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25/01/2018

Le Cercle des Chefs d'Atelier.

Capture d’écran 2018-01-25 à 14.14.53.pngQuarante ans après avoir arrêté de jouer, ils ont continué, tous, à aller « au basket » le vendredi. À laisser leurs femmes devant leur feuilleton en promettant de ne pas rentrer tard, cette fois-ci. À cette époque, la leur, on ne parlait pas de féminisme, d’ailleurs, c’était inscrit dans les statuts de l’association: pas d’équipes de filles. Pour jouer au basket-ball, les sœurs des membres de ce club devaient aller chez l’ennemi honni - la grenouille de La Fontaine, qui voulut se faire aussi grosse que le boeuf villeurbannais - ou dans la banlieue limitrophe. Pas de filles, les femmes au foyer et les hommes entre eux, le vendredi soir, enfin ceux dont on disait, d’un air entendu, qu’ils portaient la culotte chez eux. Ce qui supportait mal, souvent, le principe de réalité, mais dans cet espace et ce lieu hors du temps, ça n’était pas grave. Au bout de toute une vie, on comprendra que ces femmes-là les laissaient y aller parce que c’était leur moment, leur histoire. La permanence - au sens propre et figuré - d’un club qui était bien plus qu’un club de sport, mais une partie de l’histoire de la Croix-Rousse. Pas Olympique comme le voisin, mais pastorale. D’une paroisse (Saint-Bernard) disparue depuis longtemps, qui guette encore les premiers signes de sa transformation en bureaux privés, avec vue plongeante sur la ville. Ils étaient tous nés là, sur les pentes de la colline qui travaille, avaient accédé, socialement, au plateau ou à la proche banlieue. À cette époque, la leur, on ne s’ébaudissait pas d’habiter des quartiers ouvriers en trouvant ça foooooooormidable et atypique. D’ailleurs, pour certains, la banlieue choisie n’était pas proche, mais rurale. Ce sont eux qui arrivaient les derniers, faisant râler les derniers autochtones du Boulevard, qui n’avaient que quelques pas à faire avant de pousser la lourde porte de la rue de Crimée, monter les marches abruptes plongées dans l’obscurité et aboutir dans cette cour intérieure, piste idéale de pétanque pour les beaux jours. Les autres pestaient parce qu’ils avaient tourné une heure avant de se garer, eux qui avaient connu le stationnement anarchique dans l’impasse d’à-côté, jamais verbalisé. De toute manière, on râlait beaucoup, au Cercle des chefs d’atelier. Contre les co-locataires des lieux (les joueurs de billard carambole de la salle adjacente, fermée par un rideau d’un carton ondulé jaunâtre), contre les anciens – ceux qu’ils n’étaient pas encore devenus, les Fournier, Martin, Buemi, Varlot, Baptiste - qui radotaient, contre les jeunes qui ne venaient pas, contre ceux qui venaient aussi. Ils ne l’ont jamais dit ouvertement mais ils ne se sentaient jamais aussi bien qu’entre eux, entre habitués. Au moment où commençait enfin, la partie de cartes, une coinche qui, même sans accent, tournait vite à la galéjade, entre celui qui ne suivait pas, celui qui se trompait et celui qui ne supportait pas qu’on se trompât. Dans la discussion, on faisait le tour du quartier, on médisait un peu sur untel que sa femme n’avait pas laissé venir (ou qui, pour vérifier l'état de son mari, mettait une chaise en travers de la porte de la chambre), sur celui qui ne donnait pas signe de vie depuis plusieurs semaines, on se plaignait de son boulot, de ses collègues. Pas trop longtemps non plus pour ne pas froisser celui qui n’avait pas bénéficié du même ascenseur social, le mécanicien,  l'ébéniste. Il y avait toujours, de toute manière, un fonctionnaire (un prof de maths, un conducteur de bus) pour servir de bouc émissaire et mettre tout le monde d’accord. On évoquait de moins en moins les matchs du lendemain ou de la semaine d’avant, jusqu’au moment, que chacun savait fatidique, où il n’y eut plus de matchs du tout: la vie était passée, la relève n’avait pas suivi, les enfants de leurs enfants feraient du basket ailleurs ou pas de basket du tout. La salle serait rasée, on proposerait même une fusion, un temps, entre les deux clubs d’un même quartier. Il n’y aurait pas d’assemblée générale nourrie comme à l’époque, de chaises partout et de candidatures spontanées, il n’y aurait pas la coquetterie du trésorier remettant son poste en jeu alors que les comptes sont justes au centime près, pas de cette petite bile nourrie contre des décisions prises en trop petit comité, entre frères, parfois. Il y aurait moins de pertes dans le frigo, de boissons non payées, moins d’attentes aussi. Arriverait néanmoins le doute insidieux de savoir qui fermerait la porte, réellement et métaphoriquement, qui serait le dernier de la partie de cartes ou à quel moment ils ne seraient plus assez pour une belote. Où le cinq majeur n’aurait plus de remplaçants, où il n’y aurait plus de cinq majeur. Toute une vie au Cercle, ses odeurs un peu rances de Boyard maïs, Gitanes, Gauloises et Marlboro imprégnées dans les murs avant que les derniers fumeurs fussent relégués dehors ou condamnés à la vaporette. Ses pétanques, au printemps, le souvenir d’un éphémère entraîneur spécialiste du tir, qui a marqué les anciens. On est passé, au Cercle, des problèmes de cœur à ceux des enfants - handicap lourd ou secondaire - à l’énoncé des soucis de santé, des premiers cancers aux premières obsèques. Ces moments où les vieux copains se resserrent et, comme l’écrit Brassens, rigolent pour faire semblant de ne pas pleurer. Laissent parler ceux qui savent même si ceux qui savent le font aussi maladroitement qu’ils l’auraient fait eux. Des enterrements qui leur font dire que finalement, les mariages des gamins des autres, c’était parfois fastidieux, mais moins lesté. Où l’on se plaint de l’injustice du départ d’un plus jeune que soi – le dernier président – où l’on craint silencieusement que son tour arrive trop vite. Je ne sais pas si les derniers continueront d’aller au Cercle des chefs d’atelier, je ne sais pas s’ils pourraient faire autrement, non plus. En tout cas, à chaque fois qu’il y en a un qui meurt, c’est un pan de l’histoire de la Croix-Rousse qui s’effondre. Son image qui change un peu plus. J’ai trouvé ici, à Sète, une identité ouvrière qui ressemble à la Croix-Rousse que j’ai connue, enfant, dont j’ai parlé dans « Tébessa ». Les vieux Sétois disent que la ville, pourtant, n’est plus pareille, et pourraient légitimement me désigner comme un de ceux qui la font changer, le débat est éternel. Il y a peu, ici, au détour d’un restaurant et d’une scène un peu burlesque, je croisai Nathalie Perrin-Gilbert, la maire engagée du 1er arrondissement (de Lyon), celui du Cercle : un chiasme inopiné pour moi qui suis né à la Croix-Rousse et l’ai quittée et elle qui n’y est pas née mais l’identifie. La prochaine fois qu’elle ira voir les associations dans leur fief, rue de Crimée, qu’elle ait, si elle le veut bien, une pensée pour tous ceux de la Persévérante. Ceux qui sont partis et ceux qui restent, attendant de rebattre les cartes.

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18/01/2018

Vingt ans.

Ça n’aura été, jamais, qu’une seule seconde de ma vie, mais il a fallu vingt ans pour admettre que c’est une seconde qui a déterminé tout le reste, jusqu’à aujourd’hui, dans l’absence, depuis longtemps intégrée. Mais à vingt-neuf ans, s’imagine-t-on, vingt ans après, tout retrouver de cet instant précis, de mon entrée dans la salle, d’un salut au groupe vite maugrée et de cette place, la seule restante, qu’il m’a fallu prendre. Contournant la première latérale de cette assemblée en U, saisissant le premier siège disponible. Vingt ans après, je sens encore, très précisément, mon séant descendre augustement et, dans le même temps, suspendu, cet homme à ma droite tenir un discours neutre mais dirigé vers cette femme, que je n’avais pas vue, encore, que je n’aurais jamais remarquée s’il ne lui avait pas parlé ainsi. C’est ce déséquilibre qui m’a saisi, un corps pas encore assis et le regard qui passe du malotrus à cette femme, qui sourit mais se sent rabaissée, un peu. Je la vois, elle ne me regarde pas mais déjà je sais que j’irai la voir, à la pause, lui parler, lui faire comprendre, en implicite, que le genre humain, ça n’est pas lui, ça ne peut pas se limiter à lui. J’irai la rassurer, plaisanter, mais avec délicatesse, cette fois-ci. Tout cela je l’ai fait, il y a vingt ans, très précisément. Aujourd’hui. Et cette seconde précise, ce moment que je n’ai jamais oublié, a conditionné toute mon existence, depuis. Nous a emmenés, elle et moi, dans un tourbillon destructeur que nous n’aurions jamais imaginé l’un pour l’autre. Jamais. Vingt ans, depuis, que je régule, ce mot détestable, que j’essaie, bon an mal an, d’équilibrer les phénomènes que cette seconde a provoqués. Elle n’est plus là, mais je l’ai intégrée suffisamment, dans ma mémoire et mon travail, pour que je ne l’oublie jamais. J’ai même réussi à être pour celle que j’ai perdue cette seconde-là celui que je n’aurais peut-être jamais pu être si je ne l’avais pas vécue. C’est elliptique, mais vingt ans qui reviennent, d’un coup, c’est beaucoup. Ça mérite. Ouessant, depuis, a fait le reste : tous les dix ans, peut-être, je ferai le voyage. Mais elle, n’existe plus. Est peut-être encore là où on a tenté de l’enfermer. Je l’ai laissée partir, enfin. Mais ma mémoire est sauve : il ne sait rien de ce qui s’est joué cette seconde-là, mais dans la même salle, celui qui nous accueillait, à l’époque, pour un stage de Philosophie, est devenu, dix ans après la scène décrite, mon éditeur. Vingt ans après, il l’est toujours.

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06/01/2018

"L'Eté" en chaussettes douces.

Fergessen-nouvel-album-lété.jpgC’est compliqué de rentrer dans « l’Eté », le dernier album de Fergessen. Le 3ème et, de source plutôt avertie, le dernier, parce que le support n’existe plus vraiment, ou du moins, dans ce qu’il reste de l’industrie du disque, n’a plus la même importance qu’avant. Et permet, de fait, de ne plus attacher autant d’enjeu à l’unité qu’auparavant : dans un monde numérique où seul le single subsiste, on n’aborde plus une « galette » comme on le faisait avant, et c’est ainsi. C’est comme ça que Fergessen, le duo de chevelus rock, engage « l’Été » dans une rythmique de programmation comme on n’en a plus vu depuis Eurythmics, dans les 80’s. Les références qui sont venues dès qu’on les a vus apparaître dans le paysage, d’ailleurs : comment mieux définir un duo homme-femme aussi bien distribué, une égérie revendicatrice, un Pygmalion dépendant de sa muse ? Le ton est donné, et ça surprendra ceux qui ont découvert les titres sous l’égide de Paul (Grémillet) le Batteur, à la rythmique dansante : « l’Eté » est électro dans ses programmations et petits flashs numériques. Le disque installe une ambiance dansante, breaks (dans « Tu veux la guerre », par exemple) à l’appui, qui va à l’encontre de paroles plus sombres qu’elles l’ont jamais été : faire bouger les derrières sur des textes sur la dépression, l’été pluvieux ou des illusions défaites comme au temps du Magicien d’Oz, il fallait le faire. Le duo n’existe plus seulement dans le crescendo rock comme au temps des guitares épileptiques, qu’on n’entend plus du tout, sauf dans le pont musical de « I want Love ». Ce sont les synthés, doublés d’un vrai clavier, comme dans « Tangerine », qui font penser au Depeche Mode des débuts, mais avec un fond qu’il faut porter : comme si, dans le discours, Fergessen s’était défait des strates musicales pour continuer de surprendre et d'énoncer. David dans un « Wet Dragon » cinématographique à la Cimino, Michaëla dans « Tangerine » cassent le duo au profit d’un solo alterné et soutenu, c’est surprenant et finalement pas étonnant de la part d’un binôme qui n’aime rien tant que de ne pas rester dans l’attendu. Ça fait des SHEBAM! POW! BLOP! WIZZ! psychédéliques – supplantant les wwwooooooooooohhhhh historiques - mais quand on connaît leur souci du perfectionnement et leur sens de la réalisation, on se dit qu’il faut le réécouter pour mieux l’entendre. Jusqu’au « Temps », leur exploration - après l’épisode « The Voice » et l'initiation du Maître Jedi  Essertier - de la pop-rock FM, qui fera hurler les puristes mais devra les interroger aussi sur leur démarche. C’est un peu la métonymie de l’album, ce morceau : le plus abouti mais le plus incongru. J’ai déjà dit, ailleurs, le bien que je pensais des « Explosifs », celui que je préfère, parce qu’il traite d’un sujet grave de façon dansante, toujours : faire groover sur la dépression, même Fauve, visé dans le titre éponyme, n’y est pas arrivé. A force, pour comprendre, on se le repasse, cet album de 34 minutes (pour trois ans de travail) et, comme on le dit dans les milieux autorisés, on rentre dedans, on finit par les reconnaître. Et dans « Euphoria », qui le clôt, il y a toute la superbe et la part désabusée du Duo qui écume l’Hexagone et qu’on ira retrouver, encore et toujours, loin de chez nous et de chez eux. En Eté comme ailleurs. « L’Eté », l’album, ne se livre pas du premier abord : les chaussettes moelleuses des kisskissbankers étaient autant de fausses pistes. Dire le contraire serait méconnaître les Fergessen. Prétendre les connaître ne vaudrait pas mieux, pour le coup.

Sortie officielle le 22 janvier

http://www.fergessen.fr

 

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01/01/2018

Ouessant, face Nord.

ouessant jaune.jpgC’est ivre de Beauté et de sublime que je vais quitter mon île. J’y aurai vécu des émotions à nulle autre pareilles et laissé derrière moi des pans entiers de mon existence d’avant. Carmen aura eu l’élégance de passer en plein cœur de la nuit, éclairs et vents de 130km/h à l’appui, mais ne se sera pas attardée ici, craignant peut-être de déranger les Ouessantins en plein réveillon. Ceux qu’on a croisés, en fin de matinée, sous un soleil, radieux, alors que nous partions aborder la Côte Nord de l’île, vers Yusin, ses granits analectiques - la granulite grenue à gros grains, belle allitération géologique, hein, Gervaise ! - qui semblent découper le Ciel lui-même, le phare de Créac’h à l’horizon. Impossible, on me l’aura fait remarquer, dans un tel décor, de ne pas prendre la pose, sans le vouloir, du Voyageur au dessus de la mer de nuages, de Friedrich, allégorie romantique s’il en est, mais face au vent et à la majesté des éléments, on ne peut que contempler : les phoques gris, qui nous rappellent que le bain du Nouvel An leur est un peu réservé, une bordée de craves à bec rouge s’envole avec puissance, les cormorans et les goélands donnent des leçons de stabilité à l’homme qui peine et, parfois, chute, face à tant de force. Dans l’herbe, seulement, mais le sol est meuble, et les fesses rebondies. On voudrait que ces instants ne s’arrêtent jamais, et c’est la limite humaine, parce que la terre sera encore là quand nous en seront repartis. Tous les dix ans, peut-être, je ferai le voyage, c’est la promesse que j’ai faite il y a vingt ans, sans oser la tenir, jusque là. On devient fataliste, avec l’âge, et si, dans trois cent cinquante-cinq jours, je vois arriver la cinquantaine, sans y être (déjà) retourné, j’irai la confronter, une fois de plus, à la relativité et j’y emmènerai des êtres chers, mon fils en tête, qu’il comprenne à quel point un lieu peut nous déterminer, même quand on n’y est pas né, même quand on ne le revendique pas autrement que par sa nature. Sa Nature. Forte, imposante, permanente. Comme si le Fromveur, ses 8 à 10 nœuds de courant, en accélérait la cristallisation. « Il n’y a pas de fin aux âmes maritimes et quand je vois la vague au loin se reformer, une plage en mon cœur, infiniment intime, me ramène à Ouessant, où j’aime à me noyer ». C’est toujours vrai. Mais ça n’est plus triste.

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31/12/2017

La Tempête.

tempête.jpgL’ironie, c’est que le soleil darde de ses derniers rayons, là, sur Ouessant, éclaire une nouvelle fois l’île et ses reliefs. Mais l’embellie est de façade : les habitants le savent, les pêcheurs encore plus, qui suspendent l’activité jusqu’à la semaine prochaine. Les restaurants affichent des places de nouveau disponibles pour le Réveillon, du fait des annulations. Les mêmes personnes se croisent dans les rues du bourg, les regards sont entendus, tout le monde est dans l’attente, en suspension. Les volets sont fermés, fortifiés, un hôtel abandonné en bord de mer a des allures fantomatiques et le vent vrille dans les tympans. Le calme d’avant la tempête, quand on l’aborde au sens propre, c’est encore un des privilèges de l’île, sa façon de nous retourner qu’elle nous l’avait bien dit. C’est une année nouvelle qui arrivera plus tard qu’ailleurs, que ceux qui devaient arriver demain, ici, ne connaîtront pas, mais qui restera ancrée dans nos mémoires plus que n’importe quelle autre. C’est le silence qui a quitté les lieux, les vagues qui s’écrasent lourdement et frappent de leurs reliques les quelques badauds qui s’y risquent encore. C’est surtout, métaphoriquement, tout ce qui tourmente encore nos esprits, arrachés de tout ce qui est ailleurs et directement lié aux origines, ici. L’Inlandsis qui t’appelle. L’humilité, déjà décrite, mais aussi l’attachement au lieu, l’arrachement qui s’annonce : les deux faces d’un même homme, shakespearien – puisque la tempête s’annonce : One foot in sea and one on shore. Là, tout l’être est cloué à la rive, à se demander si elle résistera. A Ouessant, on renature naturellement, c’est ainsi. Ça n’a pas l’air de troubler les moutons qui en ont vu d’autres, qui sont nés courts sur pattes pour mieux résister au vent. Ils n’iront à l’abri que quand on sera déjà rentré, tous, par précaution. Pour ce dernier jour de l’année, souvent crépusculaire, de fait. « Les larmes sur mes joues n'ont que le goût amer Des amours aux embruns leur humeur mélangeant » écrivait le trentenaire, tout en soulignant qu’il n’était pas venu pour pleurer à Ouessant, paradoxe. Ces larmes-là, celles du quinquagénaire, ne sont pas de tristesse, mais de remerciements, quasiment, devant l’état de nature, réinventé. On n'échoue pas à Ouessant, on vient y confronter les échecs de sa vie d'homme aux éléments qui en régurgitent la relativité. Ou pas, selon que vous serez attentifs ou réfractaires. Les doubles vies sont aliénées, les vies secrètes validées. La tourbe panse les blessures, l'âme se libère, contourne les micaschistes, virevolte puis se reprend. Réintègre sa physis, ankylosée. L'homme se réveille à lui-même, petit à petit, redresse son col en face du froid qu'il n'a pas senti tomber et qui le saisit, maintenant. La lutte est vaine, c'est ainsi qu'elle est juste: il fallait qu'il y retourne, là-bas, puisqu'il y avait tout laissé. Les serments faits, les directions choisies et pas suivies. Les décisions prises, auxquelles il ne s'est pas tenu.

Photo: Franck Gervaise

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30/12/2017

Carmen & Laura, ouessantines.

L'ÉCLAIRCIE.pngLaura ne le sait pas, mais elle est l’incarnation absolue, puisque tout doit correspondre, de l’immortelle Margot de « Conte d’Eté ». Laquelle, comme elle, fait la serveuse (pour payer ses études d’anthropologie) dans une crêperie, à Dinard, et rencontre Gaspard, lequel finit par l’inviter à l’accompagner à Ouessant, comme il l’a simultanément proposé à Solène et à Léna… Il finira par y aller seul, ce qui est une des meilleures façons d’aborder l’île, si l’on n’y est pas bien accompagné. Par quelqu’un qui comprend ses variations, en saisit les mêmes phénomènes que nous. Laura, c’est la serveuse du Stang et comme ses copines qu’elle retrouve le matin à la Boulang’, elle n’a sans doute pas la même vision de la vie d’une îlienne : à vingt ans, on aspire à plus de choses qu’un bout de terre en pleine mer peut en offrir, et il y a un certain fatalisme à les voir déjà mères, soucieuses d’autres choses que celles de leur âge. Tout en maintenant ce sens de l’accueil et du contact qu’ont les Ouessantin-e-s. On sait, en trois jours, qu’elle aura, comme d’autres, mené des études dictées davantage par les marées que par le reste ; dans le restaurant, des enseignants se demandent quelle est la décharge horaire obtenue par celui ou celle qui devra passer d’une île à l’autre transmettre, généralement, par souci d’efficacité, trois ou quatre disciplines différentes. Laura dit que le mieux, c’était quand l’enseignant lui-même était coincé par la mer et ne pouvait pas venir : dans tous les coins du monde, les réflexes sont les mêmes. Dans de nombreuses décennies, peut-être sera-t-elle, Laura, celle qu’on enterre dans le cimetière d’en face, aujourd’hui, sous le vent et les coups de glas (la maman de la dame qui fait habituellement le ragoût ouessantin mais s’excuse de ne pas avoir le cœur à l’ouvrage, ces temps-ci) ou peut-être aura-t-elle fait sa vie ailleurs, son île chevillée au cœur. Prisonnière, proustienne, dans les deux cas. On n’aborde pas l’isolement de la même façon, selon que l’on a vingt-cinq ans ou le double. À vingt-cinq ans, ou un peu moins, j’allai pour la première fois à Ouessant, sans que l’île me marquât plus que ça. C’est après, dans le souvenir et dans la projection, que tout est arrivé, je l’ai assez dit : aller au bout du bout de la terre, c’est aller vers ce qu’on a de plus juste à dire et à être. Curieusement, une des discussions à la Boulang’ portait aujourd’hui sur les êtres qui passent leur vie à en manipuler d’autres à leurs propres fins. Les salauds sartriens, en somme. L’île n’efface pas les erreurs qu’on a commises, celles qu’on commettra ; mais elle permet de se mettre en face de sa propre vie et de se dire, au gré d’une balade à Porspaul, devant les prémices de Carmen, qui, finalement, décale la tempête attendue au réveillon de l’An nouveau. Le 2018ème depuis qu’on s’est mis d’accord sur un départ, que le Christ (rouillé) au Calvaire ne démentira pas. Mon 50ème, seulement. Déjà.

Photo: "L'Eclaircie" (L.Cachard/E.Hostettler), Eloise Prod, 2009

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29/12/2017

Ouessant, vent de face.

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Je ne sais pas, in fine, quelle fut la plus grande audace: suivre à vélo, sur les routes de l’île, un ancien coureur cycliste, ou se lancer contre le vent en direction de la Pointe du Pern, entrevue hier, affrontée aujourd’hui, vent de face. Les quelques kilomètres à parcourir se transforment en sur-place, plus proche du keirin que du Giro. L’adversaire, au pur physique de grimpeur, est redoutable, et connaît les techniques, se protégeant du vent en se servant de moi comme bouclier, en vrai Blaireau (un breton – fût-il normand – c’est le seul qu’on puisse traiter de Blaireau sans qu’il regimbe). Mais ici, pas d’attaque à porter, pas d’échappée, à part la Belle, comme l’île qui nous offre sa part la plus sauvage, avec ses enfilades de pointes rocheuses qui sortent de la mer comme autant de griffes qui rappellent aux marins qu’ils ne sont rien et que s’ils sont là, c’est justement parce qu’il est trop tard, et qu’ils verront leur sang couler. Là où Porz Gorec s’impose en douceur, Pern – Créac’h en vue- montre toute sa force et son hostilité, oblige le passant à des efforts qui le dépassent physiquement, dans les derniers mètres, l’abrutissent de houle et de fracas. Mais le cycliste est malin : qui a affronté les vents contraires à l’aller sait que le retour se fera sans pédaler. De quoi aborder l’étape de l’après-midi, qui nous emmène à Cadoran, à la pointe Nord de l’île, l’endroit aux falaises les plus hautes et aux plaines lunaires, recouvertes d’une mousse aux allures de billard, sur laquelle personne ne résiste, malgré l’hiver, à l’envie de s’allonger. C’est d’une beauté inhumaine, et les roches taillées par le vent et les embruns nous ramènent, comme à l’habitude ici, à toute l’humilité du monde. Et à la métaphysique qui va avec : celui qui n’est rien est le seul qui puisse avancer, à bicyclette comme ailleurs. Le phare du Stiff, à l’Est, nous rappelle qu’il faudra repartir, mais pas encore. Au-dessus de nos têtes, on voit l’avion qui atteint l’aérodrome, quand il en repartira, ce sera le moment de solitude que tout îlien ressent. Une longue descente et c’est le Porz ar Lan, désert et ouvert sur l’horizon, sur Molène, sur l’Amérique, aussi, mais on la voit moins. Le miracle de Ouessant, sans EPO, c’est qu’on s’offre une remontée qu’on jugeait impossible mais qui passe crème, parce que le paysage est partout, parce que les moutons sont sympathiques et parce que faire du vélo à Ouessant, c’est accepter d’arriver quand on veut. À la boulang’, où un local nous raconte qu’il a assisté au premier concert de Miossec et que la légende, ici, veut que les marins aux oreilles rongées le sont parce que leurs femmes jalouses ou énervées les assomment et les couches dans les meules de foin, près des abris des moutons, et que les rats qui passent font tranquillement leur ouvrage. De quoi valider la thèse des Baleines de l'Horizon ? Qui sait.

Photo: Franck Gervaise.

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28/12/2017

Qui voit Ouessant.

photo franck.jpgC’est l’objet de tous les périples : vérifier in situ que le temps qui s’est écoulé sur nous n’a pas eu d’emprise sur les lieux. Le climax de mon voyage, entamé il y a six jours, quand j’ai quitté l’île singulière, ce que j’étais venu y chercher, ce qu’elle m’a apporté aussi. Mais puisque les échéances approchent – et elles sont nombreuses – il me fallait voir arriver 2018 de là où je l’espérais et l’appréhendais le plus. De la fin de la terre, du bout du bout du pays, dernière étape avant l’Amérique. Ouessant, retrouvée près de trente ans plus tard dans un temps réel, vingt ans ou presque après son avènement métaphorique, qu’a immortalisé – sans ironie – Fred Vanneyre. J’en ai suffisamment parlé ici. Ouessant, rattrapée in extremis du Conquet, ce matin, après la nuit la plus longue du pays, entre Vannes et Recouvrance. Sur le bateau, des gens heureux : parce qu’ils rentrent chez eux pour les fêtes, parce qu’ils ne l’ont pas pris la veille, en pleine tempête. Ouessant, c’est l’endroit qui décide si vous y accéderez ou pas, pas l’inverse : et ça change tout. En hiver, malgré les températures clémentes, les éléments, tout de suite, se rappellent à nous : ce sera crachin breton, éclaircies, et ça ira en empirant. C’est un des endroits du monde où on vous annonce ça sans paniquer, puisque c’est le temps qui décide et décide de le prendre. À peine le pied posé ici, au débarcadère, ce sont les souvenirs qui remontent, les symboliques engagées, leurs incidences sur ma vie depuis vingt ans, les sacrifices concédés, aussi, qui prennent ici leur pleine mesure, mais pas dans le drame : face à un tel ailleurs, on ne peut qu’être confronté à la relativité de nos existences, quelles qu’aient été les importances qu’on leur a données, en orgueilleux. Ouessant n’est pas mon île, écrivais-je au siècle dernier, mais je me la suis tellement appropriée - depuis un siècle, donc – que j’en revendique un peu l’appartenance. C’est encore mieux quand on vient de (très) loin, c’est ainsi qu’on est moins considéré comme un étranger, allez comprendre. La première balade, après le passage obligé par la Boulangerie, le bar de Pampaul que Miossec et Yann Tiersen ont préempté, c’est vers la Pointe de Porz Goret, plus souple et meuble – comme la tourbe – que sa célèbre voisine du Créac’h. Trois kilomètres à pied, quand on a le temps, ça n’est rien, surtout quand les moutons nous souhaitent bonne route et que, à proximité de Nérodin, l’île nous offre un changement de lumière comme seule elle en connaît. Le Ciel qui vous adoube, c’est un privilège qui confère, tout de suite, au Voyage, le tour spirituel qu’on n’osait lui demander. Un de ces moments où il n’y a plus rien à faire que s’arrêter et regarder, l’arc en ciel dont l’un des pieds prend naissance sur le clocher de l’église, l’autre sur la Chapelle de Bonne-Espérance, peut-être. Le peintre reprend espoir en son inspiration, l’écrivain prend des notes en mémoire, le Youc’h Korz préside et le temps, toujours lui, est suspendu. L’homme qui venait affronter ses trente ans à Ouessant en 1998 pensait qu’il était plus important d’y aller que d’y rester ; le même, vingt ans après, à quelques jours près, pense l’inverse. Sur le chemin du retour, on voit l’avion décoller ; le bateau, lui, est déjà parti depuis longtemps. C’est quand plus rien ne peut vous ramener que vous devenez un îlien et que l’île vous happe, pleinement, dans sa féérie, sa solitude et son silence. Tout ce qu’on est venu y chercher, je disais. C’est beau à en pleurer.

Photo: Franck Gervaise

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