08/06/2025
TRISKAÏDÉCALOGUE MAUVIGNIER (2)
L’année d’avant Apprendre à finir, quand on était encore, pour un an, dans le siècle de Sartre et de Claude Simon, Laurent Mauvignier sortait, à 32 ans, son premier roman, dense, volontairement irrespirable dans la mise en page, Loin d’eux. Une histoire de deuil(s) dans une famille modeste, une histoire jamais dite. Ou bien à mi-texte, dans une généalogie dont il faut sortir le père (Jean), la mère (Marthe), mais aussi l’oncle Gilbert, la tante Geneviève, Luc, le fils, Céline, sa cousine. Autant de personnages qui deviennent narrateurs, directement ou indirectement, dans cette famille – ceux d’ici – où on espère et on attend que le bonheur vienne à nous. Luc a quelque chose en lui qui ne veut pas grandir, pensent ses parents, qui s’agacent de son inaction – les heures passées dans sa chambre, cette zone de rêves aux affiches de vieux films de cinéma – mais prennent de plein fouet son départ pour Paris, son travail de serveur (sartrien), dans un bar. Le constat que ce sont les choses irritantes qui manquent le plus, malgré les lettres qu’il envoie, qui rassurent en peu de mots, lesquels ne trompent personne. Parce chacun de ceux qui restent a sa propre vision de ce qui a généré l’absence, et le non-dit : la mère - qui s’est enfermée dans des intonations qui ne manquaient pas d’avoir été prélevées dans la voix de (mon) père, souvent – s’est protégée d’un Luc il pense à autre chose bien pratique ; le père – qui a connu l’Algérie, un filigrane dans le travail de Mauvignier - aux mains qui se sont fondues dans la peinture bleue de l’usine, qui aurait voulu qu’il vienne au moins une fois pour voir là où la vie m’écrasait mais n’a jamais su lui dire autre chose qu’il le comprenait quand il ne le comprenait pas. Lui, il vaut mieux que ce qu’on a eu, ça a été leur seul credo, qui ne tiendra pas quand l’absence se fera plus marquée, plus définitive. Parce que la famille est frappée par la mort, doublement, une première fois quand le mari – courageux, ce qui vaut toutes les valeurs, dans ce milieu – de Céline se tue en voiture. On n’a jamais bien su dire les choses, lâche Gilbert, quand Luc voit dans le cérémonial des funérailles une mise en scène patraque : une dégringolade des mots sur le malheur. Il exhorte sa jeune cousine à ne pas se laisser déterminer par ceux qui la restreignent à ça, désormais (Ils ne veulent pas que je vive), quand lui est pris par ses propres démons – son invisibilité, ses bruits dans sa tête – qui l’emporteront, ne laissant qu’un Post-It jaune griffonné au stylo Bic, ouvert sur deux points qui ne démontrent rien. J’aurais jamais cru comment ça tournerait, la vie : les propos qu’il a tenus à la mort du mari de sa cousine se retournent contre ou sur lui, quand dans le même temps, en Hamlet moderne, il sait que mourir c’est pareil que dormir. On sent qu’ils taisent ce qu’ils portent, dit-on de ces gens simples : peut-être qu’un homme ça vit les choses dans le silence, avance-t-on comme explication, quand Geneviève lâche, elle, un Qu’est-ce qu’on n’a pas su ? qui ne dit rien de l’acrimonie – inavouable – qu’elle voue à son neveu, lequel a perverti le deuil de sa fille.
On est à quelques heures de Paris, en pleine campagne, dans les années 80, à la louche. Il y a une belle relation entre les deux cousins – depuis l’enfance nous gardons nos secrets, moi et Céline – mais elle ne sera pas le sujet du récit d’un éloignement culturel avant d’être géographique. C’est un roman sur le conflit des générations, diraient les sociologues d’aujourd’hui, mais c’est surtout un récit sur le non-dit, le silence et les non-dits qui bouffent tout, à une époque où parler ne se faisait pas, dans ces milieux. C’est pas comme un bijou, mais ça se porte aussi, un secret, lit-on en incipit. Un roman sur le conditionnel passé – le mode du regret – quand le père, dépassé, se dit peut-être, on aurait pu, se rappelant que Luc, profitant de l’absence momentanée de sa mère, a concédé une fois les bruits, ces choses sans nom qui vous tordent le ventre. Le drame – le sien, le leur – tient lieu de conséquence d’un indicible trop écrasant : peut-être il était mort, Luc, des mots enfouis.
En en parlant, je ne dévoile pas l’action, que le roman intègre par strates de narrations, par la structure même du récit, en deux parties, dont la 2e en comprend deux ; l’écriture, disais-je, est très dense, s’interrompt, parfois, pour passer à la ligne, dans un rejet abrupt. Les narrateurs sont rappelés dans le récit pour que l’énonciation soit fluide, on veut savoir ce qu’il adviendra de ces hommes frappés par le sort comme s’ils étaient programmés pour ça. On lit des scènes de village qu’on lirait dans Flaubert et pourtant le récit est contemporain, c’est dire, en soi, l’anachronisme qui pèse sur ceux qui y habitent. Ceux d’ici, en opposition à ceux qui rêvent d’ailleurs ; un ailleurs qui ternit tellement les affiches de cinéma – Jean Seberg, Greta Garbo, Marlene Dietrich, Gary Cooper, par-dessus tout – que les acteurs semblent se parodier eux-mêmes et perdent toute forme de conviction dans l’illusion. C’est un roman sur l’effacement, de soi, des autres, de ce qui est censé faire la vie.
Laurent Mauvignier, Loin d’eux, les Éditions de Minuit, 1999
Laurent Mauvignier sera l’invité du Grand Entretien des Automn’Halles le jeudi 25 septembre 2025 (informations à venir).
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02/06/2025
Bruce tout puissant.
Il y avait du symbole dans l’air, hier, au stade Vélodrome de Marseille quand Bruce Springsteen s’est décidé d’insérer Twist & Shout des Beatles (Marseiiiiiiillllle, are you sure you’re ready?) avant le Chimes of freedom final. Parce que c’est avec ce morceau qu’il clôturait déjà la tournée Amnesty International, prenant dans ses bras en sueur (euphémisme) un Sting tout de lin impeccable vécu, Youssou N’Dour, Peter Gabriel, Tracey Chapman… C’était en 1988, à Wembley Stadium, et le petit imbécile branché que j’étais découvrait le rock, saisissait le malentendu dans lequel Born in the USA avait plongé le trentenaire (trop?) musculeux à débardeur. Il fallait entendre The River chanté par un chœur de 93000 personnes, au moins une fois dans sa vie, ça m’est arrivé, et ça m’a fait gagner du temps. Depuis, les rencontres ont ponctué ma Live Life, en 1999, à la Halle, pour un concert oubliable, en 2013 au Stade de Genève (bof, encore) mais surtout pour deux concerts mythiques à Paris-Bercy en 2012 et 2016, 3h30 à chaque fois, une variation de set-list de 20 morceaux d’un soir sur l’autre et surtout des concerts vécus du Pitt, dans les tous premiers rangs. Évidemment, le Boss a vieilli, les set-lists se sont rangées et j’ai moi-même reculé de quelques rangs, en gradins. Je n’ai pas pu aller le voir à La Défense, en 2023, j’avais programmé mes adieux au E-Street Band l’année dernière à Marseille et, prévenu, sans doute, il a annulé 2h avant l’ouverture des portes: extinction de voix… Ça aurait pu être le signal de la fin, mais il est revenu, hier, dans cette configuration stade que je n’aime pas, mais dans un décorum exceptionnel, le Vélodrome, et rien que d’avoir été là, une dernière fois, au même endroit que lui m’a fait oublier un emplacement cher mais pas terrible. Dès Land of Hope and dreams, j’ai les larmes qui montent, sans explication, ou plutôt si. Ça y est, la jonction s’est refaite d’elle-même, j’aurai renoncé, cette année, à mon dernier rendez-vous avec Paul Mc Cartney pour finir ces grands-messes avec le Boss. Trop de fatigue, de vertiges, de queue dehors, devant le métro du retour etc. La bande-originale de ma vie défile, la volonté de faire fort est plus marquée qu’en 2023, les morceaux crépusculaires sont enlevés, il y a la page politique très scandée et son discours anti-Trump fort, sans démagogie. 50 ans, dit-il, qu’il nous chante une autre Amérique que celle qui se passe sous nos yeux, maintenant (it’ s happening now!), ça passera au Vél’ par les mythiques Darkness on the edge of town, Promised Land, Hungry Heart et the River enchaînés, les sanglots longs des violons de Soozie, la basse ronde de Gary Tallent et la maestria de Max Weinberg, le (vrai) directeur artistique, pour ne citer qu’eux. Mais comment ne pas nommer Jake Clemons, neveu d’un Big man jamais parti et célébré hier en toute fin de concert, par écrans interposés? On y retrouvait un Bruce jeune et flamboyant, mais hier, contrairement à mes craintes, la voix était impeccable, les rituels de jets et de tournoiement de guitares ciselés, la joie d’avoir tenu parole prégnante. Because the night redonnera la parole au peuple après my City (country) in ruins, il a toujours de l’espoir, dit-il parce que son pays se débarrassera de ce président-là, quand il le faudra. Après Badlands et ses chœurs iconiques, c’est Thunder Road en full Band, le message de mon ami perdu dans les 60000 spectateurs comme s’il la chantait pour moi - c’est d’ailleurs à moi seul qu’il a dit « très biiiien! » après le show a Little Faith, there´s Magic in the night hurlé par la foule! - et là tout remonte encore, l’idée que j’ai bien failli ne pas être là pour le voir, qu’un jour lui ne sera plus pour le chanter mais qu’entre-temps il y a eu un monde avec Springsteen et que le gigantisme n’a rien enlevé. Il choisit de finir à fond, d’ailleurs, le Boss, Born in the USA, Born to run, Bobby Jean et Dancing in the dark, avant le final, avant qu’il lâche son rituel You’ve just seen the heart stopping, pants dropping, earth shocking, hard rocking, booty shaking, earth quaking, love making, viagra taking, history making, fucking legendary E STREET BAND, de les saluer un par un à leur sortie, de finir par une accolade virile avec Jake et quitter la scène après 3h de show à fond, à 76 ans. Et nous laisser là, emplis de gratitude. Merci.
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27/05/2025
TRISKAÏDÉCALOGUE MAUVIGNIER (1)
Replonger dans Apprendre à finir un quart de siècle après l’avoir lu, c’est retrouver une langue qui a marqué le début de celui-ci, en s’appuyant sur un titre qui (me) renvoie à Jankélévitch, pour qui on n’apprend pas davantage à finir qu’on apprend à commencer : pour commencer, il faut commencer, et l’on n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut simplement du courage, écrit-il dans Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien, en 1980, et si Mauvignier reprendra pour lui le sujet du courage, c’est pour l’associer à la connerie, dixit celui qui doit réapprendre à marcher, après un grave accident de voiture. On n'imagine pas les Éditions de Minuit – fondées sur les règles du Nouveau Roman, en rupture avec les structures classiques du récit – se satisfaire d’un tel synopsis, c’est donc par un monologue intérieur, celui de la femme de la victime qui récupère son mari après de longs mois passés dans la chambre 903, dans la maison familiale, réaménagée pour l’occasion, que se jouera le roman. Là encore, les choses seraient simplistes si l’accidenté n’avait pas envisagé – échéance de quinze jours à l’appui – de la quitter, après qu’il a rencontré une autre femme. Pas une bonne femme, de celle qui épluche les oranges, mixe les légumes et prépare les soupes. Dès lors que le véhicule s’est encastré contre le mur – la voiture trop solide, les murs pas assez – il y a collusion des temps, de fait, chez celle qui reste : Elle (l’autre), c’est fini, elle n’existe plus, tout renvoie la répudiée à l’époque où on était ensemble. Littéralement, présent (de narration), passé (pour renvoyer à la colère, à la violence) et futur simple (je n’aurai plus peur de la maison vide) se mêlent, le conditionnel est suscité (il faudrait du calme) dans une langue débitée (phrases nominales, anacoluthes, sujets répétés) et pourtant (quasi) proustienne, dans ce qu’elle fait dire de l’anodin (le bouquet de fleurs, le vase idoine…) qui prend valeur de matière. C’est donc le récit intérieur (sur son vélo, parfois, en rentrant des ménages qu’elle fait chez… Albertine) de la radioscopie d’un amour, qui démarre par un maintenant qu’il était revenu éloquent. Et pourtant, ça avait eu lieu, avant, se souvient-elle, évacuant, de suite : on dit tellement de choses sous la colère. L’abandon (son abandon de moi), elle le dénie dans une boulimie de soins, enfouissant l’impression que l’autre nous repouss(e) en nous, sans savoir ce qu’il (lui) reprochait, c’est un classique que Mauvignier réinvente dans une métaphysique (lutter pour vivre, c’était vivre contre moi) associée à la stricte mécanique (alors je sais pour l’avoir vu ce qui fait relever des corps). On suit les progrès du miraculé (le temps reviendra de l’ombre fraiche et des nappes étendues sous les chênes, quand on vous dit qu’on n’est pas loin de la Recherche !) via les pensées de cette femme sans nom, dont on sait juste qu’à force d’avoir laissé la salle de bains aux enfants le matin, elle a renoncé à s’apprêter et que, puisque les choses changent, elle est passée de la folie – s’ils avaient su dans ma tête les idées folles, le tuer, tuer ses enfants – à la résignation puis au nouveau fol espoir. Mais je n’aurai plus peur de rien, lâche-t-elle au mitant du roman – il n’y avait pas de place pour imaginer ce qui se passerait plus tard – avant d’être confrontée, de nouveau, dans la révélation d’un lit défait, à l’essence de ce qu’était devenue sa relation, retrouvée en une seconde dans l’œil de son fils aîné, qui lui demande, quand le père s’est enfin assis à la table familiale, si elle est contente, et qui répond de lui-même, c’est bien, c’est bien. Comme dans Sarraute (ou presque), tiens. Qu’est-ce qui se serait passé si j’avais laissé Philippe me dire ce qu’il voulait, ça occupe la deuxième partie du roman, quand les lumières de la Cité, le matin, l’éclairent sur l’illusion qui l’a nourrie, me rendre à moi le monde comme je l’avais voulu, quand elle préfère, dit-elle, rester sage dans ses mensonges. C’était tout ce qui me manquait qui le faisait l’aimer, lâche-t-elle dans un accès de conscience dont le lecteur ne saura (jamais) s’il s’avérera, au quotidien, tant nos vies – à tous – sont composées d’abandons et de renoncements.
En 2000, Laurent Mauvignier confirmait par ce (2e) roman un sens aigu de l’analyse et une écriture à part, pointilliste dans l’inutile, qui finit par faire sens ; les cercles concentriques d’Apprendre à finir tiennent le lecteur et recomposent l’histoire d’une vie, dont l’essentiel ne fait pas sujet (on devine que le mari a connu l’Algérie, son baptême en avion, ce qui pourrait expliquer sa violence, mais Mauvignier préfère s’attarder sur le voyage aux Baléares gagné à Intermarché) mais réside dans la télécommande du téléviseur et les outils qui rouillent dans la cabane de jardin. Le tout composant une réflexion sur la solitude dans le couple qui n’a pas pris une ride, en un quart de siècle.
Laurent Mauvignier, Apprendre à finir, les Éditions de Minuit, 2000
Laurent Mauvignier sera l’invité du Grand Entretien des Automn’Halles le jeudi 25 septembre 2025 (informations à venir).
09:33 Publié dans Blog | Lien permanent
23/05/2025
Un monde sans Murat.
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19/05/2025
FIGURES SINGULIÈRES - L'EXPOSITION
Il s'en est passé, du temps, depuis que - pour mes 35 ans - je me suis risqué à une invitation en forme de Libé avec, en dernière, un portrait de moi au même âge par mon inséparable Esther Rochant. Pas tendre, selon les lecteurs de l'époque... Depuis, j'ai érigé ce mode d'écriture en façon de vivre et pour mes 55, Jean-Renaud Cuaz, que je venais de rencontrer, m'a proposé de tous les rassembler : les variations (de nombre de signes, d'encadrés etc.), il en ferait son affaire. Qui s'est mal terminée, parce qu'une phrase d'un des 112 Portraits de mémoire a été mal comprise par son bénéficiaire. À l'époque, je mettais les portraiturés en face du fait accompli, pour des anniversaires, souvent, ou des occasions spéciales, ça ne m'a jamais valu d'ennuis. J'ai payé cher cet écart, que je ne reconnais (toujours) pas. D'autres, à la lecture du portrait, m'ont dit qu'il avait dû être ravi d'être aussi bien croqué... Dont acte. Je sais gré à Jean-Renaud de m'avoir immédiatement proposé, après, de m'occuper de Portraits de Sétois vivants, lui qui croquent les illustres aînés dans ses Trombinoscopes. J'ai évidemment procédé autrement, suis allé à la rencontre, très vite, de personnes que je ne connaissais pas et qui méritaient qu'on parle d'elles. J'ai évité - tant que possible - les inévitables, puisqu'ils étaient croqués ailleurs, un peu partout. Petit à petit, le phénomène d’entrainement aidant, j’ai osé solliciter des gens qui se sont montrés surpris, la plupart du temps, qu’on s’intéresse à eux, qu’on en fasse des personnages à part entière, racontés par un narrateur, qui restitue ce que le portraituré lui dit en même temps que ce qu’il perçoit de lui quand il le rencontre. De fil en aiguille, ça a fait deux volumes, 52 portraits - longs, distanciés - auxquels j’ai ajouté 8 du volume 3 à venir (janvier 2026) pour répondre à la belle proposition de la Médiathèque (Mitterrand) d’en exposer des extraits, joliment mis en panneaux, par paires, par JRC et l’An Demain. Cette somme, au final, s’apparentera à une contre-histoire, une contre-sociologie de la ville de Sète, qu’il m’a été donné de découvrir et à laquelle je rends un peu de la confiance qu’elle m’a conférée. Sans qu’on se prenne trop au sérieux : ici, Neptune n’aime pas ça, on le sait. Le 14 juin, à 18h, c’est le vernissage, Eddie Morano, que la démarche a intrigué, m’a fait l’amitié de croquer à son tour tous les portraiturés, pour compléter l’exposition. D’ici ou d’ailleurs, que vous en soyez ou pas - peut-être dans la centaine de noms qui complète l’index, à chaque fois? - c’est une démarche littéraire à saluer pour ce qu’elle a de manifeste. Et un mode que je continue d’adopter, même dans d’autres domaines : à la fin de cette semaine, je ferai une annonce qui prendra son visage.
Des liens critiques :
https://dis-leur.fr/portraits-singulieres-figures-singulieres-de-laurent-cachard/
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29/04/2025
FAUSTO.
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18/04/2025
Girafe lymphatique - Épisode 3.
Clara Ville est en Avignon. Elle s’est installée avec Ben dans leur premier appartement, un grand salon, une cuisine équipée, un lit en mezzanine au-dessus du bureau double, des livres de cours en commun. Ils ont retrouvé là-bas la moitié de la bande de Lyon, reconstitué leur microsociété, soirées chez l’un, chez l’autre, avec plus de raison qu’auparavant, et des couples désormais formés. Elle se plaît dans le Sud, la ville et ses remparts l’attirent. Elle aime la douceur des soirées, des apéros dehors, les ruelles et les allées, les immeubles, leur escalier en colimaçon jusqu’à l’appartement du dernier étage. Elle aime la relation avec cet homme simple, émerveillé. Plutôt que d’être aimée, elle préfère être choisie. Seul le manque est révélateur. En biologiste, elle sait que faute de symbiose, la bouture ne prend pas. Elle donne des nouvelles régulièrement à sa mère, mais reste évasive, ne l’invite pas, dit qu’elle passera pour les vacances. Elle se désintéresse de sa petite sœur, la laisse à ses parents, comme l’homme au piano l’a confiée à son frère. Ils passent les week- ends au bord de mer, et sa peau brunit, comme celle du père ; comme lui, ils pourraient pousser, un jour, plus loin, avec les mêmes aspirations : la porte d’entrée en bois tropical d’une case réhabilitée, les senteurs d’ylang-ylang, de géranium et de citronnelle. Ils n’en sont pas là, ils vivent de peu de choses : ils ont vingt ans. Son oncle téléphone souvent, s’assure qu’elle est heureuse. C’est lui qui organise ses retours, ses visites aux grands- parents, les rituels des repas avec ses cousines. Qu’elle agace, parce qu’elle n’a besoin de personne. Son Ben est parfait, leurs conjoints paraissent fades à côté. Et il y a toujours ces moments où, en pleine discussion, elle vous met à distance. Ils ne sont jamais que de passage, il leur tarde de regagner leur nid, les habitudes qu’ils ont prises, un Coca en terrasse, la fac qu’ils quittent ensemble, au grand dam de tous ceux qui l’ont regardée, espérant qu’elle fût seule. Elle soupçonne un peu d'inertie chez Ben, l’impression d’avoir eu tout ce qui comptait en la séduisant. En une seconde coupable, elle se demande si elle ne va pas laisser tel ou tel autre la draguer, voir ce que ça entraînerait. Puis elle chasse l’idée : on est avec quelqu’un pleinement quand on l’est, quand ça ne suffit plus, il faut arrêter. Ils avancent tous les deux dans leurs études, elle envisage un doctorat, lui s’arrêtera avant, par manque de ressources et de motivation. Pour Clara Ville, tout est clair : le troisième cycle signera la fin de son attente. Si son père revenait un jour, il serait impressionné par cette enfant qui a dépassé tous les déterminismes que lui-même avait fuis. Elle s’oriente vers l’écophysiologie et la génomique de la vigne, séduite par une de ses professeures, dure et exigeante comme elle pense qu’il faut l’être, quand on vise l’excellence. Des étudiants, dans l’île, diraient la même chose de son père, mais elle n’en sait rien, se dit juste qu’elle pourra rester dans le Sud pour avancer ses travaux, ou aller à Bordeaux. Ça changerait, et si on ne change pas à leur âge, on ne change jamais. Une façon comme une autre de provoquer Ben, quelle qu’en soit l’issue.
L’idylle n’a pas duré. Deux orgueilleuses n’ont pas vocation à travailler ensemble, encore moins l’une sous la direction de l’autre. La thèse semblait bien engagée, Clara Ville décryptait le génome de la vigne grâce aux technologies de séquençage haut débit et contribuait à l’identification variétale de la Syrah. Mais ni son rythme, ni les premières conclusions de Clara n’ont convenu à sa directrice, qui supportait mal qu’une si brillante étudiante parût si lymphatique, absente, par moments. L’expression, habituel reproche familial, fit fulminer Clara : elle en refusait les interprétations, ne supportait pas qu’on la restreigne à ça. Comme à chaque étape de sa vie, la moindre marque de défiance remettait tout en cause. En perdant la confiance, elle perdait tout, et préférait rompre. Là, il en allait de sa réussite, mais que vaudrait un demi-succès, sans pleines et entières recommandations ? Quelque chose qui lui échappait, et c’était pire que tout. Même son oncle – quand le moment de gêne arrivait, au moment où elle se détachait du repas, de la fête de fa- mille – avait renoncé à une explication. D’où lui venait cette mélancolie, elle qui avait tout fait pour que son existence soit rationnelle ? Était-ce cela, la part manquante ? Déplacée de celui qu’on cherche à celui qu’on a perdu, sans que l’amour fût le même ? Aurait-elle à payer toute sa vie un acte subi ? Soudain l’espace lui semble étroit et oppressant : contrariée dans ses projections, elle se renferme plus encore, et les randonnées que Ben lui propose pour changer d’air ne suffisent pas. Ils ont vingt-quatre ans, elle se demande s’il va lui suffire, s’ils sont faits pour être ensemble. Elle n’a rien dit quand il a accepté un travail de laborantin. Elle s’est offusquée qu’il s’en réjouisse, l’a trouvé quelconque. Quand ils sortaient entre amis, elle sondait les visages de ses vieux camarades, la possibilité qu’ils disparaissent de sa vie : toute une vie sans les voir, eux non plus. D’un coup, son carpaccio, sa salade de chèvre chaud – les deux plats devant lesquels elle faisait semblant d’hésiter – n’avaient plus le même goût. Dans son bol d’air, elle ne respire plus.
Un matin, elle le sait, ce sera le dernier, ici. Faut-il lui dire ? Toute sa vie de femme s’est construite sur l’idée qu’on pouvait tout quitter du jour au lendemain, qu’il suffisait de mettre quelques affaires dans une valise et de fermer la porte. Elle n’en pouvait plus de constater son premier échec, par la faute d’une rivale qui s’était autorisée à la juger. Elle fera l’après-midi le tour des portes de la ville, leurs vantaux de bois bardés de fer, les comptera et fondera sa conviction sur l’évidence du septénaire : il y a bien sept jours de la semaine, sept planètes importantes, sept couleurs dans le spectre de la lumière, sept merveilles du monde et, comme un message qui lui serait adressé de très loin, sept notes de musique.
J’aurais pu le prendre pour moi, le voile noir sur son visage, les moments où elle se ferme. Elle a une forme de sourcil sur laquelle je pourrais jouer : une ligne de fuite, un reflet de lumière. Tu as raison, c’est une femme qu’il faut saisir dans son millième d’abandon, sinon tu la perds et à ce que je lis, elle n’a pas beaucoup de patience. C’est difficile à peindre, les orgueilleuses, parce qu’elles maîtrisent jusqu’au regard que tu poses sur elles. Tu vas la chercher loin, mais comme elle ne fait rien comme les autres, on sent venir l’échec, l’introspection. J’imagine qu’elle ne poserait pas pour moi, mais ce que je voudrais représenter, c’est la force qui l’inspire, quel que soit le chemin qu’elle emprunte : c’est ce qu’il faudrait restituer. Elle ne sourit pas beaucoup, c’est plus facile, tu peux jouer de la distance et de la fragilité, entre les angulaires et les arrondis. Vu l’état de son dos, il y a de quoi surprendre... Pour commencer, ta muse, je ne la mettrais pas au centre du tableau : il ne faut pas prétendre au Beau, le regard se porte sur elle et se détache du reste. Comme un détail du Concert champêtre ou du Jugement de Pâris. Elle est là pour ça, en tant que modèle : pour chahuter les grands maîtres.
Clara Ville ne s’attendait pas à être reçue comme une reine et a vite compris qu’elle ne resterait pas longtemps. Elle s’est installée dans une autre maison, plus spacieuse. Elle arrivait dans un nouveau foyer, avec une jeune enfant qui accaparait tout le monde. On ne lui demanda rien sur sa séparation, sur les appels désespérés de l’éconduit. Elle rend des services, garde la petite, s’attache à elle avec angoisse. Quand elle repartira, comment vivra-t-elle l’arrachement, à son tour ? Elle consulte les annonces ; avec son cursus, elle peut envisager un poste intéressant, si l’on occulte la thèse inachevée. Elle ne s’interdit rien, veut juste partir, fuir les reproches des amis laissés en Avignon, qui lui disent à quel point elle est dure et s’arrange avec la vérité. Elle ne les convainc pas, ils la renvoient à ses failles, écrivent que rien n’est jamais trop tard, qu’à tout moment on peut choisir la vie, à condition de ne pas la rater. Elle les écoute, mais ne changera rien, amplifie les raisons de partir, ne concède rien au doute, s’en félicite. Eux aussi se lasseront, et puis, n’était-ce pas le moment de mettre un terme à leur comédie amicale, à l’illusion de la permanence ? Elle regarde sa petite sœur, ne parvient pas à reconnaître l’enfant qu’elle était. Son enfance a été balayée à six ans, la sienne ne fait que commencer, qui bénéficiera des erreurs des uns et des autres, le syndrome de la deuxième chance. Rester ici l’obligerait, Clara. Son oncle ressent les similitudes plus que n’importe qui ; ses cousines essaient de lui refourguer tel gentil garçon, qui lui irait parfaitement. Un Sébastien passe par là, insiste, fait les efforts nécessaires, elle accepte un ciné, un soir, va boire un verre : elle avait oublié la banlieue morne, repense aux ruelles d’Avignon, éconduit gentiment le garçon. On ne succède pas par gentillesse, un leurre que les hommes ne comprennent pas toujours. Elle lui montre l’empathie qu’elle a refusée à Ben, parce qu’elle n’a plus de temps à perdre.
Le seul centre de l’INRA implanté en milieu tropical se trouve en Guadeloupe. Une façon de mettre les milliers de kilomètres de distance avec une vie qu’elle refuse, à l’instar de celui qui l’a quittée. Il n’y a ni urgence ni rapprochement, elle est persuadée de maîtriser son projet, toujours. On lui propose un poste en culture d’embryons in vitro : elle sera chargée de réaliser les principaux croisements. Les contrats, renouvelables, dé- pendent du cycle de l’igname – dix mois – l’équipe devra prati- quer après fécondation un prélèvement précoce pour les mettre en culture dans un milieu permettant la régénération des cellules issues de croisements... Du jargon pour ceux à qui elle annonce qu’elle repart, mais la perspective d’un travail de quasi- ingénieur – une nuance à mettre sur le dos de son irascible directrice de thèse – et un recommencement pour elle, un de plus. Le premier entretien se fait par visio-conférence, le profil plaît, elle retrouve les assurances dont on l’a fait douter. Elle dé- croche un entretien, obtient des services une réponse dans un délai raisonnable, la semaine de vacances qu’elle s’octroie. En réalité, le temps qu’elle trouve une maison : jamais Clara Ville ne doute qu’on la retienne. Legs bien ironique du seul qui ne l’ait pas fait.
Girafe lymphatique, le Réalgar, 2018
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17/04/2025
Girafe lymphatique - Épisode 2.
À ce stade, le portrait est-il encore valable ? me demande-t-il. Le rêve de tous les peintres, c’est d’inscrire un portrait dans un paysage. À l’écrit, c’est le caractère qu’on recherche, le trait dans son autre acception. Je crois que tu la tiens, oui, mais n’est-ce pas à cet instant que tu la perds ? À quelle distance met-on sa propre esquisse, c’est difficile de le dire. En pein- ture, le moindre mouvement est complexe : si on l’inscrit trop, on n’est que dans la représentation du mouvement, pas dans le mouvement lui-même. Ta Clara, on la voit venir, on sent bien qu’entre son père et elle, il y a mi- métisme, qu’ils agissent dans l’absence l’un de l’autre comme s’ils s’étaient donné le mot. C’est de la connivence, mais je préfère garder la distance avec ceux que je représente : je ne veux pas les laisser entrer. Sec et économe, c’est le pacte. Je te surveille. Mais tu nous donnes envie d’en savoir plus, quand même. Comment ça se construit, un être, sur une absence injuste. J’y mettrais quelques touches sombres, un jeu de lumières et d’ombres sur le visage, puisqu’elle n’aime pas qu’on la regarde. Ses bulles de temps, j’en laisserais une crever, l’éclabousser, juste pour la voir constater ça avec sa distance un peu hautaine. Là, tu vois, ça donne une profondeur au person- nage. Parce que c’est dur à représenter.
Girafe lymphatique, le Réalgar, 2018
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