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02/06/2018

Bien sûr que les flammes étaient hautes.

image.jpgOn se dit à chaque fois, depuis trente ans, qu’un concert du Voyage de Noz ne sera jamais qu’un autre concert du Voyage de Noz et je ne dirai pas que ce n’est pas vrai : c’est pire. Enfin mieux, je veux dire. Compliqué, avec ces types qui mélangent sciemment le début avec la fin, ou le début, je ne sais plus. À domicile, qui plus est, dans cette Casa musicale (d'Eric & Line) qui relie tant de souvenirs, les leurs, les miens, devant un parterre d’historiques et de Noz 3ème génération. Trente ans, le chiffre ne sort pas d’ex nihilo: c’est, l’année prochaine, l’anniversaire de la sortie de leur premier album, « Opéra », dont le défaut aura été de ne pas contenir « Anassaï », ma chanson préférée avant que paraisse ce Bonne-Espérance qui restera mythique dans l’histoire de la musique pas suffisamment diffusée (mais c’est un autre sujet). C’est par « Sculpture lente », morceau de ce premier opus, qu’ils commencent hier, histoire de faire le lien. Les Noz, depuis le début de cette tournée, ont trouvé l’équilibre : des vieux morceaux, un "Pierrot le fou", des pépites retrouvées ("le Pont", "le Fleuve", ces moments Lautréamont), quelques extraits de « Bonne-Espérance » – dont « le secret », sublime morceau, hélas altéré hier par quelques soucis de balance – le dernier album joué dans l’ordre et en intégralité (à la Springsteen) et un lâcher-prise final, rock héroïque à l’appui et "Valse aux idiots" dégingandée.. J’ai déjà tout dit sur Pétrier, il est temps de rendre justice à cette session rythmique démentielle, un Alexandre Perrin toujours aussi juste et puissant malgré son tennis elbow, un Pierre Granjean à la basse ronde et sourde qui soutient l’ensemble et permet aux solistes, l’un à la Gretsch, l’autre aux cheveux, de pousser un peu plus à chaque morceau, histoire d'aller chercher la catharsis. À chacun sa façon de la vivre, dans le public, entre ceux qui récitent le moindre texte, ceux qui observent et ceux qui parlent entre eux. Il y a ceux qui les ont tellement vus qu’ils ne sont pas montés dans la fournaise, préférant la fraîcheur du jardin. Ils auront entendu, quand même, les conseils de respiration de Stéphane, via un autre Stéphane, Thabouret, le photographe du Radiant (et de moi-même, par ailleurs, ce qui n’est pas une mince affaire). Se concentrer sur une partie de son corps, la laisser s’imprégner des énergies du lieu, trouver le chemin entre la chaleur et la chaleur. Les boiseries de la Casa s’y prêtent, le souvenir du violoncelle d’Olivier Gailly aussi. L’endroit a une âme et le chanteur s’en empare, dans sa pantomime. Les autres l’accompagnent et tout le monde est pris, à chaque fois. Parce qu'à force, il y a quelque chose qui se dégage de cette intégrité scénique: les Noz, en fait, c'est U2 qui aurait réussi, contre toute attente. À mener le cap, à rendre après 30 ans (en prenant le leur, ok...) des albums toujours plus remarquables. Bonne-Espérance mis à part - double album concept, roman musical - des titres récents comme "Nous n'avons rien vu venir" (même s'il n'y a plus aucune chance, je sais qu'on essaiera encore) ou "juste avant la fin du monde" (bien sûr que les flammes étaient hautes, bien sûr que le vent soufflait fort) sont très supérieurs à ce qu'ils ont fait avant, dans la mélodie, les textes et l'intention. Et on ne lasse pas, en tant que musicien, d'un titre qu'on a encore que peu joué. C'est dans ce lien qui les unit, la volonté d'en découdre et de montrer qu'on peut en être au début en approchant de la fin que ce groupe tire sa spécificité. L'interprète lui-même est déjà à part, et l'apport de la voix féminine en chœur, très marqué sur le denier opus, fonctionne bien sur scène aussi, le libère de certaines montées et lui permet d'être dans la performance, physique, viscérale. Hier à la Casa, le témoin que j'étais est passé en une seconde d'un concert attendu (bleu pâle?) à quelque chose dont on se souvient, dans le crescendo et la force (bleu Klein). Et puisque rien n'est normal dans ce groupe qui génère des personnes qui présentent quelqu'un comme le mari de leur femme, puisque la fin, c'est le début et le début, la fin, on a eu trois guitaristes différents, un sorti de (derrière) ses fûts pour un "Empêche-moi de dormir" intime, un sorti de sa retraite pour accompagner celui qui, dit-on, serait plus proche, lui aussi, de la fin que du début, pour un "30 avril sur les quais" fascinant de complicité, le jour même, à quelques heures près - dans le titre et dans la vie- des 56 ans du second. Le dernier morceau, dit le chanteur, c'est le "Cimetière d'Orville", puis "Attache-moi" puis "Opéra", enfin. En fermant les yeux, un moment, c'est vers les vingt ans de Denis Simon qu'on se dirige, pas vers ses cinquante. Mais puisqu'on s'est connu à 5 et retrouvé à 40, on se dit que le début, la fin sont effectivement des notions arbitraires.

28/04/2018

Wet & Wild Dragons.

Capture d’écran 2018-04-28 à 02.36.20.pngJe ne commencerai pas par l’abyme habituelle du prétexte d’en avoir déjà parlé. Je ne dirai pas non plus le déroulé d’une grosse semaine de vacances m’ayant mené de Oléron à Jassans-Riottiers, trois ans après, pour y (re)voir ce groupe que je suis depuis un bon quinquennat, sur lequel j’ai beaucoup écrit, mais pas tout dit. Parce qu’il fallait retrouver le duo devenu trio dans des circonstances moins idylliques que celles dans lesquelles il a passé le mois de mars (en folie) à sillonner la Chine devant des publics nombreux – pléonasme – et enthousiastes. Là, dans le Centre Culturel de Jassans, restée célèbre pour les avoir reçus par une température caniculaire, photos de Vincent Assié en témoignant, en 2015, l’ambiance était plus crépusculaire, entre abonnés un peu curieux et habitués. Des salles comme celles-ci, il faut aller les chercher et, fait exceptionnel, David et Michaëla ne s’en sont pas cachés, hier soir. Pourtant, les spectateurs passifs auraient pu, avec un peu de curiosité, se rendre compte de la chance qu’ils ont eue de récupérer le combo à ce niveau de jeu et de complicité avec Polito, le batteur dont, dit Michaëla, la moitié de la Chine est tombée amoureuse. Comprendre le niveau des arrangements avec lesquels il interprète les morceaux de son dernier album, « l’Eté », dont le titre éponyme, hier, m’a singulièrement marqué. Fergessen alterne les morceaux rocks et les ballades, clavier et airs mineurs en support, mais on sent qu’il manque quelque chose à David, qui ne flanche pas et va solliciter, par les breaks, les reprises, les solos énervés. Michaëla en trébuche, mais suit, reprend, s’allonge au sol, annonce qu’ils sont heureux d’être là, quel que soit l’avis, sur le concert, de ceux qui y assistent. Paul, le Monster - mélange, écrivais-je, de Animal, le batteur fou du Muppet Show et de Keith Moon - est sur sa planète ; parfois, les deux autres semblent s’en remettre à lui, à court de solutions. Il y a un peu de rage dans la posture, elle est partagée par ceux qui savent pourquoi ils sont venus, pourquoi ils reviendront : on ne fait pas plus boire un âne qui n’a pas soif qu’on peut convaincre des personnes venues par hasard qu’elles vivent quelque chose d’exceptionnel, à ce niveau de chant et de jeu. Le son n’est pas très bon par ailleurs, et l’ingénieur n’y est pour rien. Mais peu importe, all's well that ends well : le finale du concert, lancé par « Eleonor Rigby », magnifié par ce « I want love » qu’on reprend encore, ces jours-ci, de Pékin à Canton, est aussi repris à tue-tête, enfin. Le groupe peut quitter la scène sur « les Amants » qu’ils sont toujours, il aura fait le job, mais ça aura été dur. On ne décide jamais à l’avance de ce qui va fonctionner ou pas. Michaëla précise : la phrase, « Cool, restons détendus », c’est la plus conne qu’ils aient écrite, mais c’est celle qui reste le plus. « Ce qui est con est profond », en déduit David, le philosophe-bretteur. Rien n’est jamais simple pour les rebelles. Mais la fidélité compte, la permanence aussi : les Boom-Boom de la pédale de Paul n’auront jamais autant résonné qu’hier. En septembre, Fergessen reviendra à la Casa, dans des contrées moins indifférentes. On y sera. Même s’il n’y a plus aucune chance, je sais qu’on essaiera encore. Et encore.

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22/04/2018

Laurence d'Oléron.

derdesder.jpgJe lui ai dit que son chapeau était très beau, elle m’a gratifié d’un sourire magnifique et félicité pour l’accroche. Elle a posé son regard sur le seul des six livres que j’exposais hier - au stand des Editions Raison & Passions - dont j’ai choisi de parler tout au long de la journée, dans la Citadelle du Château d’Oléron. Une cité balnéaire, un temps estival, tout concordait pour que le public ne vînt pas et si ça n’a pas manqué, le climat n’est pas le seul responsable. Dix années de salon, du Tébessa d’hier à celui d’aujourd’hui, m’ont fait passer du pain blanc au sang noir, ceci exprimé sans aigreur. Le constat est simple, et démontrable : je ne parlerai pas ici du trop de livres, du trop d’auteurs, chacun se jugeant – et c’est bien normal – tout aussi légitime que l’autre ; je ne dirai que l’expérience de celui qui a toujours vendu des livres en Salon quand bien d’autres n’en vendent pas, ou très peu. Pas parce que je suis meilleur ou plus malin : parce que l’éditeur a bien fait son travail – de titrage et de couverture – parce que le sujet accroche la mémoire, que l’auteur n’a plus qu’à convaincre le lecteur qu’il peut lui faire confiance, pas aveuglément, mais précisément : dans la façon qu’il a eue de traiter un pan d’histoire (la guerre d’Algérie) avec humanisme et un sujet grave (la mort d’un jeune homme) sans tristesse. Dans tous les Salons où je suis passé, huit fois sur dix, le livre en main, le passant repartait avec. En dix ans, le prix du même livre, dans sa troisième et nouvelle édition, a baissé (dix balles, le bon compte), mais le rapport n’est plus le même, les porte-monnaie sont inquiets, le public plus versatile, l’auteur moins convaincu, peut-être. Moins prompt, en tout cas, à dégainer son prestigieux passé, les nombreuses invitations (rémunérées, quel âge d’or !), l’unanimité autour de ce titre qui a fini par reléguer les autres et même, MÊME, pensez-vous, la parution d’un extrait dans un manuel scolaire, la fréquentation, dans un index, de Shakespeare ou de Camus. Dont un des biographes de renom m’a hier félicité sur l’écriture de mon « Valse, Claudel », lui qui, aussi, écrivit sur Camille. Et eut le temps de le lire, dans la solitude qu’il partagea hier avec bien d’autres illustres auteurs… J’ai toujours eu des Laurence ou des Anne-Charlotte – venue un jour rompre mon isolement naturel du Salon de Paris en assénant un « c’est vous que je voulais voir » - pour ne pas m’autoriser de constat d’échec, au bout d’une décennie. J’ai écrit au moins un livre qui a marqué au-delà de l’estime, qui continue de vivre et que je suis venu retrouver hier, sur une autre île que la mienne et que Ouessant, dix ans après. Un livre qui a rendu la voix à un jeune homme de vingt ans qui l’avait perdue pendant plus de 50. Le temps de dire une guerre, selon Stora. Dans les toilettes un peu confondues du Salon d’Oléron, je croise une auteure importante, bien connue dans ma région d’origine : son dernier roman parle de ses origines, de l’Algérie, elle se souvient du mien, me félicite encore puis me laisse. Elle est invitée à parler au micro, je retourne à mon stand. Il n’y a pas d’échec, juste trop de livres et pas assez de lecteurs. Dehors, la mer rappelle à celui qui veut bien la voir la vanité des choses ; le soleil est encore écrasant, la journée – sympathique, ponctuée de belles rencontres – est passée mais n’a pas servi à grand chose. Sauf à se dire qu’il faut parfois savoir finir. Quitter une île, une fois encore, en retrouver une autre. Ne revenir – ici ou là – que parce qu’on y est invité, attendu. Qu’on l’ait mérité ou pas, c’est autre chose et, dans ma vie d’artiste, tu leur diras que je m’en fiche. Pour mon premier Salon – Place Bellecour, en 2008, plus de 50 Tébessa vendus – mon fils de douze ans, venue avec sa maman en fin d’après-midi, avait asséné un « ça pue le livre, ici ! » un rien pré-ZADiste. Hier, c’est la femme de mon éditeur, qui le suit partout où il traîne ses cartons, qui me disait ne plus pouvoir supporter le regard suppliant des êtres parqués, cherchant à accrocher le vôtre. Hier, celui de Laurence, et son sourire, ont suffi à ma (belle) journée. 

NB : pour ceux qui me diagnostiqueraient d’entrée un syndrome Compagnons de la Chanson, que les choses soient entendues : je défendrai ma « Girafe lymphatique » sur les terres de mon autre éditeur et serai présent, si l’on m’y (re)trouve une place, au Salon de Saint-Etienne, en octobre. Mais j’y serai pour défendre un travail commun, avec Franck Gervaise, ceux à venir, aussi. Et mon grand-œuvre, auquel je travaille encore, me donne l’espoir d’être un jour, de nouveau, attendu quelque part. Je dis juste que, le cas échéant, ça sera sans moi et ça ne sera pas grave.

 

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31/03/2018

Un Christ de pacotille.

269794A4-6FEA-4A4A-B9A1-1906471D28D0.jpegIl y a cette habitude de se frotter le visage comme s’il n’y croyait pas, puis de passer une première fois la main dans ses cheveux. Une chevelure longue, hirsute et préservée, ce qui n’est pas toujours le cas de celles de ceux qui le suivent depuis tant d’années. Il passe la main droite dans ses cheveux, l’autre s’accroche au micro, puis les deux se rejoignent quand le corps, raidi et projeté vers l’arrière, s’entortille autour du pied: cette posture, c’est celle des chanteurs de rock héroïque des années 80 et n’importe qui d’autre que lui la rendraient ridicule aujourd’hui. Mais lui, trente ans après, TRENTE ans, il peut s’enorgueillir de ne rien surjouer, d’être celui qu’il est sur scène depuis ses débuts, un équilibre entre la théâtralité et l’abandon. Est-ce parce qu’il présente, avec son groupe, son dernier album qu’il commence par la première chanson du premier, pour mieux semer un doute que les textes apocalyptiques du dernier opus ont initié? Est-ce lui qui a proposé de retenir les morceaux récents et de proposer au public une heure de titres plus anciens, issus, pour la plupart, de l’album d’avant, un roman musical jamais égalé, dans l’imaginaire et la performance? Cet homme égrène, au fil des chansons, Poe puis, plus tard, Shakespeare, mais c’est Lautréamont qu’il incarne, le secret qu’il confie à des auditeurs passifs, l’exubérance du romantisme. À se frotter le visage ainsi, à pousser de la main contre la force invisible qui le relie et le sépare à la fois de ceux qui sont revenus pour lui, il se transforme, dans la catharsis. Des textes qu’on interprète sur scène, ça n’est pas seulement un spectacle ou un concert, c’est une remontée de tout ce qui les a générés et c’est souvent ce qui ressort de lui, abasourdi d’être là, encore, d’être accompagné, contre vents et marées. Le torse est bombé, les bras sont des lianes qui enserrent, se crispent, s’écartent, créent un angle quand les deux mains se rejoignent sur la tête et que les jambes, tout le reste du corps, prennent le relais pour interpréter. Être celui qu’il a créé, qui vient chanter la fin pour mieux profiter de l’instant et l’éloigner, à chaque fois. Au prix d’un sacrifice christique, de l’air que la bouche déformée va chercher entre les couplets. La scène est une fontaine de jouvence: contrairement à d’autres, il est le même qu’il y a trente ans, et pas seulement pour ses cheveux. C’est ainsi: on le voit grand et élancé, et la réalité - il est petit et élancé - n’a pas d’importance. Est-ce la fin, est-ce le début, là aussi, peu importe. Il y a des gens dans la salle qui se sont aimés puis séparés, peut-être, ils ont des refrains qu’ils prennent pour eux, le temps d’un instant, ils se frôlent et retrouvent la sensation. Il y a des copains de maternelle qui vont avoir 50 ans, des musiciens qui s’enquièrent d’un roman russe qui tarde mais qui ravivera des souvenirs encore plus lointains, des émotions idoines. Il y a des membres du groupe qui s’interrogent comme d’autres se sont interrogés avant eux, d’autres qui ne se posent pas d’autres questions que d’accompagner celui du centre dans ce Voyage qu’il s’est créé, devenu Odyssée. Redevenu mortel, la chevelure emprisonnée par le bonnet, il s’inquiète, de ses petits yeux rapprochés: est-ce que ça a plu, n’en a-t-il pas trop fait? Le Christ était de pacotille et c’est très bien comme ça, également. Le début, la fin, le début, tout est affaire de perspective. Les vraies questions sont celles auxquelles on met une vie à répondre, parfois sans succès. De celles qu’il se posait il y a trente ans, lesquelles nécessiteront trente ans de plus pour qu’arrive la réponse? On ne saura jamais et c’est ainsi que la fin devient le début. Ou la fin. Bref: merci pour la musique, merci pour les cœurs.

22/03/2018

Misunderstanding.

ophelia.jpgJe reçois ce matin un message dont je comprends tout de suite qu’il ne m’est pas destiné. Une bien lointaine amie s’émerveille de la réaction de sa progéniture qui lui avoue l’amour qu’elle porte à la fille d’un couple de ses amis, dont l’homme porte, c’est d’une banalité exemplaire, le même prénom que moi. Une fillette qui s’émeut qu’on puisse aimer d’amour une autre enfant, comme elle aime ses parents et son petit frère, c’est beau, mais assez anachronique, dans ma vie. S’ensuit néanmoins, une série de réponses jouant du quiproquo, la leurrée s’étonnant que je me dise non concerné par l’affaire, puis que je me souvienne pas qu’on fît un enfant ensemble. Le troisième protagoniste, elle, a compris qu’il ne s’agissait pas de son Laurent mais le jeu continue encore un peu jusqu’à ce que je lâche qu’à défaut d’une progéniture, son amie m’a inspiré une nouvelle, il y a bien longtemps, qui a elle-même inspiré des chansons à Sandro, mais ça c’est une autre histoire. Le plus drôle, c’est la conversation qui s’engage entre Ophélie – que je ne connais pas, donc – et moi, qui m’émerveille à mon tour, de la beauté de son prénom. Rapport à Hamlet, mon livre-monstre, à cette restitution des lettres, la plus belle scène, à mon sens (III, 1 « Les mots qui les accompagnaient étaient d’un souffle si doux qu’ils rendaient ces choses plus précieuses. Puisqu’ils ont perdu leur parfum, reprenez-les ; car, pour un noble cœur, le plus riche don devient pauvre quand celui qui donne n’aime plus. ») ? À l’héroïne rimbaldienne, à mon premier amour de jeunesse, à Lyon, histoire que la coïncidence soit plus parlante, encore ? Peu importe : le malentendu, à ce niveau, est toujours source d’imagination et, un temps, cette Ophélie fut mienne et je fus son Laurent, adoubé par une femme que j’aurais pu aimer et avec qui j’aurais pu, dans la vie parallèle d’un écrivain, faire un enfant dont l’innocence m’aurait émerveillé, à mon tour. Si faire un enfant n’était pas chose sérieuse : il y a ceux qu’on a, ceux qu’on aurait pu et voulu avoir, ceux que d’autres auraient mieux fait de ne pas avoir.   Et ceux, alors, qu'on a le temps d'une conversation qui ne nous était pas destinée : "Fais attention quand tu dis à des gens que tu as des enfants avec eux.

Nous sommes tous des aliénés, mais on a des vies bien calmes.

Peinture: "Ophelia", de Alfred Joseph Woolmer

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19/03/2018

La Haine des camions.

L’image m’obsède et m’interpelle plus que jamais. La pudeur me dit de me taire mais le silence, dans la vie, l’amour et la mort sont les étapes de l’après, pas celles du pendant, de ce qui se passe, arrive ou – c’est le sujet ici – arrive de nouveau. Je pense à cette personne à laquelle la vie m’a lié dans une injonction commune, aux mots sur lesquels nous sommes tombés d’accord il y a seize ans : chacun de notre côté, in abstentia mais unis par l’homme que nous venions de perdre tous les deux, nous serions condamnés à vivre, ne serait-ce que pour lui. Récemment encore, on me disait que j’étais celui qui témoignait, recueillait, immortalisait, dans la grande ironie de la disparition. Pas par gloriole personnelle, ni même par culpabilité, mais parce que la permanence, chez moi, est viscérale et que j’ai toujours détesté l’idée que l’humanité perde un contemporain capital sans même s’en apercevoir. J’ai fait vivre en moi et partout où je le pouvais cet homme-là, je sais que ma compagne d’infortune en a fait autant. Ça a dû être compliqué de vivre au-dessus de cette histoire, de s’accorder le droit de continuer, différemment mais de continuer quand même. Ceux qui l’ont rencontrée ont dû lutter contre ce fantôme-là, omniprésent. Alors quand, avant-hier, j’ai appris que l’homme avec qui elle partageait sa vie venait de disparaître dans les mêmes conditions que celui qu’elle a perdu il y a seize ans, mois pour mois, je n’ai pu éviter la nausée, je ne peux éviter de l’écrire aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre damnation que celle que nous partageons depuis longtemps, mais la voilà obligée d’interroger son destin alors même qu’elle n’y est pour rien. C’est injuste, profondément. Et ça m’oblige, là encore, aux forces de l’esprit, à les imaginer tous les deux se rencontrant, d’égal à égal, enfin. C’est aujourd’hui qu’elle se séparait de la deuxième personne qui l’a aimée en seize ans. Je pense à elle profondément. Et à lui ; non, à eux.

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14/02/2018

Les deux mondes.

IMG_1885.JPGJe vis là ces moments où le corps se défait, où seul l’esprit prévaut : j’écris de la bibliothèque de l’Institut Universitaire Européen de la Mer, à la Pérouse, à Brest. Une bibliothèque qu’on m’a vendue pour sa vue sublime sur la rade et dans laquelle j’ai obtenu que mon petit groupe d’étudiants en BTS m’accompagne. Pour profiter, une fois dans leur vie, du calme et du décorum d’une librairie. D’un endroit où le texte est tellement sacré qu’on demande aux étudiants de ne PAS ranger les documents en rayonnage après consultation. Je les convaincs (ou les contrains, je ne sais plus), ils me suivent, mais là, deux écueils font qu’aujourd’hui, c’est l’échouage plutôt que l’échouement : le brouillard, déjà manifeste ce matin, s’est épaissi et l’immense baie vitrée donnant sur le seul élément qui les lie aux universitaires présents, donne l’impression qu’on l’a parée d’un verre opaque. Qui ne laisse rien passer. La deuxième marque d’ironie, c’est justement qu’un groupe beaucoup plus conséquent de ces jeunes gens brillants – on y fête les nouveaux doctorants, visiblement – a reçu l’autorisation que je croyais jusque là réservée aux seuls auteurs : dans cette belle bibliothèque, ils y mangent bruyamment, laissent quelques amuse-bouche s’émietter joliment. Parlent plus fort, sous l’effet du champagne, que je l’ai reproché à mes étudiants, ce matin, à Océanopolis.

Les deux mondes sont côte-à-côte, ils n’échangeront pas et pourtant, ce serait riche, je crois. Même nous, les accompagnateurs, restons en retrait : nos études sont lointaines, mais malgré tous les dénis possibles, elles ne nous ont pas menés aussi loin qu’on l’aurait voulu. Celles des étudiants que j’accompagne seront courtes et pratiques, mais elles les mèneront plus loin qu’eux n’iront jamais, sans doute, d’un point de vue géographique : chez les miens, on parle de l’Arctique, des Kerguelen, on s’envisage au long cours, mais pas universitairement. Chez les autres, je détecte une bonne éducation, mais quelques sourires satisfaits et des phrases toutes faites. Quand ils quittent par poignées la bibliothèque universitaire, ils ont entre eux les mêmes intonations, les mêmes expressions que leurs homologues techniciens. La vie est passée, en une seconde, elle les a réunis au même endroit, le temps que les uns se souviennent, un jour, qu’ils sont passés par là, que les autres n’aient aucun souvenir que d’autres qu’eux s’y sont aventurés. Moi-même ne reviendrai sans doute jamais à la bibliothèque de l’IUEM, qui ne comprend aucun livre de fiction, comme si la mer ne pouvait être abordée que rationnellement. Et l’idée même d’incarner, pour les jeunes que je forme, le monde auquel ils viennent de se confronter, me paraît plus obsolète que jamais. Il n’y a rien de grave, jamais, et surtout pas cela. Mais dans le calme désormais absolu (le temps d’écrire cette chronique et parce que la bibliothèque va fermer), ma vie est passée un peu plus, elle aussi, mais j’ai eu le temps de la contempler, un instant et, malgré les cicatrices, de trouver qu’il n’y avait pas à en rougir. Là-dessus, le brouillard aurait pu se lever et nous libérer la vue, la laisser aux plus démunis, mais il ne faut jamais trop attendre du contrat social, encore moins de l’état de nature.

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11/02/2018

François, Lulu, Régis, Henri & les autres.

Un beau soir d’été, récent, que j’étais avec son fils, mon ami, sur l’esplanade du Montana, en haut de la Montée de la grand-Côte, dans notre Croix-Rousse natale, nous avons débattu de nos grands-pères, dont on raconte encore qu’ils remontaient les Esses, un peu noircis, après avoir refait le monde. Cette idée de la permanence, il n’y a que dans les quartiers qu’on la retrouve, ou qu’on la trouvait, puisque ces quartiers, nous les avons quittés aussi, en y laissant des souvenirs, des images, des sensations. François, lui, habitait toujours dans cette belle maison de ville avec jardin, rue Bourne, dans un arrondissement où les maisons, désormais, s’achètent à prix d’or ou sont détruites, pour que des promoteurs s’y retrouvent. Il habitait à proximité du lycée où il a fini sa carrière, prof de maths incompris (forcément) mais aimé de tous ceux qui l’ont eu en classe. François, dans son allure et dans son expression, c’était l’homme cartésien, jamais soumis aux esprits animaux, toujours égal dans ses humeurs, devant les soubresauts de la vie. Rien de manifeste chez cet homme qui a gardé et lustré sa vieille Peugeot tellement longtemps qu’on n’a aucun souvenir des véhicules qu’il a pu avoir après. Ses lunettes carrés et ses costumes un peu anachroniques ne disaient rien de son extrême bonté et patience, pas plus qu’on ne saura par quels sentiments il a pu passer tout au long d’une vie qui l’aura vu passer, lui aussi, des Pentes à l’autre côté du Plateau. Un homme jugé à tort un peu effacé, face aux excentricités de son épouse, mais un homme souriant, qui semblait vous retrouver tel qu’il vous avait laissé. Un homme dont on n’a pas envie qu’il parte, que la vie se passe sans lui. De l’âge de mon père, qui me rappelle tant que l’enfance est loin, que le Col Saint-André n’est plus qu’un souvenir et que les gamins de la Croix-Rousse, maintenant, sont éparpillés aux quatre coins d’un monde rond. Je l’aurais imaginé centenaire, cet homme sans excès : sans doute s’est-il autorisé, une fois n’est pas coutume, de ne pas s’attarder dans une vie qui voyait ses amis partir l’un après l’autre. Il sera temps, un jour, de reconnaître que ni François ni mon père, ni le fils de François, ni moi-même n’avons été de bons basketteurs, mais la question n’est pas très grave, convenons-en. Moins, en tout cas, que la nécessité de resserrer les rangs de la mémoire et de l’amitié, dans ces lieux où les amis de mon père étaient les pères de mes amis. 

Sur mon banc, la serviette autour du cou, je repensais à tout ça, aux heures passées, enfant, à attendre que mon père m'emmène à la salle. Aux matches joués cent fois à l'avance, l'envie de briller, d'être reconnu. A l'adolescence, on ne sait pas encore que la déception va être l'essence de la carrière, que les gestes mille fois rêvés, réalisés à l'avance ne passent pas le cap de la réalité. Au même titre qu'on ne devient jamais l'homme qu'on s'imaginait devenir, on peut rarement se satisfaire du basketteur qu'on a été."

Le Poignet d'Alain Larrouquis, Ed. Raison & Passions, 2012.

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