David Lynch filmait, dans « Une histoire vraie », un homme allant de l’Iowa au Wisconsin en tondeuse à gazon, c’était pour adapter à notre époque les mérites, contemplatifs, du voyage initiatique. De ceux dont, de Homère à Kundera en passant par Hugo, on a vanté les bienfaits : métaphysique accrue par la lenteur, temps donné à la rencontre, importance donnée à la quête elle-même, pas forcément à sa fin. Dans « Une étoile aux cheveux noirs », d’Ahmed Kalouaz, l’auteur-narrateur prend une drôle de décision initiale : c’est en 103SP, une Mobylette bleue du modèle de celle qu’avait son père, qu’il va traverser la France en diagonale, de la Bretagne qui l’a accueilli jusqu’à Grenoble, où il va retrouver sa mère, dépitée par l’âge, la mémoire qui flanche et surtout par un déménagement à prévoir, puisque la barre HLM dans laquelle elle vivait encore après que les douze autres sont partis, va être démolie. Une démolition n’est jamais anodine, un reclassement non plus. La mère, cette étoile algérienne qui a connu l’exil et les regards haineux, n’accepte pas la décision, fait comme si rien n’allait se passer. A cette mère qui va « entrer dans la nuit en vieillissant », Kalouaz écrit une ode, qui s’adresse directement à elle : c’est par le tutoiement qu’il lui parle, même par le biais du livre. C’est par ses yeux qu’il traduit son évolution, son rapport à la Foi et au voile, qu’il lui reproche avec indulgence ce changement tardif et sectaire. Qu’il ne voit pas pourquoi elle tient à retourner à la Mecque, elle qui y est déjà allée. A travers lui, Kalouaz parle aussi des écrivains et des années noires qu’a connues l’Algérie. Il revendique la laïcité, la France de Ferrat, qu’il fredonne au guidon de son destrier bleu. Il raconte l’enfance heureuse, le pain perdu et rattrapé, retrouve « les mots pudiques des gens simples » pour parler de cette femme restée « à la porte de l’Ecole ». Il raconte les fins de mois difficiles, la solidarité d’une époque et, en filigrane, dessine la vie brisée des exilés, ces étranges étrangers arrivés nulle part et rejetés partout. Kalouaz parle d’une mère qu’il lui semble n’avoir connue qu’adulte : aucune photo d’elle, dit-il, jeune. Sans doute parce que sa jeunesse lui a été prise, qu’elle a été de tous les combats pour exister dans ce pays qui l’a accueillie par défauts : combats contre les administrations, les idées reçues, le racisme et les révisions de l’Histoire. Le narrateur de « Une étoile aux cheveux noirs » ponctue son épopée d’étapes, pas d’épreuves : dans des ports, dans des bars, où, buvant son chocolat chaud, il croise des Bretons un peu plus aguerris à l’alcool, sans les juger. Qui le voient repartir avec envie, comme si eux-mêmes reconnaissaient, à cet instant, que ce voyage-là, ils ne l’ont jamais entrepris. Qui ponctuent leurs remarques d’épisodes récents, signes que le temps que Kalouaz va retrouver est, et il le sait, bel et bien perdu : la pêche n’est plus aussi fructueuse depuis la marée noire de 2008 et oui, la belle époque où ils rentraient au bled en « exilés parvenus » est derrière lui. Najma bi Chaârin assouad*, comme un juif rapatrié d’Algérie l’a nommée un jour, c’est par petites touches que l’auteur nous en dresse le portait : dans l’amour et la protection qu’elle a portés à ses enfants, main de Fatma opposée au el hein, le Mal et aux djouns, les mauvais esprits. Il dit en retenant, avouant qu’en dehors de la cuisine – dignité absolue des pauvres – et des tâches ménagères, il ne sait pas grand chose d’elle, au bout du compte. Sinon que le Mektoub, le destin, l’a menée là où elle terminera et qu’il se doit d’aller la retrouver, une dernière fois. Kalouaz égrène ses étapes, de tables d’hôte en camping municipal, on apprécie l’humanisme de celui qui sait où il va – la scène du palefrenier qui répare la mobylette est superbe - on appréhende avec lui, tout au long de cette lettre ouverte, l’état dans lequel il va retrouver sa mère. Sa mort à venir, inéluctable. Les souvenirs qui affluent, ceux qu’il lui imagine, les rêves de retour, de propriété, les villages-dortoirs des immigrés et des ouvriers, souvent les mêmes. La prose change un moment, c’est la mère qui écrit, qui reproche à ses enfants de ne pas l’avoir aidée à comprendre plus vite : des griefs qu’elle n’aura jamais formulés mais dont on saisit qu’ils sont ce que l’auteur se reproche lui-même. Puis c’est l’arrivée - dans ce qui fut une Cité-jardin et qui n’est plus, pour l’auteur, quarante ans après, qu’un constat d’échec sociétal - au bout de la toute petite centaine de pages que fait ce livre-là (une page pour dix kilomètres), un autre « livre de ma mère » avec la même force, sinon la même origine, puisqu’il faut bien se jouer du mot avant qu’il ne le fasse.
* le titre du roman en arabe.
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