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20/07/2017

B.

Appelons-le B. Ses parents doivent être effondrés de douleur et je ne veux pas qu’une quelconque appropriation, même pour un temps, la décuple, si tant est que ce fût possible. B. a l’âge de mon fils et de ses copains, d’ailleurs, à eux tous, ils commencent déjà à avoir une certaine expérience de l’amitié et du bel âge. Ils ont fabriqué un radeau, ont descendu le Rhône, recréé l’auberge espagnole à Barcelone, ils ont passé des réveillons ensemble, se sont sans doute juré fidélité. Pour la vie. Mais B. restera ad vitam aeternam celui de tous dont le visage restera figé à l’âge de 21 ans, ce qui l’empêchera singulièrement de vieillir mais plongera pour le reste de leur vie tous ses amis dans le pincement au cœur. Celui qu’on a tous ressenti un jour ou l’autre et qui se ravive, sans prévenir, quand on passe quelque part ou qu’on entend un air, à la radio. Tous ses copains seront là samedi, interrompant leurs vacances, s’apprêtant à entrer de plein pied dans l’héritage mémoriel de l’injustice. 21 ans, le bel âge, oui – plus de considérations nizaniennes – mais pas pour mourir. B., je ne l’ai vu qu’une ou deux fois, j’en parle avec distance et pourtant, par assimilation, depuis ce matin, je pleure autant que ceux qui le pleurent intimement. Parce qu’il est le fils de ceux qui pourraient être moi et sa mère, parce que le chagrin est communicatif et parce que la maladie frappe qui elle veut quand elle veut, sans rien respecter. Parce qu’il était beau et doux, un peu décalé dans ses options, visant l’audiovisuel, de mémoire, sans trop y connaître, à l’époque. B., c’est le copain qu’on rêve d’avoir quand on est jeune, celui qui ne pose de problèmes à personne, qui est toujours partant. Qui contrecarre un peu les exaltations des quelques autres, tout en s’en nourrissant. B., c’est un visage souriant, un peu mélancolique comme si quelque chose en lui, déjà, s’excusait du mauvais tour qu’il va leur jouer. Du manque insupportable. Lancinant. B., c’est à lui seul tous les deuils qui reviennent, la haine des absents, ce sont les vies qui défilent sous nos yeux et nous font dire que la nôtre se construit là-dessus, parce qu’on n’a pas le choix. C’est la relativité qu’on oublie de donner à l’ordre naturel des choses, trop occupés que nous sommes à penser que rien ne doit et ne peut changer. B., sa vie qui s’achève si rapidement, celle de ses parents qui n’a plus de sens, d’un coup. Ce sont des larmes qui ne s’arrêtent pas et qu’on voudrait voir couler jusqu’à la fin, de peur qu’on l’oublie. Mais B., c’est aussi une sacrée figure qui rentre dans l’intemporalité, qui renforce un peu plus encore le lien d’amitié, interdit tout compromis avec le serment. Ses amis, dont mon fils, se rappelleront toute leur vie à eux où ils étaient, ce qu’ils faisaient, quand B. les a quittés. Ils ont une sacrée responsabilité, maintenant, mais nul doute qu’ils en sont conscients, tous : c’est par eux que B. continuera de vivre et que la douleur s’atténuera. Un peu. « D’avance, on a tous perdu », entends-je, de là où je me trouve. C’est sûr. B. en a pris une sérieuse, d’avance. À eux de comprendre que ceux qui restent sont parfois condamnés à vivre.

 

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17/07/2017

Hautes-Côtes de Permanence.

petit bonehur.jpgLa qualité humaine de Fergessen fait qu’on peut, à n’importe quel moment de leur vie d’artiste, prendre un train, une voiture puis une autre voiture pour aller les rejoindre là où ils sont. À Epinal, en janvier dernier, Olivier Lebail, qu’on découvrait dans la troupe, nous invitait dans son « Petit bonheur », l’auberge bourguignonne qu’il tient à Curtil-Vergy, au-dessus de Beaune, là où le moindre panneau d’indication routière fait saliver les palais. Une auberge dont la devise est à l’image de son patron et de sa compagne, Pauline : chaleureux, accueillant, bon vivant. « Notre métier n'est pas de bien vous servir mais de vous donner l'envie de revenir... ». Avant d’y revenir (c’est d’ores et déjà programmé), il fallait donc y aller, ce que nous fîmes hier, pour la deuxième soirée du duo. Qui avait mis le feu la veille, jusqu’à des heures indues. Nous nous attendions donc à un concert plus calme, en famille ; les vacances, le dimanche soir, le peu de réservations, tout cela n’incitait pas à la débauche d’énergie, mais le duo ne sait pas faire sans, et pas autrement. Un duo devenu ménage à trois, depuis que Paul – le petit Paul – est venu poser ses batteries chaloupées sur la musique des deux chevelus. Un Paul (Gremillet) qui avait fait très forte impression à la Souris Verte, et dont l’apport est inestimable, désormais : outre sa façon de danser la batterie – druming barefoot, qui plus est – il libère David des soucis de programmation, libère le fauve plus encore qu’à l’habitude. Mais pour apprécier le concert, il faut passer par les mythiques œufs pochés à l’Epoisses (ou en Meurette, le choix est cornélien) et le Suprême de poulet fermier Gaston Gérard - une recette de son épouse Reine Geneviève Bourgogne, créée en 1930 pour Curnonsky : un poulet d’abord doré à l'huile, ou au beurre , puis laissé à cuire, une sauce issue du jus de cuisson, du Comté  râpé, du vin blanc de Bourgogne, de la moutarde de Dijon, du paprika  et de la crème fraîche, servi légèrement gratiné… Les sens sont en éveil, et la comparaison est fatale pour le repas de midi. Olivier propose des vins de son choix, un Hautes-Côtes de Beaune de chez Rouget pour ouvrir l’appétit, un Chorey-les-Beaune de chez Guyon, un Nuits St-Georges qu’on laisse décanter pour la suite, on bénit la rencontre d’il y a six mois, cette forme de permanence qui dément toutes les trahisons et les abandons qu’on a vécus entre. Le lieu se remplit, entre habitués et curieux, la formule est simple : de la bonne chère et de la musique, les deux concordant dans l’esprit. Il faut élever la partition au rang de ce qu’on a mangé, sortir le corps de la divine apathie digestive. Quoi de mieux, pour ça, qu’un set réorchestré, un premier titre des « Accords tacites », le premier album toujours pas réapproprié, « In Excelsis » et le miracle se réitère. Avec les mêmes recettes, là aussi, celles qui donnent envie d’y revenir : énergie, transe, catharsis, tout a été dit sur ce groupe-là, post-punk-soul à textes, qui fait chanter le public sur la mélancolie ou la dépression, pousse Sir McCartney à la retraite sur « Eleonor Rigby », passe par « Tangerine » et pense même à dédier un Grant Lee Buffalo à un membre du public juste parti pisser, à l’instant. Michaela parle sérieusement entre les morceaux, David la coupe et dit à peu près n’importe quoi pour dédramatiser : post-punk, on a dit, entre cri primal et défoulement sur les cymbales de Paul. Les personnes qui les découvrent, comme à chaque fois, sont subjuguées, les autres luttent contre l’air entendu d’être ceux qui les connaissent le mieux. Personne ne sait vraiment ce qu’ils nous réservent, ces deux-là, capables de sortir « l’Eté » - leur prochain album – en octobre. Partout où ils seront, ceux qui les suivent se trouveront, quelle que soit la saison. Pour les Lyonnais (et alentours), la date à réserver, déjà, c’est le 2 décembre, à la Casa Musicale. La veille, ils seront, encore, au Petit Bonheur, celui qui en annonce d’autres, démultipliés. J’y serai aussi, on verra comment : peu importe.

PS : s’il fallait encore démontrer qu’entre l’expressivité topinambouresque d’une actrice à succès, le sous-pérecquisme delermien d’un auteur superfétatoire, la voix suave d’un GPS indiquant une position libidineuse, la drôle histoire d’une chemise rose dans les back-rooms des Village People d’un côté et, de l’autre, toute la douceur de vivre qu’une telle alliance des Arts nous a apportée hier, le choix était vite fait, alors. J’espère que cette note aura éclairé les quelques palpitants récalcitrants qui restent.

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23/06/2017

Le père Favino.

Initialement, il devait regarder les annonces de vente de voitures, la sienne montrant des signes évidents de fatigue: il n'y a pas que les hommes qui souffrent des fatigues d'une vie de saltimbanque, passée à écumer les villes et, récemment, des pays qui les accueillaient, sa troupe et lui, pour jouer, alternativement, les morceaux de son illustre grand-oncle sétois ou les swings ravageurs et dingos du grand Django. Les deux étant intimement liés. Dans la boutique de fringues, qui sait ce qui l'a fait passer de la kangoo - pratique pour la contrebasse de Laurent - la guitare manouche qui apparut sous ses yeux. Une rareté, un mirage dans l'anonymat de la Toile. Un Drouot sans la présence, les mains qui tremblent et la voix hagarde qui s'écrie "Ce que vous vendez là, c'est mon passé à moi!". Une pièce de maître,  44 ans d’âge, sortie de l'atelier du père Favino, ce « luthier d’Art" qui perpétua les modèles archtop « à table bombée », « voûtées à la main », puis les type Selmer et, en adaptant la table d’harmonie - sans pan coupé - et la rosace ovale, en créa enfin pour "Georges". Le signe était trop fort, l'occasion ne repasserait pas. D'autant qu'un autre détail lui mit la puce à l'oreille, plus que l'ombre au tableau: le vendeur, un dénommé Marc R., n'était-ce pas celui qui jouait dans le projet de Laurent, son contrebassiste? Ces interactions, dans le temps, la transmission, n'était-ce pas là la marque ultime d'une responsabilité qui, tout à coup, pesait sur ses épaules? Après tout, en s'arrangeant un peu avec les autres, en privilégiant le mode acoustique et les voyages légers, n'y avait-il pas obligation à ce que le budget prévu se déplace sur l'instrument plus que sur le véhicule? En prenant la guitare, qui plus est, sa (bonne) action se décuplait, dans l'égotisme des artistes: il donnerait du son encore meilleur au public, le replongerait dans des accords et des réminiscences délicieux et, dans le même temps, permettrait à l'objet d'art(isan) de rester dans la famille. Un coup d'œil, par dessus l'arrivage de manteaux, à sa compagne, qui l'a laissé mener ses recherches automobiles : que va-t-elle en penser, s'il clique sur l'imprévu, et ses incidences? Peut-être vaut-il mieux qu'il s'assure, avec Laurent, qu'il s'agit bien de Marc R., qu'il appellerait dès lors à la première heure, le lendemain. Pour l'essayer, en vérifier la mécanique, la carrosserie, euh, les mécaniques et le cordier. Mais une Favino - qu’il fera authentifier par Jean-Pierre, son fils, puisque l’étiquette à l’intérieur est un peu effacée - ça ne se refuse pas. Pas dans cette ville, pas à ce moment de sa vie. L'évidence devient urgence, ses mains tremblent, lui aussi, de ne pas la tenir, déjà, l'essayer en présence de ses musiciens : vérifier qu’elle a vécu, coups et traces faisant foi, mais qu’elle sonne comme personne. Qu’elle est déjà « faite » au niveau du son. Il ne dormira pas de la nuit, entendra des aigus, des hauts-médiums, des frisettes de basses et des legato langoureux qu'il ne connaît que sur disque. Vinyle. Ne pas l'acheter serait un crime de lèse-majesté, contre la musique, l'héritage et le Gipsy. Personne ne le sait, dans l'arrière de la boutique, mais il n'a pas le choix: renoncer serait trahir, et dans l'instant, il lui semble que et Django, et Georges, et le père Favino le regardent, sans mot dire mais sans en penser moins: prétendrait-il les représenter encore s'il LA laissait passer pour un de ces véhicules vulgaires qui polluent la planète? Une étiquette sur un manteau dégriffé attire son attention: après tout, ce ne représente jamais que trente-six fois son achat? Et les manteaux, souvent, finissent au fond des placards, non? Un de ses amis le comprendrait, qui aurait voulu pouvoir acquérir l'exemplaire de "la Valse" retrouvé dans un grenier de l'Oise et vendu aux enchères quelques semaines plus tôt. Après tout, ce ne représentait que deux-cent dix-neuf fois l'achat de sa Favino. Tout est relatif, dans la passion. Sauf la passion.

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10/05/2017

Elle aura été.

C’est à ce moment-là qu’on se rend compte que « être ou ne pas être » n’est pas la bonne question. Que les choses reviennent via cette feuille qui se débat avec l’énergie du désespoir pour ne pas que le vent – froid, dehors – l’arrache à sa branche, qu’elle quitte l’arbre qui lui a donné les satisfactions de sa vie de feuille, sans jamais citer Whitman, par élégance. Tout est question de racines et de branches nues, au bout du compte, se dit-elle, sa main posée sur la vitre laissant une trace de givre s’effaçant comme s’effaçaient les mots sur le sable, quand il fallait quitter la plage, l’été. Avoir été, l’été, pas une de ses copines de saison, ni automne malade, ni printemps tape-à-l’œil. Qu’elle s’en méfiait, du printemps, aux Ecartés, quand les rayons dardaient, poussant à se dévêtir jusqu’à ce que la nuit tombât, la laissant la nuit gorge nouée, nez rougi ! A-t-elle seulement senti, dans ces moments-là, que les feuilles se débattaient avec un sort plus sombre, une énergie du désespoir bien vaine, face au vent triomphant ? Les vents, à l’école, elle les avait appris par cœur et se targuait encore récemment, devant ses congénères, de ne pas les avoir oubliés : tramontane, autan, aquilon déchaîné… Elle avait surpris, dans le regard des mémères - comme elle les appelle pour mieux s’en exclure - un vague souvenir, du temps où elles avaient de la conversation. Elle qui ne se rappelait plus du moment où on l’avait emmenée là, de qui avait pris la décision. Son fils, qu’elle ne voyait plus depuis qu’il avait quitté femme et enfants pour un travail mieux rémunéré aux Etats-Unis ? Elle n’avait plus qu’une vague image de lui, n’en souffrait pas : elle l’avait vu évoluer autrement, privilégier les choses futiles. Sans doute tenait-il ça de son père, mais elle n’avait pu refréner, il y a déjà bien longtemps, une pointe de déception jamais démentie, mais qui avait fini par ne plus avoir d’importance. Comme la plupart des choses qui se passaient ici. Elle avait trop vu les autres résidentes souffrir de la non-venue d’un proche, pourtant annoncé, pour s’adonner elle-même à ce type de douleur. Sa blessure à elle était concentrée sur ce qui lui revenait, par bribes, qu’elle ne pourrait plus faire : danser, comme elle l’a fait toute sa vie, jusqu’à ce que celle-ci la reprenne. Aimer, embrasser, redevenir la sulfureuse, parce qu’elle avait dit un jour à un amant qu’anticiper un départ, c’était ne pas courir le risque d’être le dernier à rester. Elle avait renoncé au décompte, ne savait plus à quelle époque, ni quel siècle elle se référait. Quand elle était encore chez elle, à chaque fois qu’elle passait devant des lieux qui l’avaient marquée, par ce qu’elle y avait vécu, par ce qu’ils véhiculaient eux-mêmes d’histoires, elle s’imprégnait de tout ce qui s’y était passé, des amours, des tristesses, des espoirs ravivés. Tout la pénétrait, les arbres, les bancs, les ombres massives des monuments. Sa mémoire était là parce que ce n’était justement pas la sienne : c’est outrecuidant d’imaginer survivre à un arbre, à une place. Il vaut mieux s’y inscrire, dans la durée et le passage. Elle avait projeté y mourir, sur la petite place de son enfance, s’était imaginé s’asseoir sur un des bancs verts, regarder des amoureux s’étreindre, fermer les yeux et ne plus les rouvrir. Mais on ne la laissera pas vivre sa mort comme elle l’aurait voulu, on l’obligera, par effet-miroir, à subir la déchéance comme reflet quotidien, simplement parce que ça n’était pas permis, d’être maître de sa mort. Elle le lui avait suffisamment fait comprendre, là-bas…

Au moment-même où la feuille renonce, se laisse décrocher et partir dans le vent, elle repense à Armand, cet amant connu si jeune. Armand, ce fils de paysans sorti de la misère en mariant la fille d’un industriel de la région faisant dans la toile cirée. Elle s’en souvenait, parce que son idiot de fils s’était demandé, en vidant l’appartement, d’où pouvait venir cette nappe rouge basque restée, cinquante ans durant, dans son emballage d’origine. Armand qui l’avait rejointe chez elle le soir même de son mariage, l’air désolé, sans rien dire, en buvant son café. Il est venu comme ça pendant des années, juste pour passer du temps avec elle, lui laissant d’autres amants, d’autres histoires, sans rien revendiquer. Puis un jour elle ne l’a plus vu, ne s’en est pas inquiétée, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’il s’était tué en voiture, que personne n’avait imaginé qu’on pût l’avertir. Ça n’aura pas été sa seule perte douloureuse, mais c’en est une qui a compté. Une de ces absences qui vous font aborder la fin de la vie avec le secret espoir, jamais assumé, qu’il y a un après et qu’elles en font partie. Même les pires mécréants se mettent à croire, dans des enfers pareils ! Qu’est-ce qu’ils pourraient faire d’autre, ici, au cours de ces journées bêtifiantes, rythmées par les soins et les programmes télé ? Elle qui ne l’avait jamais eue chez elle, n’avait jamais voulu s’abaisser à la regarder, voilà qu’on lui proposait, deux ou trois fois par jour, de s’abrutir devant des émissions présentées bruyamment par des imbéciles. Malheureusement, elle ne pouvait plus lire : ses yeux la brûlaient, les caractères fondaient au fur et à mesure qu’elle les parcouraient, se mêlaient, se refusaient à elle, parce qu’elle les avait trop compris, trop perçus, sa vie durant. Parce qu’elle avait cette intelligence qui lui faisait comprendre la portée d’un texte et ses procédés d’écriture. Qu’elle avait été une des premières femmes de Lettres de sa région, qu’elle avait écrit des ouvrages de référence sur le XVII°s. Dont elle se récitait par cœur des passages de théâtre, puisqu’elle ne pouvait plus lire. Secrètement, bien sûr : on aurait doublé les doses de calmant si on l’avait entendu déclamer ces vers si prégnants, ce refus de l’amante de rendre à celui qu’elle aime en retour le coup fatal qu’il a porté à son père… Ça n’était pas des choses de son âge, ni de son rang, lui avait-on objecté, quand elle avait voulu présenter son premier travail universitaire, sur le sujet. Les mêmes reproches qu’on avait faits à l’auteur, trois siècles auparavant. Ça n’avait pas été facile, mais ça l’avait renforcée dans l’idée qu’elle se battrait seule contre le monde entier, toute sa vie. Pourquoi se souvenait-elle de sa soutenance, là, devant la fenêtre de la résidence, pourquoi dessine-t-elle, sur la buée de la vitre, les sigles avec lesquels elle soulignait, dans le texte, les diérèses et les enjambements ? Etait-ce la poésie qui résistait, avec la même énergie que la feuille, contre le bruit sourd de la télévision du foyer ? Etait-ce Rodolphe, le jeune chargé de travaux dirigés, qui s’était épris d’elle au point de lui écrire un poème sublime la prenant comme sujet, dans la conscience du refus qu’elle lui avait objecté ? Pourquoi tout revient-il quand ce n’est pas le moment, pourquoi la mémoire est-elle inflammable, pourquoi les êtres sont-ils, à leur fin, abandonnés à eux-mêmes ? Elle laissait son esprit s’évader, suivre une autre feuille, se demander quelle serait la dernière. Celle qui reste. Qui sonnerait la révolte contre le cycle naturel, défierait la mort, tiendrait jusqu’au printemps, sans pollen, sans allergies et sans éternuements. Une vie réinventée, dont elle devra convaincre les autres, au réfectoire, tout à l’heure. Mais la dernière feuille lâche, juste là. Elle sait que la lutte est vaine, qu’ils s’accrocheront à leur pitance et à l’émission du soir. Elle en est là, devant la fenêtre, recluse en passe de se libérer de ses jougs. Quand elle flottera dans l’air, qu’elle se laissera aller, portée par le zéphyr, c’est ce qui va la rasséréner, dans l’inquiétude légitime de ce qu’il y a après la mort. Parce que ce n’est la mort qui compte, c’est ce qu’on a fait de sa vie, avant : elle le sait, elle, que c’est quand on se retourne sur son passé qu’on comprend si on a vécu ou si on s’est trompé soi-même. C’est là, dans la somme de ses erreurs et de ses passions mélangées, qu’elle se détachera d’elle-même et vivra en impesanteur. Elle le sait, devant la fenêtre, à son dernier instant : c’est sa vie qui a défilé sous ses yeux, le dernière allégorie qu’elle aura eu à étudier. Elle aura été.

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30/04/2017

Tout ne tient qu'à des riens.

17457514_10154522136501818_6007677993943766151_n.jpgJe ne connaissais Balmino que par un souvenir marquant et (très) lointain: un jour, dans les années 90, j’entendis sur France Inter un morceau sublime, « Manon », porté par une voix rauque et profonde, entre Tom Waits et ce que la Belgique nous a apporté de meilleur dans la chanson francophone. Je vis le groupe en concert à Fourvière en première partie de je-ne-sais-plus-qui. J’appris par la suite que Balmino était de Lyon, mais ce n’est qu’en faisant une brève incursion dans le milieu musical de la ville que j’entendis parler de lui. En bien, en mal, comme tous les propos qu’on rapporte sans connaître. J’eus une brève discussion numérique avec lui à propos de Sorj Chalandon, dont il interprète l’adaptation de « Mon traître ». J’évoquai des souvenirs passés, là encore, un fait d’armes bien ironique quand on y repense: un jour, j’ai rendu jaloux cet auteur que tout le monde adore, c’est drôle. Mais ça n’est pas le sujet. Je ne suis pas dans la connivence, ni dans le copinage, je l’ai souvent dit. Mais j’ai subodoré, en lisant qu’il préparait un enregistrement public des chansons qu’il livre à peu près tous les jours dans les bars de la Croix-Rousse, qu’il y avait intérêt à participer à ce projet en versant mon obole : c’est marrant, aussi, ce crowdfunding: on y voit un peu de tout, des gens qui jouent de leur réseau, qui confortent leur narcissisme, s’apprêtant à des projets évitables: je le sais, j’en ai fait. Mais il y a ces artistes envers qui on ne transige pas, parce qu’ils sont essentiels et que sans aide, on les perdra. Et en les perdant, on se perd nous-mêmes: ils sont notre écosystème. Mais, de fait, outre une chanson d’il y a vingt ans ou plus, je ne connaissais pas le répertoire de Balmino avant de recevoir, dans mon exil, son « contresens », à la sublime pochette de l’artiste dans la Cour des Voraces. Le lieu de naissance de mes parents, le point de départ de « Tébessa, 1956 » pour ceux qui ne m’ont pas oublié. Je regarde les titres des chansons, souris en lisant que lui aussi a son « Camarade ». Je sais, sans le connaître, qu’il a perdu un ami en la personne de Matthieu Côte, je me dis qu’un jour, je parlerai à Balmino de Fred Vanneyre et de ses chansons. La liste des titres corrobore la vision que j’ai du gaillard:  insoumis, anachronique, inadapté. Il y a du bruit, du silence, de la pureté, de l’espoir et sa déception (entre caviar et nouilles au beurre, quoi), des verres partagés, du pavé que l’on bat ou que l’on jette. De la chanson réaliste, engagée et désabusée à la fois, un univers populaire au sens propre, un truc de cantine et de potes où traineraient, au hasard, Mano Solo, Dimey, Leprest et les autres… Lhasa, dont il reprend "la marée haute". La rive gauche, les petits endroits, la chaleur humaine, les écartés, les oubliés: tout ne tient qu’à des riens, dit-il. L’enregistrement est public, le son retravaillé, les treize chansons s’enchaînent et s’équilibrent, entre le murmure et l’énergie: deux textes m’époustouflent: « J’écris » et « On devient », mais ça ne signifie pas que les autres soient moins bien, hein! "Je ne veux pas qu’on m’aime, je veux qu’on me croit », plaide-t-il, devant l’indifférence et la violence sociale, les couleuvres qu'on avale, devant les petites misères humaines, aussi. Sa volonté de puissance, Balmino la tire de l’énergie que lui renvoie la scène, qui remet la tête à l’endroit, qui - je l’écrivais pour Fergessen - fait de vous des surhommes et vous régurgite en mortels. Rendu(e) au vent, « à la beauté des rêves » puisque signe lui est fait à la toute fin du livret. J’imagine que le « Contresens » évoqué est une (belle) antiphrase ("Je ne vais dans le sens que veut la Terre"), parce que la seule voie à suivre, dans la vie, c’est celle de l’émotion, de l’intensité, quitte, souvent, à en payer le prix fort. Mais tant que des petites perles comme celle-ci ponctueront le chemin, il y aura des raisons d’espérer, encore, de retrouver le courage et l'envie. Demain, la terre tournera encore, mais mieux.

Photo: Thibaut Derien

Pour commander l'album, c'est ici.

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22/03/2017

Mes premiers adieux.

invmédai.jpgLe Boss a bien fait son River Tour cet été, trente-six ans après la sortie de l’album, je peux accepter, dès lors, d’être l’invité du Café littéraire de Sète pour Tébessa, 1956, ce roman dont je vous contais les prochaines mésaventures, l’oubli et l’épuisement programmés. Un épuisement proche de l’état de son auteur, à qui on supplie de ne point trop en faire, ponctuellement, sans succès : c’est ainsi, tel Cyrano, je me bats, je me bats, et je transforme. Ce vendredi, donc, dans l’ile singulière, j’irai répondre aux questions de Tino Di Martino, qui connaît bien le pays et - faut-il parler du privilège de l’âge, dès lors ? – ce qui s’y est passé au moment du récit, et après. J’y serai, pas loin de dix ans après sa parution, pas loin de neuf après les multiples invitations de Lettres-Frontière. Je sais que ce roman a marqué les gens qui l’ont croisé, je sais aussi que j’aurais aimé qu’un peu plus d’entre eux s’intéressent à ce que j’ai fait après. Mais j’irai avec plaisir, en connaissant d’avance, tant je les ai entendues, les questions qu’on me posera à son propos, les mystères qu’il suscite, etc. Je sais d’avance aussi que l’Hippocampe atrabilaire intéressera moins de monde, qu’on ne fera pas la distinction nécessaire entre le roman – son travail de la langue – et l’écriture quotidienne. Peu importe. Neuf ans après, le chanteur de « l’Embuscade » a disparu, les musiciens qui m’entoureront ne seront pas les mêmes que ceux qui m’ont longtemps entouré, mais je m’installerai avec plaisir dans les fauteuils de la médiathèque, comme un comédien se réjouit de la dernière d’une pièce. Ce sont mes vrais premiers adieux, pour tout un tas de raisons. Il y aura une suite, mais moi-même ne la connais pas. En tout cas, sur un coup de tête, venez me voir : il y aura de la chaleur, de l’amitié et, s’il le faut, un bout de banquette pour vous héberger.

13/03/2017

Tébessa, 1956-2017

FullSizeRender-18.jpgPuisque tout arrive toujours en même temps, l’histoire de ce livre-là parlera à ceux qui l’ont lu, aimé, qui m’ont invité à en parler, dans plus d’une contrée lointaine, m’ont offert l’illusion d’être choisi parmi nombre de candidats – dans les cinq romans Rhône-Alpes, disaient-ils – d’être pour la première fois rémunéré pour aller parler de mon travail. Un livre dont j'ai parlé à la Croix-Rousse, puisqu’il s'y inscrit (aussi), dans le cinéma de l’école de mon enfance, un livre qui est allé jusqu’à présenter une de ses pages dans un manuel scolaire de 3ème. Je m’y trouvais dans l’index, en bonne compagnie : Camus, Shakespeare, on fait pire, sans rime. Ce petit roman sec et économe a fait un tel chemin, dans ceux de traverse, que tous les ans, depuis bientôt dix, on m’en parlait. J’ai reçu des tonnes de témoignage, de ceux qui y étaient, ceux qui l’avaient fait, j’ai croisé des imbéciles qui m’ont dit que là-bas, ils les tiraient comme des lapins, des personnes marquées qui m’ont dit que ce livre-là les avaient convaincues de parler, enfin parler. Je me souviens de toutes les étapes, des années dans le tiroir avant que cet homme, si important dans ma vie que je ne peux raconter pourquoi, l’en extraie. Le publie avec un titre que je n’ai pas choisi mais qui s’est avéré le meilleur possible. Avec une couverture que j’ai d’abord trouvée horrible avant de me ranger à l’avis unanime et enthousiaste : je ne voulais pas de marques de temporalité, j’ai été servi. Une chanson, « l’Embuscade », est venue s’ajouter à la réception enthousiaste du roman, elle en a fait pleurer plus d’un, toutes ces années. Je l’ai aussi rejeté, ce roman, puisqu’on me renvoyait toujours à lui, que les autres ne comptaient pas, ou si peu. Je l’ai rangé, puis aimé de nouveau, par pour moi, mais pour la parole qu’il rendait à ceux qui l’ont perdue. Je l’ai posé sur l’étagère de la mémoire familiale en disant à ceux qui ne me connaissaient pas encore totalement : « voilà comment je parle ». « Tébessa, 1956 », ça fait dix ans que tous ceux qui l’ont lu me disent regretter qu’il n’ait pas connu une meilleure diffusion, une sortie nationale, qui l’aurait, c’est certain, vu cartonner. Dix ans que je leur réponds que j’ai aimé son parcours, qu’il m’a offert des joies, des rencontres incroyables. L’idée qu’on pouvait s’en sortir autrement que par la voie officielle… Et puis le grand carton est arrivé chez moi, les derniers exemplaires de tous mes ouvrages, que l’éditeur me revend, comme l’indique le contrat, à bas prix, que j’en tire quelque chose qui me permette de lui rembourser la somme modique et – qui sait – m’offrir un kebab derrière. Un gros carton dans mon entrée, dix ans d’espérance et de combats, de choix douloureux et de petites victoires. Le succès d’estime, je l’ai connu. Un deuxième tirage. L’association d’un nom et d’un thème aussi, ce n’est pas rien. Mais c’est fini. Vanneyre écrivait « ce fut et ce fut bien ; c’est fini, c’est très bien ». Ironie de l’histoire, on m’invite à en parler à la médiathèque de Sète le 24 de ce mois. J’avais fixé cette date avec l’idée d’un renouveau, puisque mon « Aurélia Kreit » est prêt, enfin terminé (sept ans d’âge, chute et convalescence comprises), ce sera une fin, un deuil. Vingt exemplaires qui restent trouveront preneurs, c’est sûr, dès que j’en lirai une ligne. Personne n’est censé savoir qu’il s’agit des vingt derniers. Plus les quelques-uns que l’éditeur aura gardés pour lui, tellement il l’a aimé, ce roman. Qu’il quitte, pourtant. Il en va des histoires de livres comme des histoires d’amour, alors. Remarque, comme on évite une agonie, ça m’évitera les bacs de Gibert, à 0,40€ l’exemplaire, ou les ouvrages de mes confrères bien mieux distribués que moi que la même médiathèque a vendus l’année dernière à 1€ l’unité. Siglés « Pilon », dès la deuxième page.

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05/03/2017

Les rapaces.

Ça n’est jamais flagrant, de prime abord, tout juste une succession de petites touches et d’approches, des cartes qu’on voudrait rebattre sans en avoir la main. C’est une connivence, une empathie, l’assurance qu’on comprend et que, si jamais on pouvait faire quelque chose... C’est proposer le plein quand le vide se profile, en accélérer la perception pour que la machine arrière soit impossible. Qu’est-ce que c’est qu’une machine arrière quand le chemin est évident, sinon la reconnaissance de ses erreurs et la leçon qu’on en tire ? Mais le doute est là, c’est l’objectif, et pas à la bonne place. L’autre devient la solution, d’un coup ça devient plus facile, et si ce n’est pas vrai, il y a toujours moyen de se convaincre en sollicitant tout ce qui n’allait pas, tout ce dont on s’est aveuglé. Le sentiment devient l’emprise, les débuts une illusion, la fin une vérité. Peu importe que le temps du deuil soit déterminé par autre chose que le recueillement et la solitude. C’est là que les rapaces sont doués, pour distiller des possibles tant qu’il est temps, en s’empressant, néanmoins, pour ne pas considérer l’autre part de soi, celle qui résiste, à un millième près, à l’auto-persuasion, qui se dit que c’est encore possible, que ça l’est plus encore depuis que le vide s’est incarné, justement. La perte, les repères, les abandons, la voix qui fait battre le cœur. Les promesses tardives, jugées trop tardives parce que le jugement est altéré. On en trouve tellement, autour de nous, dans toutes les strates, à se nourrir des restes qu'on a laissés. Sans figure, comme on dit ici, se délectant d’un festin inattendu, pour leurs petits moyens. Se substituant, en ersatz, prétendant comprendre quand ils ne font que brouiller plus encore. À leur profit, en prétextant une règle du jeu dont ils ont toujours – et seront, quand même – les éternels deuxièmes. Qui devront supporter la part tue de leur conquête, en métaphores de l’animal de compagnie. Qui aimeront mieux mais certainement pas plus, seront aimés en retour de leurs prodigieux efforts, pas aimés tout court. Il doit y avoir une fatalité qui fasse interroger l’amour sous ses angles les plus opposés alors même qu’il n’est que continuum et champ infini de nuances. C’est cet intervalle spolié dont les rapaces auront à répondre, même s’ils n’y répondront pas : il faut une morale et une introspection suffisante pour le faire. Pas sûr que ça les dérange non plus, puisque c’est ainsi qu’ils existent, et prospectent. On peut s’en plaindre, c’est inutile, autant que de s’accrocher quand le choix est déjà fait, avant son terme. La vie est dure pour ceux qui en perçoivent les moindres : on se méprise souvent de s’être tout à fait trompé, d’être seul à savoir le peu de poids de la justice face à l’oubli. Mais on se console en se disant qu’on ne peut jamais s’en prendre qu’à soi-même. Pas à ce qu’on a usurpé.

« On ne commence jamais suffisamment tôt les bassesses de la vie d’adulte, c’est ce que je vois de Grégoire Perrot, dans mes derniers moments. Au moment où Emilie reprend son souffle, le mien me manque. Je ne pourrai pas me battre plus longtemps. Au moins, j’aurai marqué mes terres, j’aurai toujours été d’ici, plus rien de secret ne sortira de ma vie, sauf les objets de survie que j’aurai accumulés dans la remise. Papa, qui sait, en profitera pour faire le ménage, jusque dans le grenier. Il se convaincra qu’il est temps pour lui de tout faire disparaître de ce qui restait de sa vie d’avant. Lucas et moi serons plus frères que nous l’aurons jamais été, alors. Et lui aura fait ce qu’il aura pu, je ne lui en veux pas. Il a porté seul les drames de sa vie, sans rien renier. Les imposteurs, c’est seulement à la fin de la leur que tout leur revient. C’est à ce moment-là que Grégoire Perrot se souviendra vraiment de moi. »

La partie de cache-cache, 2010, éditions Raison & Passions.

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