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15/12/2018

Ground Countrol to Major Tom - 6

C’est très étrange, également, de savoir remonter très précisément l’élément déclencheur de la volonté d’écrire : en fin de Terminale, j’ai fait un stage d’une semaine au Lycée des Chartreux, me destinant – peut-être – à enseigner l’anglais. Dans mes souvenirs, j’ai fait étudier à une classe de Première, dont certains élèves étaient plus âgés que moi, la chanson « A heart in New-York », d’Art Garfunkel. Mais c’est surtout cette jeune fille, Valérie Calliès, qui s’est montrée très gentille avec moi, m’aidant à me repérer dans les lieux, se souciant de savoir, après les cours, si ça s’était bien passé pour moi. On ne parlait pas autant de bienveillance à l’époque, mais elle l’incarnait, absolument. Et je me souviens donc m’être demandé comment on pouvait retenir ces moments de grâce, empêcher le temps de les corrompre. Ça a été mon premier « portrait » - j’y reviendrai – dans un cahier à spirale qui a disparu, depuis. Mes premières velléités, que j’ai tues une petite décennie avant, le quart de siècle atteint, de prétendre que moi aussi, j’avais quelque chose à dire. Que je pourrais être un de ceux qu’on étudiait au lycée, ou à l’Université (j’ai bien dit prétendre). Avant de commencer à noircir des carnets (perdus, également) puis, ensuite, poser une première ligne manuscrite en me disant que la dernière signerait la fin de mon premier roman. Une fin doublée parce que l’excipit était très exactement « (…) qu’il parvienne à ses fins. FIN* ». Je ne savais pas encore qu’on n’écrit jamais FIN à la fin d’un roman, pas, non plus, que sa réalité détournée en donnait de très mauvais. Je savais encore moins que la traversée silencieuse durerait quinze ans, et me coûterait beaucoup. Il m’arrive parfois de penser à ce qu’aurait été ma vie sans l’écriture. Mais sans regrets excessifs parce qu’elle m’a aussi beaucoup apporté et que, quels qu’en aient été les retentissements, la pile qui s’agrandit me permet de dire que je n’aurai pas fait ça pour rien.

* "l'Amphithéâtre", premier roman inédit et tout à fait destiné à le rester.

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14/12/2018

Ground Countrol to Major Tom - 7

On ne se doute pas, à vingt ans, de la phénoménologie des choses. Et pourtant, ce jour-là, pile, le 21 décembre 1988 - sept mois après la réélection de Mitterrand et, plus grave, le dernier concert d’Aurélia Kreit - quand je suis rentré dans cette cabine téléphonique proche du lycée des Yvelines dont j’attendais que sorte ma petite amie, je savais qu’en appelant cette autre femme, ma vie allait changer et davantage me correspondre. J’avais pourtant été bien reçu, dans cette belle maison d’architecte, moderne, cossue, élégante. Ces parents - plus jeunes que je le suis maintenant - devaient s’inquiéter que leur seule fille s’énamourache, à dix-sept ans, d’un escogriffe ténébreux qui lui écrivait depuis un an. J’aimais cette jeune fille, mais la scène elle-même, jamais oubliée, me hurlait que ma vie n’était pas là. Je suis heureux, trente ans après, de ne pas l’avoir totalement compromise, d’avoir joué de son patronyme, aussi, pour la garder (un peu) près de moi. Mais je suis rentré dans cette cabine téléphonique, j’ai fébrilement introduit les pièces dans les fentes correspondantes - Ah, cette jubilation de la pièce de 5 francs, le temps qu’elle nous impartissait! - et composé le numéro que l’ami de l’épisode précédent m’avait donné. Sans doute, secrètement, le regrette-t-il encore... Ce qui m’importe, c’est que elle, rétrospectivement, ne le fasse pas.
PS: j’ai déjà écrit, dans ma « lettre ouverte d’un vieux nizanien à son fils de vingt ans », le décalage qu’il pouvait y avoir entre un texte et sa réception: Rimbaud a seize ans quand il écrit qu’on n’est pas sérieux quand on en a dix-sept, j’avais dix-sept ans quand j’ai lu que vingt ne serait jamais le bel âge. Cette terrible et sublime mélancolie ne m’a hélas? jamais quitté.

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13/12/2018

Ground Countrol to Major Tom - 8

Mes quinze ans sont forcément marqués par la première femme dont j’aie vraiment été amoureux, au premier regard. Le mien. Son profil grec, sa voix douce au timbre légèrement chuintant, son prénom si particulier. Je me souviens m’être dit que si je devais être avec une femme, eh bien il faudrait que ce fût celle-ci. Mais impossible, évidemment, d’assumer quoi que ce soit, encore moins de lui dire. Surtout quand un ami commun, subodorant quelque chose, s’est empressé de me dire qu’elle avait un copain ; ça et l’année de plus qu’elle avait passée à s’ennuyer en 2nde dans un autre lycée auraient pu venir à bout de cette évidence-là, que je ne savais pas encore nommer, ni écrire. J’avais quatorze ans, pour quelques mois, encore. La vie nous séparerait un temps, le temps de vivre autre chose, chacun de son côté, de se perdre, de croire et d’essayer. Dans la cour de ce lycée privé des quartiers chics d’Ainay, ni le gone de la Croix-Rousse ni la sauvageonne des Minguettes ne se doutaient qu’un jour elle les unirait à jamais.

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12/12/2018

Ground Countrol to Major Tom - 9

De mes dix ans, paradoxe à part, je garde moins de souvenirs que de la décennie qui précède. J’ai quelques visions, bien sûr, notamment une, marquante : écrire 2000, l’année, sans imaginer que je pusse y arriver un jour. Me rappeler le calcul mental des 32 ans que j’aurais, à ce moment-là, me demander si la vie se passerait dans l’espace, comme dans « Cosmos 1999 » : nous en avions déjà les cols roulés en lycra… Je me souviens du jour où j’ai écrit 2000 et où toute cette métaphysique m’est tombée dessus ; avant que je tombe moi-même du muret séparant la cour supérieure de celle des petits, à St Denis. Une peur bleue, un bon réflexe de protection et au final, un bras cassé. Mais une barrière de protection installée, depuis. Depuis quarante ans, à la louche. Quel individu peut prétendre laisser une telle trace, indélébile, dans l’établissement qu’il a fréquenté ?

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11/12/2018

Ground Countrol to Major Tom - 10

On dit que la mémoire se construit vers six ans, qu’avant, c’est la relecture des impressions qui fait l’impression. On connaît le mécanisme soudain du déclenchement des souvenirs, mais on sait aussi que c’est par petites touches qu’il revient. De ma petite enfance, il me reste le goût de la brioche ronde que m’avait offerte mon grand-père maternel, le seul que j’aie connu, mort quand j’avais sept ans. Mais je me souviens précisément des odeurs de mes grands-mères, tout en contrastes : l’une était ronde et enjouée, à l’accent chantant, l’autre était sèche et austère. Sans doute ce qu’elles mangeaient ou buvaient a-t-il déterminé leur odeur corporelle et chacune des pores et des glandes sébacées de mes mémés ont construit ma mémoire, me ramenant les lieux, les goûters (l’une faisait les gâteaux, l’autre les achetait), les silences et les moments d’échange. Comme l’inessentiel fait office, je me souviendrai de la gaufre que m’a achetée l’une, de l’album de bande-dessinée que m’a offert l’autre. Des BD que j’échangeais dans la cour d’école primaire avec Philippe Cavalazzio ou Frédérique Carabin, avant qu’elle parte et – déjà – m’offre mon premier vrai chagrin d’amour. A sept ans. Depuis, je peux ne pas savoir ce que j’ai fait la veille mais reconstituer pas à pas le théâtre d’une de mes sensations d’enfance. Avec précision. C’était en exergue de « la partie de cache-cache », ce livre que j’ai écrit en sollicitant l’enfant que j’étais, le conjurant de ne pas le tromper.

« La maturité de l’homme, cela veut dire retrouver le sérieux que l’on avait au jeu, étant enfant » Par delà le bien et le mal, F.Nietzsche, 1888

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06/12/2018

Ce soir, je vous remercie de vous.

70CF9207-F1D6-4826-BC81-6BB9A6A5C46F.jpegIl faut croire que souvent tout concorde, surtout quand on n’en a plus envie. Il me fallait de l’énergie, à la fin d’une longue journée, pour m’extraire de mon repos et de mes pénates. La même démarche, l’engagement, qu’il faut pour aller voir des gens – à mon âge, plutôt des artistes – et ne pas se limiter à son univers, fût-il dense et, à son sens propre, complet. Deux choses m’ont mis la puce à l’oreille, ce jeudi soir : d’abord parce qu’un concert de chansons de Barbara le 6 décembre, c’est pile poil (voir la note du même jour), sans que personne de l’assemblée ne le sache, célébrer le 32ème anniversaire de la manifestation anti-Devaquet qui coûta la vie à Malik Oussekine et inspira à la dame en noir sa dernière grande chanson les enfants de novembre") ; ensuite parce que dans cette île vraiment singulière, il y a une multitude d’îlots que personne ne connaît vraiment et qu’un endroit, identifié bouge abandonné de l’extérieur et cabaret new-yorkais lounge et branché en inside méritait à lui seul le détour. Rien ne permet de le savoir, mais l’endroit se nomme Brassens-Révolution, parce qu’il est à l’angle de la rue du même nom (la dernière à porter cette appellation avec la Havane ?) et la rue Henri Barbusse, pour filer la métaphore Coco. Il est tenu – j’en saurai plus bientôt – par un homme qui fait sensiblement un mètre de plus que moi (ce qui dissuade) et un autre qui a eu l’élégance de me servir un verre gracieusement, une fois le bar fermé, pendant le concert, au vu de ma première réaction. A ce trio improbable, intitulé « Sans bagage », du nom d’une chanson de Barbara, réceptacle de sa vision des amours qu’il vaut mieux lâcher avant qu’elles se ternissent. C’est ainsi que Martine Bousquet et « ses hommes » - hors de question qu’on utilise une autre appellation – ont entamé un récital qui, en deux fois une petite heure, m’ont replongé (moi et d’autres) trente ans en arrière, à Bordeaux ou à Lyon, le temps, l’écart, de retrouver en y allant, cette excitation particulière d’aller à la rencontre de cette chanteuse qui donnait rendez-vous à son public mais le suppliait, dans le même temps, de la laisser partir, fermer ses volets de la maison de Précy pour méditer sur, à la louche, le temps qui passe, les amours qui font de même et l’idée – après qu’elle a chanté Brassens ou Brel – qu’une femme puisse enfin apporter ses propres mots aux maux qu’elle vit.

Martine Bousquet, disons-le tout net, a tout pour chanter Barbara : la gouaille et la fragilité, le profil sec et arqué que la lumière sublime. Celui d’un « Aigle noir » qu’elle a le bon goût de ne pas mettre au répertoire : trop personnel, trop incompris. Dès le premier morceau, je suis conquis, et il en faut, sur le sujet : c’est juste, équilibré, la formation guitare (tout en arpèges et en picking) - accordéon sonnant parfaitement avec la voix. A la guitare, Giovanni Ruffino, auteur-compositeur-interprète, Brassensophile piémontais, porte haut le manche et répond, en aller-retour permanent, au toucher de Pascal Rouger, un accordéoniste qui faillit lâcher prise jusqu’au moment où il entendit, dit-on, Roland Romanelli jouer pour la dame en noir. De ces heureuses rencontres, Martine Bousquet fit des représentations de Brassens ou Bobby Lapointe à « 22, V’là Georges » et leur proposa, en guise de continuum, un récital des plus belles chansons de Barbara. Impossible à choisir sans renoncer, évidemment, mais qui fit, hier, bouger plus d’un postérieur sur un siège ou debout, au fond. De là où j’ai encaissé, au plus lointain de mon âme, les « Vienne », « Dis, quand reviendras-tu ? », « Mon enfance », « Göttingen », « Nantes », et j’en passe, jusqu’à l'absolue "Solitude" et  l’inévitable « Ma plus belle histoire d’amour », autant de titres qui ne font pas seulement une œuvre, mais un parcours de vie, un temps retrouvé. Je découvre (encore) dans « Mes insomnies » que la dame a piqué un vers à Hamlet, je retrouve – l’aspiration de Martine – l’ambiance des cabarets que je n’ai bien sûr pas connue. Mais dans mon anachronisme assumé, j’ai vu dix fois Barbara sur scène – entre mes 20 ans à moi et sa mort à elle – et heureusement, hier, je ne me suis pas senti seul :  une femme se lève de son tabouret et me rejoint derrière, disant le texte et m’emportant dans la gestuelle (sans être vu). On retrouve, le temps d’un soupir, une époque dont nous ne sommes pas bêtement nostalgiques, mais qui nous manque par sa poésie et la profondeur de ses mots. Chacun y va de son anecdote et de sa connaissance de la longue dame brune, mais sans étalage. Même cet homme, longuement remercié par Martine, qui a connu Barbara à ses débuts, qui en sait plus que tout le monde, sur Liliane Bénelli, par exemple, l’accompagnatrice au destin tragique, héroïne immortelle, cependant, de la « petite Cantate ». Il se passe plus que ce qu’un seul être peut supporter, dans ce lieu improbable, et il est temps de retourner le compliment : « Ce soir, je vous remercie de vous », Martine, Giovanni & Pascal, ainsi que tous ceux qui ont œuvré à cette belle Générale. J’ai eu le bonheur, par anticipation, de dire de vive voix à celle qui fut Barbara, ce soir, ce que je pensais de son spectacle, en production : des mots que j’ai empruntés à William Sheller, qui travailla pour elle, au moment où un dénommé Patrick B. commit, il y a peu, un crime contre l’intégrité musicale. « On ne chante pas Barbara avec une voix de déménageur ». Dans sa justesse et sa fragilité, dans ses ratés magnifiques, sa volonté de bien faire - quitte à trop parler -  et dans tout ce qu’elle a donné d’elle-même, cette femme mérite largement de continuer la route. De poursuivre celle qu’on a tous vécue. Ça n’est pas seulement une heureuse surprise : c’est un privilège. Personnellement, je l'y attendrai,  et reviendrai, dans une sublime et assumée anamnèse.

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Comme des milliers d'oiseaux.

humanite-l-n-13154-du-05-12-1986-loi-devaquet-manifestations-1007701257_ML.jpgC’est en approchant du car qu’on a senti que quelque chose s’était tramé. C’était dans l’air, une pesanteur qui contrastait avec nos mines réjouies de gamins en vadrouille dans Paris. Le genre d’événement dont on se souvient longtemps du moment qui en a précédé l’annonce, puisque, juste après, plus rien n’est ni ne sera plus pareil. Cette intuition, personne de nous trois, ne l’a formulée, sur le Champ de Mars, mais chacun, en soi, l’a retenue, le plus longtemps possible, a souhaité, sans doute, que le chemin se refasse, à l’envers, comme une scène de cinéma qu’on refait parce que la première n’est pas réussie. Tout un pan de ce pour quoi nous étions venus allait se retourner contre nous, pas parce qu’on en était responsable, mais parce qu’on s’en était, un temps, désolidarisé. Les incidences d’une action nous viennent parfois avant la conscience de l’action elle-même. Ce six décembre allait nous marquer à vif, pour ce qu’on en avait raté : il y aurait toujours, et jusqu’au bout, une réserve, un goût amer, sans qu’on l’ait connu, lui, sans qu’on pût, le cas échéant, faire quelque chose pour lui, sinon avoir été à sa place, au mauvais endroit, au mauvais moment. Sans qu’on ait compris, encore, que la fin de la manifestation, à laquelle nous nous étions soustraits, avait signé la fin de sa vie, les premières rumeurs, les images, puis les annonces. Nous en étions, et aurions dû triompher de simplement en avoir été, mais non. L’histoire ne se refait pas, et nos aînés, qui s’étaient inventé une résistance, n’ont pas dû vivre mieux dans la connaissance, intime, de leur lâcheté. Nous n’avions commis aucun crime, à part celui d’avoir échappé aux voltigeurs. Mais il y avait tout cela, le drame et les trente ans qui suivraient, dans les cinquante derniers mètres qui nous séparaient du car du retour. Le même qui nous avait déposés, au petit matin, avec nos rêves, nos révoltes, notre certitude qu’on les ferait tomber tous, et non pas qu’un de nous y resterait. Sur le pavé de la rue Monsieur-le-Prince.

Les parents, à Lyon, devaient se faire un sang d’encre en voyant ces véhicules retournés puis incendiés, ces jeunes cagoulés et d’autres en larme parce qu’ils n’avaient prévu ni le citron – à verser sur les yeux pour dissiper les effets des lacrymogènes – ni les coups portés, par les CRS d’abord, venus dissiper la manif, par les policiers en civil, ensuite, qui frappaient fort, frappaient les plus faibles, les plus isolés, leur faisaient payer leur audace, leur fronderie contre l’autorité, contre le premier d’entre eux, aussi. Ah ça, Charles, il a dû s’en délecter, des rapports des quartiers généraux! Il allait, comme le Grand, comme le vrai, débarrasser Paris de la chienlit, faire comprendre aux provinciaux qu’y monter avait un coût, et qu’ils allaient le payer. Aucune cabine de disponible aux alentours du car, et l’énervement qui gagne les conducteurs, inquiets à l’idée que leur bus soit pris dans la nasse, qu’on ferme les issues, que rien, dans les horaires pas plus que dans le déroulement, ne soit respecté. On venait de mettre, en trois mois, plus d'un million de personnes dans la ru, 400 000 à Paris, aujourd'hui : ça n’était pas sans rappeler 68. 68-86, il suffit d’inverser les chiffres, comme Orwell dans 84, écrit en 48. La dystopie, ça n’était, pas plus que l’utopie, dans les gênes de ceux qui voyaient le France telle qu’elle les avait toujours servis : il fallait de l’ordre, parce que du désordre vient l’idée qu’il est parfois plus juste que l’ordre qu’on impose. C’était ce qu’il fallait faire comprendre à cette génération, en passant par les médias, par les sbires de service, aussi : le coup du Sida mental, quel génie ! «Les enfants du rock débile, les béats de Coluche et de Renaud, ahuris par les saturnales de Touche pas à mon pote !», quel lyrisme ! Tout y était, le conflit de générations, la morgue, l'aveuglement cynique. La peur de ne plus en être, aussi.

"Les enfants de novembre", à poursuivre.

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26/11/2018

Visions de Lyon.

Expo1914_04.jpg"Ils se présentèrent, tous les six réunis, devant l’entrée, monumentale, du Hall Tony-Garnier, le premier mai 1914, jour de la fête internationale du Travail, celle du Muguet, aussi. La foule était impressionnante, les badauds se pressaient autour des tourniquets, et les queues donnèrent lieu à quelques bousculades et noms d’oiseaux. Les dames en corsage au col montant, manches en haut de pagode, celles en robe du soir, bouillonnés de mousseline et décors brodés, les plus modernes, en costume-tailleur, se plaignaient de ce qu’il fallût attendre pour entrer dans le hall, admirer les premiers stands de machines et d’industrie lourde, et les voitures, qui intéressaient leurs maris. Elles avaient hâte d’arriver aux pavillons, au village alpin reconstitué et sa ferme modèle, ses Savoyardes en costume traditionnel, au pavillon pour l’horticulture, son hall couvert, ses serres, le stade de la Société française des roses, créée ici, en 96. On se tassait devant le pavillon de l’alimentation, dans l’espoir de déguster des spécialités locales et exotiques. Anton se soumettait au rythme du groupe, à leur promenade sans but, au gré de l’espace que la foule laissait, des allées et venues de Aurélia qui, à vouloir tout voir, risquait de tout rater. Mais il n’attendait que le moment du pavillon des Soies et des Soieries, l’exposition des mûriers, des élevages de vers à soie, mais surtout des nouvelles techniques et des machines que Beurrier allait choisir. Il patientait, mais prenait sur lui : il n’aimait ni la foule, ni cette façon de toucher à tout sans s’intéresser à rien. Mais ils étaient là, participaient de l’événement, et Igor, Vladislav et lui discutèrent de la Cité hygiéniste, défendue par Herriot et Courmont, lui-même Professeur d’hygiène. Le traitement des eaux, des ordures, l’insalubrité, l’alcoolisme, tout cela devenait une préoccupation publique et politique, et cela plaisait à Igor, qui y voyait des applications moins improbables que le delirium de son père, la veille. Vladislav s’intéressa au Pavillon de l’Institut Pasteur, aux cultures de tuberculose et para-tuberculose, aux pièces anatomiques mais aussi à la question de la pratique sportive, qui l’interpella, au nom du corps qu’il s’était sculpté depuis son passage à tabac par les mécanos du train, et son apprentissage à l’Organisation. Eux, les cosmopolites, hommes aux nationalités et identités multiples, se promenaient dans un monde qui leur correspondait, où les Lyonnais, un peu hébétés, entendaient parler toutes les langues, visitaient sans bouger de chez eux des pays et des modes de vie qu’ils ne verraient jamais de leur existence. Et qu’ils auraient préféré, pourtant, à ce qui allait leur tomber dessus, à peine quatre mois après l’inauguration, un mois après la visite de Poincaré. Lyon cessait d’être le Centre du Monde puisque ce monde-là chutait à Sarajevo."

Extrait de "Aurélia Kreit", à paraître.

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