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28/06/2016

Jouisseur du temps qui passe.

FGL.jpgComment est-ce qu’on s’empare d’un monstre sacré de l’histoire et de la culture espagnoles, comment fait-on d’une vie réelle, qui s’est vraiment déroulée, même si elle s’est achevée plus tôt qu’on l’aurait voulu, un sujet d’écriture, un matériau dont, dès l’avant-propos, en guise d’avertissement au lecteur, l’auteur précise qu’il s’agit d’un hommage « respectueux et chaleureux » au Maestro ? Lequel n’est pas, pour ceux qui me suivent, celui auquel ils pensent, mais l’autre pan incontournable de l’Andalousie, son pero, selon le film et l’appellation dont l’ont affublés Buñuel et Dali eux-mêmes. Dans Ainadamar, la fontaine aux larmes, le roman que Serge Mestre, fils de Républicains et traducteur de nombreux romans espagnols, consacre à Federico Garcia Lorca, l’Histoire est racontée par cercles concentriques, à cloche-pied sur la chronologie, dit l’auteur. Elle commence par la fin, y reviendra, puis dirige le lecteur, à travers de courts chapitres titrés et datés, en commençant par le 18 août, donc, 1936, jour fatidique où, sur un dernier cri d’hébétude (« Vous n’allez pas me tuer ! », dans le très bon et très méconnu téléfilm de Juan Antonio Bardem, avec Nickolas Grace dans le rôle-titre, en 1987), le poète s’est effondré, en su Granada. Près d’un olivier, plus que centenaire aujourd’hui, qui fait l’objet, encore, de tous les débats en Espagne, où certains Granadinos aimeraient rendre au poète la lumière qu’il a braquée sur leur ville, et où d’autres militent pour qu’il reste tranquille, là, au milieu de ces inconnus qui sont tombés avec lui, le jour d’avant, le jour d’après, peu importe. Qu’il soit avec le peuple et qu’il le reste, lui qui l’a tant inspiré et lui qui, malgré ses conférences dans le monde entier, malgré le milieu dont il est issu, l’a mis au centre de ses préoccupations artistiques, a créé la Baracca, sa troupe de théâtre, pour et avec lui. Mestre construit son récit à partir de personnages annexes, Dióscoro Galindo, l’instituteur, celui qui rêve d’une Révolution par le savoir et l’éducation généralisée ; Fermín Galán et Angel García, les martyrs de la cause républicaine ; Lola et Manuel, Francisco et Joaquín. Des noms illustres, aussi : Dali et Buñuel in abstentia (sauf à la fin du récit), Manuel de Falla, son maître de piano, Rafael Alberti, Nella Larsen, Pablo Neruda. Mais aussi Proust, Monet, Manet. Et les tristes sires, phalangistes revanchards dont l’Histoire a retenu le patronyme, Jose Antonio Primo de Rivera, Juan Bautista Aznar, Queipo de Llano et ses messages codés : on lui sert du café… beaucoup de café… CAFE est l’acronyme de Camaradas Arriba Phalange Espanola, le sésame qui déclenche l’exécution d’un détenu. Dans la construction qu’il interrompt par des apartés d’auteur (rattrapés sous le nom d’associations), des insères de réel – via Almodovar ou Johnny Cash - comme s’il fallait, de temps à autre, reprendre son souffle et rappeler des vérités qu’on jurerait contemporaines sur la répartition des richesses (¿De quien son esos olivos?),les libertés qu’on piétine, petit à petit, Mestre dessine le portrait d’un homme plus soucieux qu’on l’a jamais vu, même en pleine fête à New-York, en pleine débauche à Santiago de Cuba. Parce qu’on suit le poète dans toutes les phases qu’on lui connaît, qu’il a ponctuées de ses écrits (Un poeta en Nueva York, en la Havana), toujours un peu plus préoccupé par la situation de son pays, toujours relié, par le jazz, par le són, au Cante Jondo de son Andalousie, à ses délices que Mestre semble bien connaître (parce qu’on ne doit pas être beaucoup en France à intégrer dans un récit la distinction entre le fino et la Manzanilla, quoique j’aimerais vraiment qu’il me confirme qu’il aurait choisi la Guita plutôt que la Ina, dans le quartier de l’Albaicín !) et qu’il restitue à la perfection. De même que les pages qu’il consacre à la musique sont magnifiques : Lorca pianiste n’est pas chose courue et pourtant, qu’il s’échappe pour jouer l’Adagio sostenuto de la Sonate au clair de lune pour les deuxième classe de l’Olympic – le bateau qui l’a emmené à New-York) ou qu’il cabotine sur la scène de l’Institut de toutes les Espagnes, dans la Big Apple, on le voit, comme tout andalou qui se respecte, lié au Sacré par les notes qu’il compose ou qu’il entend, ému aux larmes (de sang) par le chant majeur des Noirs de Harlem : la ressemblance porte au-delà des notes, dit-il sous la plume de Mestre. Ces gens qu’on réprime à Grenade, parias du Sacromonte, misérables de l’Albaicín, déclassés, amoureux fous du flamenco, sont semblables aux citoyens de deuxième zone, refoulés, balayés, vomis, qui vont divaguant dans les rues de Harlem. La réussite de ce roman tient dans la pudeur avec laquelle il aborde, par touches temporelles et successives, le drame à venir, que nous n’avons pas oublié. Par une écriture très soignée, aux mots pesés, que veut contredire l’insistante récurrence de ses et cetera, sans tromper personne, néanmoins. Par, à une ou deux exceptions près (rien, sur le nombre), le refus du didactique, bien détourné au profit du roman, du suspens, de l’appréhension, qui monte. On replonge dans cette esquisse permanente d’une théorie jamais terminée d’un Duende que personne ne saura définir, vraiment. Et puisqu’en un vers final qui n’appartient pas à Federico, Mestre rend à Lorca le côté rimbaldien de l’éternelle jeunesse, on se dit qu’il a bien fait d’en exploser la chronologie : on y retrouve, par procuration, une part de notre propre éternité.

Sabine Wespieser, 2016

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26/06/2016

Dom Juan est une femme.

les-indociles-709495.jpgOn peut légitimement s’inquiéter quand on commence le dernier roman de Muriel Magellan, « les indociles ». A lire les critiques, toutes bonnes, qui traînent sur le Net, à lire cette récurrence d’une Don Juan au féminin, on se demande, en amont, si on ne va pas tomber sur un de ces livres de femmes - misogynie mise à part -  qui ne sont pas ce que la littérature au féminin peut apporter de mieux à l’écriture. "Ecrire au féminin », ça n’est pas se demander si les femmes savent écrire, elles en ont fait la démonstration toutes seules. Ça n’est pas non plus ramener le débat au niveau des droits des femmes et de leurs revendications. C’est s’interroger sur le mode sensible - ce qui fait la littérature - sur l’appréhension féminine des préoccupations du monde, et sur l’écriture en elle-même. Disons-le tout net, je crois qu’un homme se serait dispensé de certains passages du roman, la reproduction des lettres et des interviews, par exemple. Mais disons-le plus fort, un homme n’aurait pas ausculté aussi profondément les causes et les conséquences d’un séisme amoureux mieux que Muriel Magellan a pu le faire en dressant le portrait de cette femme de pouvoir, Olympe Delbord, galeriste crainte et renommée, au parcours impeccable et aux envies systématiquement assouvies, quelles qu’elles soient. Elle désire un homme, fût-ce son associé qu’elle n’a jamais désiré, parce que l’instant et l’œuvre (le Dos, de Berdasco, au musée Reine Sofia) le dictent ? Il finit, c’est inexorable, dans son lit, son sexe à lui dans sa bouche à elle, mais pas en soumise : c’est elle qui dicte, le tempo, la suite, la fin. Elle désire une femme, fût-ce la petite amie d’une des siennes ? Elle lui concède un peu de temps et d’intérêt avant de lui annoncer, en fin de repas, qu’elle la fera jouir comme jamais. Tout ne se limite pas au sexe dans « les indociles », néanmoins : le roman est l’histoire d’une initiation, à partir d’un traumatisme d’enfance, jusqu’à toutes les conquêtes. Et Olympe Delbord a sur ce sujet, justement, l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Mais puisque Don Juane elle se revendique, elle devra en subir, en plein cœur, le contrecoup : on oublie trop vite que Dom Juan aime, et qu’il souffre de l’abandon qu’il provoque, partout, tout le temps. Dans « les indociles » - des barques désamarrées qui glissent vers le large – Olympe, sur la base d’un tableau justement nommé « la prisonnière », quitte son mont lorsqu’elle rencontre un homme marié, fidèle et rationnel, et qu’elle l’aime, intensément. On n’aime pas avec des adverbes, je sais, mais c’est le cas : elle est saisie, happée (puisqu’il y a du Bashung dans le roman, comme dans trois quarts des romans contemporains) et confondue : elle préfère l’exiguïté du petit appartement que Paul s’est déniché dans l’urgence au confort capricieux du sien, elle réinvente la relation en en saisissant le reflet dans une vitrine. Olympe Delbord ne maîtrise plus rien, d’autant qu’une petite stagiaire et un peintre oublié vont faire voler en éclats ses certitudes : elle embarque pour Perpignan, plonge dans le milieu gitan, ses codes, ses duretés et c’est l’émotion que tout cela ravive chez elle (et chez le lecteur, les passages sont magnifiques). On est loin des faux-semblants germanopratins, des sous-sols libertins des galeristes branchées (à Paris on dit sex addict), loin aussi des algorithmes, des fonctions harmoniques et du principe de Kepler qui régissent la vie de Paul Anger, à un D près (comme dommage) de la conscience de ce qui lui est arrivé. Le titre du roman s’explicite de lui-même quand la trilogie Olympe-Khalia (la stagiaire) et Solal (le vieux peintre) se met en place : les indociles, dit Magellan, « sous leurs airs corsaires », « dansent sur les fils de leurs émotions, et de leur intelligence, passant de l’un à l’autre quand on les attend ailleurs ». On gagerait que l’auteure s’en revendique, tant l’écueil de la modernité (les textos, les courriels, l’Ipad et le casque aux oreilles) n’empêche en rien le roman de monter en intensité et en justesse (de construction, d’écriture) : après tout, c’est le « Kyrie eleison » de la messe en si qui résonne dans la tête d’Olympe Delbord quand elle monte dans sa voiture. Avec chauffeur. On parle des Juifs, des Gitans et des petites filles livrées à elles-mêmes dans « les indociles » ; des hurlements muets de femmes déroutées d’elles-mêmes : soit tout ce qui fait l’humanité, ou tout ce qui pourra la sauver.

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24/06/2016

À demain, la mer!

Quand j’étais encore Lyonnais et que je ne me doutais pas qu’un jour, je pourrais avoir au quotidien ce que je venais chercher ponctuellement ici, j’avais l’habitude de dire au revoir à la mer, quand je la quittais. Pour qu’elle se souvienne de moi quand j’allais y retourner, j’imagine. Pour sceller ce pacte permanent avec l’élément, avec l’idée qu’il ait une mémoire. Pour qu’elle me préserve du danger et de la fatigue à chaque fois que je nageais jusqu’à la bouée, m’éloignant par paliers du rivage, de ses bruits, de ses habitudes un peu imbéciles. Nager, c’est se rendre léger, c’est relâcher le corps et ses muscles pour mieux qu’ils nous portent. C’est retrouver une respiration vitale quand, en Terrien, on n’y fait plus attention. Toucher la bouée jaune, c’est se rendre compte que l’entreprise qui la fabrique s’appelle Mobilis, que le balisage flottant nous ramène à la devise du Nautilus et, bien plus qu’accessoirement, à Hubert Mounier et à sa chanson sublime : J'irai voir tôt ou tard Si les sirènes existent Sur le dos des baleines Je suivrai leur piste… Pendant toutes ces années passées en estivant, j’avançais en me remémorant les instants importants passés dans l’année écoulée, comme un bilan en mouvement. Tout remontait, les serments, les douleurs, les vaines victoires. Sensiblement, l’enjeu devait être de cet ordre : si je ne m’étais pas complètement trahi dans l’année, la mer me protégerait. Dans le cas inverse… Je suis revenu à chaque fois sur le rivage, je l’ai toujours remerciée, la mer. Maintenant que je vis avec elle, que je la retrouve chaque jour, je continue de lui parler, comme à une compagne. Je vais toujours, quand elle n’est pas trop loin, jusqu’à la bouée jaune, histoire de me couper d’un monde que je comprends de moins en moins. Je me livre à elle, dans la limite de ma résistance, répète mes mouvements, m’accorde avec mon pneuma : tant que je respire, allez ! Puis je rentre, après un dernier regard, et cette promesse : à demain, la mer.

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19/06/2016

Faites des pères!

Il y a l’idéalisme, la cause juste et l’horreur de l’injustice, et il y a la réalité, l’engagement, l’horreur au quotidien de ceux qui la vivent. Dont on s’est détourné parce qu’ils ne représentent pas ce à quoi on aspire, dans un monde aseptisé, matériel. Déshumanisé à un point que vous pouvez vous retrouver en état de choc, entouré de supporters colorés, bruyants et avinés, en plein cœur de Paris, sans que personne, jamais, ne vous demande si vous allez bien, si vous avez besoin d’aide. Vous pouvez être, comme dans un mauvais film, à quelques mètres de l’être le plus cher au monde sans pouvoir vous montrer, de peur qu’il ne se braque. Vous pouvez vous demander si l’humanisme que vous avez vous même généré ne se retournera pas contre vous, quelles que soient les missions qu’il s’est fixées, quel que soit le cours contraire qu’il prendra. Dans ces moments-là, plus rien n’existe, pas plus le bruit autour que les lendemains qu’on suspend. Parce qu’on n’en voudra pas, pas comme ça, pas sans. Le monde s’arrête, le cœur aussi, dans la même seconde. Et si les choses rentrent dans l’ordre, il reste l’inquiétude, l’impression, aussi, de s’être pris une météorite en pleine face, ou sur les épaules, puisque c’est là qu’elle pèse, la douleur. Et on vieillit de vingt ans, vingt ans pile, forcément. Pourtant, l’équation est la même, souvent : c’est au moment du pire qu’on connaît le meilleur. C’est grâce au meilleur que le pire n’arrive pas. Aujourd’hui, une lecture d’Olivier Martinelli, très intime, racontait l’histoire de cet homme à qui le médecin annonce que le Pic Monoclonal constaté dans ses analyses a un pour cent de chances de marquer un myélome : un pour cent, c’est peu, mais ce n’est pas rien pour quelqu’un à qui on rappelle, brutalement, le Memento Mori. Dans la voiture, en rentrant, il regarde sa fille dans le rétroviseur, se ravise, se rassérène et revit. Du côté des quatre-vingt dix-neuf autres chances : « Souviens-toi que tu vas mourir, d’accord. Oui, mais pas tout de suite. » C’est l’étape qu’on attend, après l’hébétude : le moment où la vie recommence.

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09/06/2016

Poste restante.

13346924_10201832697976448_3387773988121125979_n.jpgDaniel Damart, l’éditeur inventif du Réalgar, ouvre une nouvelle collection, des « Lettres ouvertes » au format allongé (10,5X41cm), le même, tiens, que le Réversibilités que Christian Chavassieux et moi-même avons publié il y a trois ans. 24 pages à l’adresse d’un interlocuteur, défini ou pas qui sera, de toute manière, plus large qu’il le sera jamais : c’est à la jeunesse que Lionel Bourg écrit la sienne, « à ceux dont les lendemains chanteront peut-être », en ravivant la sienne, rimbaldienne, idéaux, voyages et concessions comprises. Dans une verve poétique qu’il ponctue de ses dégoûts pour ce que le monde est devenu, il s’interroge sur ce qui fait qu’on est tant à vouloir qu’il change et que rien ne se passe. Il fait le lien entre les post-adolescents de Nuit debout et la Commune - via Walter Benjamin - ou les Canuts, qui me rappellent ici d’où je viens, toujours. Revisite le Roman (et ses tilleuls verts) de son histoire personnelle, la livre aux jeunes en s’excusant de ses propos de « vieille barbe », dit-il. C’est puissant, référencé, ouvert et mélancolique, juste à point. Isabelle Flaten, elle, dont j’ai dit, ici, tout le bien que je pensais de l’œuvre met dans sa lettre ouverte « à un vieux crétin incapable d’écraser une limace » un ton bien différent en exécutant publiquement tous ceux que leur vie pusillanime a empêché d’oser, d’aimer ou de se révolter, ceux qui se contentent de l’illusion qu’elle leur renvoie, qui  font confiance aux diplomates tout en pensant que « dans le temps, on ne tergiversait pas ». Elle exécute à la Kalach de ses mots tous les adultes que nous sommes devenus, qui ont gardé de leur enfance « la petite nature » mais pas les rêves. C’est drôle, piquant et ça fait mouche. La troisième lettre, les habitués du blog la connaissent, même s’ils ne la retrouveront pas : depuis qu’elle est éditée, j’ai effacé les dix notes qui, en janvier dernier, constituaient ma « lettre ouverte d’un vieux nizanien à son fils de vingt ans ». Si vous voulez la lire ou la relire, il faudra la commander, et prendre les deux autres, au passage : c’est ainsi qu’on fait vivre la belle et petite édition, et c’est ainsi qu’on fait circuler des œuvres tellement inutiles qu’elles en deviennent absolument essentielles. D’autres lettres suivront, qui continueront une adresse publique un poil désenchantée, mais touchante, de celles qui la provoquent toujours, l’impalpable petite nostalgie.

lerealgar-editions.fr

NB: On m'a confié, et c'est le mot le plus juste, l'avant-dernière lecture d'un manuscrit tellement travaillé, déjà, qu'on n'est pas loin de la version qui sortira, d'une oeuvre dont vous entendrez parler, bientôt. Un de ces livres sublimes à côté desquels il ne faudra pas passer et qui en plus de ça, à trois siècles d'intervalle, corrobore la touche personnelle que je mets dans ma macaronade. Mais chut.

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06/06/2016

La lettre.

Il y avait, à l’époque, cet instant où, l’écriture terminée, on tenait la lettre dans sa main et, avant même de se demander si elle était le juste reflet de ce qu’on avait voulu faire passer, on en examinait la graphie, l’équilibre des lettres, des mots, le juste intervalle des lignes, la transparence, aussi, qu’il fallait compenser au verso en plaçant l’encre dans le reflet du recto. Ces quelques secondes pendant lesquelles on se jurait que de tout cela dépendrait la réception du propos, l’envie d’y répondre, d’accéder à la demande, suggérée. Avec un enjeu supérieur, quand on y repense, à ce que la lettre allait provoquer, ou déterminer de nos vies : le simple fait de correspondre, indépendamment de la psychanalyse, allait ancrer (qu’est-ce que je disais ?) deux existences distinctes dans un projet commun, qu’il eut une réalité ou non. La douleur qui finissait par saisir le poignet des gauchers contrariés, la bosse d’écriture rappelant à l’auteur ses propres limites, tout cela signifiait la fin des trois, quatre, parfois dix pages noircies. Qui disaient un moment que l’autre recevrait plusieurs jours plus tard, auquel il répondrait par un autre moment enrichi de la distance du premier, et ainsi de suite. Aucun artifice n’est nécessaire à l’échange de lettres : le papier parfumé vieillit et marque un ridicule, les fioritures desservent le propos, rien d’autre, comme concession, que la couleur sable, et le noir de l’encre qui s’y déroule. Qui forme les lettres comme les idées, qui permet de grandir avec ce que l’on écrit, le cérémonial de l’enveloppe comme touche finale, le nom du destinataire qui revient tous les mois, comme un leitmotiv. Quelque chose qui en dit long sur la fidélité et l’importance du lien. J’ai correspondu près de vingt ans, entre la promesse de l’adolescent et la dernière lettre - qui ne s’est jamais annoncée comme telle – avec une jeune fille devenue femme puis épouse, sans qu’on se soit jamais revu. C’est son mari qui m’a proposé, alors que j’apportai des fleurs au jeune couple, de lui faire la surprise et d’aller la chercher le lendemain à la gare, à sa place. Sans que rien de tout ça ne fut scabreux. J’y suis allé, elle m’a reconnu à l’instant, moi aussi, cette femme avec qui j’ai traversé les années d’initiation, de questionnement, de doute. Celle avec qui j’ai partagé des secrets qui nous arrivaient plusieurs fois par mois, dont j’épluchais l’écriture et en devinais l’implicite. J’ai gardé toutes les lettres, des premières avec une panthère rose jusqu’aux dernières, plus espacées dans le temps, qui disaient les choix qu’elle avait faits, les espoirs qu’elle y mettait. Nous avons parlé une heure, puis nous ne nous sommes plus jamais revus, ni n'avons échangé d'autre lettre. Je n’ai rien regretté, de ces centaines d’heures que d’autres diraient perdues, passées à distance, sur ma table d’écriture, les lignes qui progressaient, le trouble que j’imposais à mes yeux pour qu’ils ne voient plus que le noir sur le blanc, tels des hiéroglyphes qui forceraient, à l’arrivée, la reconnaissance de celui ou celle à qui, ce temps-là, on l’avait consacré. A distance, comme s’il n’y avait rien de plus important que d’y croire et que de la nourrir, cette relation. C’était ça, aussi, et surtout, l’écriture : de longs moments auxquels on survivait parce que la relation même les dépasserait. Quand je serai mort, qu’on me brûle avec ces lettres que j’ai gardées : les particules qu’elles formeront leur rendront leur aspect minuscule, celui sur lequel on fonde les plus grandes citadelles.

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28/05/2016

L'éternel Voyage.

IMG_4940.JPGEt cette réflexion, hier soir, en sortant de la Casa musicale, un endroit où j’ai laissé, dans mon parcours, plus de rêve que d’illusion, au final : et si, dans un (énième) concert du Voyage de Noz, l’important n’était pas la musique, mais le fait d’y être et de participer à un élan collectif, de trente ans d’âge ? S’ils n’avaient pas, comme des gosses, remis le couvert pour un tout dernier morceau, le concert se serait achevé sur quelques vers d’Opéra, le premier morceau du premier album, et m’aurait replongé avant même que celui-ci sorte : dans la toute petite salle du Vaisseau public, en février 87. Ou, pour les initiés, deux mois après, à la Bourse du Travail, où le chanteur des Noz faisait la deuxième voix d’un groupe lyonnais qui ouvrait pour le seul groupe soviétique autorisé à sortir. J’ai déjà, mille fois, raconté tout ça, dit à quel point je tiens Stéphane Pétrier comme un des plus grands performers jamais vu sur scène, mais vendredi, dans le train, je m'avouais que peu d’événements pouvaient m’inciter à remonter comme ça. Mais la curiosité d’une nouvelle formation avec violoniste, le fait que les assiettes gourmandes de la Casa, l’été, ravivent la mémoire autant qu’elles enchantent les papilles, l’idée, un peu confuse, de retrouver la famille et de s’inscrire, dès lors, dans la durée et l’histoire, confondues et confondantes, de ce groupe ont tout fait voler en éclats. Quitte à ce que je sois le seul, le lendemain, à souffrir d’un torticolis provoqué par la climatisation, qui m’a glacé tout le concert tandis que tous les mieux placés, ou plus petits que moi, ont vécu le sauna habituel des soirées d’été à la Casa. Cette petit salle de prise de son sous les toits dans laquelle, entre la première de « Trop Pas », Valeria Pacella, Nilda Fernandez, Deuce et autres, j’ai vu passer, plusieurs fois, le Voyage de Noz, ce groupe de dinosaures qui sont les plus anciens – avec Stephan Eicher – que je continue de voir sur scène, dans ma biographie musicale. Comme souvent avec eux, c’est un concert de retrouvailles et de mise en bouche, avant un travail d’enregistrement qu’ils repoussent quotidiennement, par exigence, insatisfaction et parce qu'on ne succède pas facilement, en tant qu’album, au plus beau roman musical que j’aie jamais entendu, le superbe et double « Bonne Espérance ». Concomitant à ma « partie de cache-cache » et en plusieurs points correspondant. Un disque sublime, pour lequel j’aurais voulu, comme beaucoup, une reconnaissance plus large, mais passons. Le groupe, heureux d’être là, entre amis, ponctue son concert, ouvert sur le crescendo d’ « Attache moi », de morceaux de Bonne-Espérance, extraits de leur narration initiale, mais qui fonctionnent, et donnent au show une dimension plus grave, plus littéraire, atténuée par d’autres morceaux plus légers – même si ce n’est pas le genre de la maison. On sourit de retrouver, réorchestrée, la chanson harrypotterisée que je n’aime pas beaucoup habituellement, mais qui me convainc de la place qu’a prise Ella Beccaria dans le combo, soulignant les thèmes au violon plus qu’elle s’acharne à ajouter quelque chose. Pierre Granjean, de retour, pose, avec Alexandre Perrin, à la batterie, un spectre rythmique qui laisse toute liberté aux deux solistes, Eric Clapot à la guitare et Pétrier, donc, à l’interprétation. Il y a de nouveaux morceaux, un en anglais, la rupture avec l’affectation littéraire est acquise, on y replonge avec volupté quand le groupe remet sur le devant de la scène le Lautréamont et le Dorian Gray de son adolescence (et de la nôtre), on sourie de ces époques qui se collapsent, des fans énamourés qui récitent tous les textes à trente centimètres d’un chanteur qui, pour la première fois, tout à sa joie de s'être fait huer sur un apocalyptique "J'empire", oubliera le sien dans le couplet de la dernière chanson… Qu’il fera suivre d’une autre, alors, au piano, puis d’une autre, encore. Comme ils rajoutent un concert après le dernier, puis un autre encore, après celui qu’ils ont fait. Sans que personne, pas même eux, ne leur autorise d’autre « Happy Ending » que cette sublime chanson qui dit, in extenso, d'une voix suspendue : « et si tu ne me lâches pas la main, je n’ai peur de rien ». Je n’ai peur de rien. Ting.

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19/05/2016

Merci la vie.

Il y eut de tout dans cette journée. Des rires, des larmes, un froid vif de Toussaint et un soleil de début d’été, sans la chaleur. Un week-end de Pentecôte qui rappelait ceux longtemps passés au Col Saint-André, au-dessus de Modane, pas loin de la Maison Penchée. Une époque révolue dont on retrouvait les sensations à défaut des visages, un triple anniversaire, ceux des trois cousins, pour leur plus bel âge, tout défaitisme nizanien mis à part, une fois évacué par lettre. Une journée préparée depuis des mois puis abandonnée au lâcher-prise : dans cette famille d’artistes et d’hommes de Lettres, on n’aura jamais su, finalement, ni avant, ni pendant, ni même après, combien de couverts il allait falloir compter. Peu importe : ça laisse de la place à l’imprévu, et en plus de ça, la paëlla est grande, quatre kilos de riz nourrissent largement soixante personnes, voire plus. L’installation est prête, l’immense poêle repose sur la table de camping bicolore plus âgée, au moins, que deux des trois impétrants dans l’âge., le terrain de jeu est prêt, il ne reste plus qu’à associer avec patience les ingrédients et que ceux-ci soient bons. Le plat familial prend son importance dans les garden-parties de ce genre : on cuisine en compagnie des convives, qui prennent l’apéritif et les amuse-bouche, on n’est pas isolé, affairé ailleurs, mais au cœur même de la fête. Là où les sourires se croisent autant que les regards, là où on lit les histoires des uns et des autres, les communes, les séparées, les entre-deux. Les invités arrivent par grappes, il y a là des copines ou des copains des enfants des amis ou de la famille, on peut, par instants, se demander si l’on n’est pas tombé dans une faille spatio-temporelle, mais non, on est bien là, dans la maison de notre enfance et celle des trois qui reçoivent. Enfin, qui nous laissent recevoir. Il y a bien longtemps, déjà, que la menthe de la butte sert à cubaniser les réceptions qu’on y donne, dans cette maison Phénix dont personne, il y a quarante ans, n’aurait donné dix années d’espérance : on pile la glace, on dose le Havana 3 ou 7 ans d’âge, on fait en sorte que la menthe, comme le sentiment, exsudent. Et on pousse un peu plus fort, ce jour-là, avec le maître des lieux, celui dont le nom est sur la boîte à lettres, nous a-t-il souvent rappelé. Devenu doyen sans qu’on ait vu le temps passer, celui de sa propre mère qui nous faisait la dictée chaque après-midi d’été sur la grande table de la salle à manger… Il est là, affaibli, physiquement et moralement, mais il s’est fixé cette journée comme celle à ne pas manquer, celle après laquelle il acceptera de s’en remettre à d’autres mains, d’autres compétences et diagnostics, mais pour l’instant, c’est le lien familial qu’il lui faut, c’est voir ses six petits-enfants passer d’un groupe à l’autre, laisser croire qu’ils n’ont pas compris pour ne pas gâcher la fête. Tout le monde, par ailleurs, fait un peu comme si – comme si rien n’avait changé, comme si les enfants n’étaient pas grands, comme si nous n’étions pas plus vieux que nous aurions jamais pensé l’être – et enfin, après la longue route chaotique, c’est l’harmonie, la bienveillance. On chante des vieilles chansons, on se rappelle des souvenirs, on demande même des nouvelles du chat. On pense un peu à ceux qui sont déjà partis, ils nous excusent de ne pas trop en faire : certains d’entre nous croient qu’ils nous attendent quelque part, les autres ne les ont jamais oubliés, mais ça n’est ni le moment ni le sujet. Les plus petits, ceux qui le resteront même quand ils seront grands, ont prévu de dire à leur frère, sœur et cousin, chacun leur tour, à quel point ils les aiment : c’est drôle, touchant, et ça perpétue la tradition des discours familiaux. Ces mots-là resteront, quand tous les autres sont inutiles : l’amour, la fraternité, l’amitié, ça ne se dit pas, ça se vit. Ça n’est qu’après qu’il faut chercher les mots pour en rendre compte, se dire que ces instants-là, on les a vécus, et pleinement. Qu’ils servent de garde-fous quand les moments difficiles arriveront. Quand ce sera notre tour et qu’on remerciera – le Ciel, le sort – d’avoir respecté l’ordre naturel des choses. Quand les enfants de ces enfants qu’on a fêtés fêteront leurs vingt ans, aussi, qu’on se sentira un peu perdu, dans l’époque et l’agitation, mais qu’ils feront corps autour de nous, eux aussi. Ça n’est pas triste, la vie : c’est juste beau à en chialer.

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