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30/12/2017

Carmen & Laura, ouessantines.

L'ÉCLAIRCIE.pngLaura ne le sait pas, mais elle est l’incarnation absolue, puisque tout doit correspondre, de l’immortelle Margot de « Conte d’Eté ». Laquelle, comme elle, fait la serveuse (pour payer ses études d’anthropologie) dans une crêperie, à Dinard, et rencontre Gaspard, lequel finit par l’inviter à l’accompagner à Ouessant, comme il l’a simultanément proposé à Solène et à Léna… Il finira par y aller seul, ce qui est une des meilleures façons d’aborder l’île, si l’on n’y est pas bien accompagné. Par quelqu’un qui comprend ses variations, en saisit les mêmes phénomènes que nous. Laura, c’est la serveuse du Stang et comme ses copines qu’elle retrouve le matin à la Boulang’, elle n’a sans doute pas la même vision de la vie d’une îlienne : à vingt ans, on aspire à plus de choses qu’un bout de terre en pleine mer peut en offrir, et il y a un certain fatalisme à les voir déjà mères, soucieuses d’autres choses que celles de leur âge. Tout en maintenant ce sens de l’accueil et du contact qu’ont les Ouessantin-e-s. On sait, en trois jours, qu’elle aura, comme d’autres, mené des études dictées davantage par les marées que par le reste ; dans le restaurant, des enseignants se demandent quelle est la décharge horaire obtenue par celui ou celle qui devra passer d’une île à l’autre transmettre, généralement, par souci d’efficacité, trois ou quatre disciplines différentes. Laura dit que le mieux, c’était quand l’enseignant lui-même était coincé par la mer et ne pouvait pas venir : dans tous les coins du monde, les réflexes sont les mêmes. Dans de nombreuses décennies, peut-être sera-t-elle, Laura, celle qu’on enterre dans le cimetière d’en face, aujourd’hui, sous le vent et les coups de glas (la maman de la dame qui fait habituellement le ragoût ouessantin mais s’excuse de ne pas avoir le cœur à l’ouvrage, ces temps-ci) ou peut-être aura-t-elle fait sa vie ailleurs, son île chevillée au cœur. Prisonnière, proustienne, dans les deux cas. On n’aborde pas l’isolement de la même façon, selon que l’on a vingt-cinq ans ou le double. À vingt-cinq ans, ou un peu moins, j’allai pour la première fois à Ouessant, sans que l’île me marquât plus que ça. C’est après, dans le souvenir et dans la projection, que tout est arrivé, je l’ai assez dit : aller au bout du bout de la terre, c’est aller vers ce qu’on a de plus juste à dire et à être. Curieusement, une des discussions à la Boulang’ portait aujourd’hui sur les êtres qui passent leur vie à en manipuler d’autres à leurs propres fins. Les salauds sartriens, en somme. L’île n’efface pas les erreurs qu’on a commises, celles qu’on commettra ; mais elle permet de se mettre en face de sa propre vie et de se dire, au gré d’une balade à Porspaul, devant les prémices de Carmen, qui, finalement, décale la tempête attendue au réveillon de l’An nouveau. Le 2018ème depuis qu’on s’est mis d’accord sur un départ, que le Christ (rouillé) au Calvaire ne démentira pas. Mon 50ème, seulement. Déjà.

Photo: "L'Eclaircie" (L.Cachard/E.Hostettler), Eloise Prod, 2009

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29/12/2017

Ouessant, vent de face.

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Je ne sais pas, in fine, quelle fut la plus grande audace: suivre à vélo, sur les routes de l’île, un ancien coureur cycliste, ou se lancer contre le vent en direction de la Pointe du Pern, entrevue hier, affrontée aujourd’hui, vent de face. Les quelques kilomètres à parcourir se transforment en sur-place, plus proche du keirin que du Giro. L’adversaire, au pur physique de grimpeur, est redoutable, et connaît les techniques, se protégeant du vent en se servant de moi comme bouclier, en vrai Blaireau (un breton – fût-il normand – c’est le seul qu’on puisse traiter de Blaireau sans qu’il regimbe). Mais ici, pas d’attaque à porter, pas d’échappée, à part la Belle, comme l’île qui nous offre sa part la plus sauvage, avec ses enfilades de pointes rocheuses qui sortent de la mer comme autant de griffes qui rappellent aux marins qu’ils ne sont rien et que s’ils sont là, c’est justement parce qu’il est trop tard, et qu’ils verront leur sang couler. Là où Porz Gorec s’impose en douceur, Pern – Créac’h en vue- montre toute sa force et son hostilité, oblige le passant à des efforts qui le dépassent physiquement, dans les derniers mètres, l’abrutissent de houle et de fracas. Mais le cycliste est malin : qui a affronté les vents contraires à l’aller sait que le retour se fera sans pédaler. De quoi aborder l’étape de l’après-midi, qui nous emmène à Cadoran, à la pointe Nord de l’île, l’endroit aux falaises les plus hautes et aux plaines lunaires, recouvertes d’une mousse aux allures de billard, sur laquelle personne ne résiste, malgré l’hiver, à l’envie de s’allonger. C’est d’une beauté inhumaine, et les roches taillées par le vent et les embruns nous ramènent, comme à l’habitude ici, à toute l’humilité du monde. Et à la métaphysique qui va avec : celui qui n’est rien est le seul qui puisse avancer, à bicyclette comme ailleurs. Le phare du Stiff, à l’Est, nous rappelle qu’il faudra repartir, mais pas encore. Au-dessus de nos têtes, on voit l’avion qui atteint l’aérodrome, quand il en repartira, ce sera le moment de solitude que tout îlien ressent. Une longue descente et c’est le Porz ar Lan, désert et ouvert sur l’horizon, sur Molène, sur l’Amérique, aussi, mais on la voit moins. Le miracle de Ouessant, sans EPO, c’est qu’on s’offre une remontée qu’on jugeait impossible mais qui passe crème, parce que le paysage est partout, parce que les moutons sont sympathiques et parce que faire du vélo à Ouessant, c’est accepter d’arriver quand on veut. À la boulang’, où un local nous raconte qu’il a assisté au premier concert de Miossec et que la légende, ici, veut que les marins aux oreilles rongées le sont parce que leurs femmes jalouses ou énervées les assomment et les couches dans les meules de foin, près des abris des moutons, et que les rats qui passent font tranquillement leur ouvrage. De quoi valider la thèse des Baleines de l'Horizon ? Qui sait.

Photo: Franck Gervaise.

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28/12/2017

Qui voit Ouessant.

photo franck.jpgC’est l’objet de tous les périples : vérifier in situ que le temps qui s’est écoulé sur nous n’a pas eu d’emprise sur les lieux. Le climax de mon voyage, entamé il y a six jours, quand j’ai quitté l’île singulière, ce que j’étais venu y chercher, ce qu’elle m’a apporté aussi. Mais puisque les échéances approchent – et elles sont nombreuses – il me fallait voir arriver 2018 de là où je l’espérais et l’appréhendais le plus. De la fin de la terre, du bout du bout du pays, dernière étape avant l’Amérique. Ouessant, retrouvée près de trente ans plus tard dans un temps réel, vingt ans ou presque après son avènement métaphorique, qu’a immortalisé – sans ironie – Fred Vanneyre. J’en ai suffisamment parlé ici. Ouessant, rattrapée in extremis du Conquet, ce matin, après la nuit la plus longue du pays, entre Vannes et Recouvrance. Sur le bateau, des gens heureux : parce qu’ils rentrent chez eux pour les fêtes, parce qu’ils ne l’ont pas pris la veille, en pleine tempête. Ouessant, c’est l’endroit qui décide si vous y accéderez ou pas, pas l’inverse : et ça change tout. En hiver, malgré les températures clémentes, les éléments, tout de suite, se rappellent à nous : ce sera crachin breton, éclaircies, et ça ira en empirant. C’est un des endroits du monde où on vous annonce ça sans paniquer, puisque c’est le temps qui décide et décide de le prendre. À peine le pied posé ici, au débarcadère, ce sont les souvenirs qui remontent, les symboliques engagées, leurs incidences sur ma vie depuis vingt ans, les sacrifices concédés, aussi, qui prennent ici leur pleine mesure, mais pas dans le drame : face à un tel ailleurs, on ne peut qu’être confronté à la relativité de nos existences, quelles qu’aient été les importances qu’on leur a données, en orgueilleux. Ouessant n’est pas mon île, écrivais-je au siècle dernier, mais je me la suis tellement appropriée - depuis un siècle, donc – que j’en revendique un peu l’appartenance. C’est encore mieux quand on vient de (très) loin, c’est ainsi qu’on est moins considéré comme un étranger, allez comprendre. La première balade, après le passage obligé par la Boulangerie, le bar de Pampaul que Miossec et Yann Tiersen ont préempté, c’est vers la Pointe de Porz Goret, plus souple et meuble – comme la tourbe – que sa célèbre voisine du Créac’h. Trois kilomètres à pied, quand on a le temps, ça n’est rien, surtout quand les moutons nous souhaitent bonne route et que, à proximité de Nérodin, l’île nous offre un changement de lumière comme seule elle en connaît. Le Ciel qui vous adoube, c’est un privilège qui confère, tout de suite, au Voyage, le tour spirituel qu’on n’osait lui demander. Un de ces moments où il n’y a plus rien à faire que s’arrêter et regarder, l’arc en ciel dont l’un des pieds prend naissance sur le clocher de l’église, l’autre sur la Chapelle de Bonne-Espérance, peut-être. Le peintre reprend espoir en son inspiration, l’écrivain prend des notes en mémoire, le Youc’h Korz préside et le temps, toujours lui, est suspendu. L’homme qui venait affronter ses trente ans à Ouessant en 1998 pensait qu’il était plus important d’y aller que d’y rester ; le même, vingt ans après, à quelques jours près, pense l’inverse. Sur le chemin du retour, on voit l’avion décoller ; le bateau, lui, est déjà parti depuis longtemps. C’est quand plus rien ne peut vous ramener que vous devenez un îlien et que l’île vous happe, pleinement, dans sa féérie, sa solitude et son silence. Tout ce qu’on est venu y chercher, je disais. C’est beau à en pleurer.

Photo: Franck Gervaise

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03/12/2017

D'avance, on a tous perdu.

IMG_1538.JPGL’avantage, avec Fergessen, c’est que quand on pense avoir tout vécu avec eux, il se passe toujours quelque chose d’étonnant. Comme se retrouver coincé dans les toilettes avec Michaëla obligée de monter sur la cuvette pour qu’on puisse, en experts du Tétris, ouvrir la porte tout en sortant la housse du clavier et la valise des pédales d’effets. A la Casa Musicale, les espaces sont restreints et les loges improvisées. Mais le lieu, la chaleur qu’il dégage, les personnes qui la gèrent, tout incite à l’humanité et hier, si on vise large, c’était un double anniversaire : David, la veille, avait fêté ses 47 ans au bien-nommé « Petit Bonheur », chez Olivier*, à Curtil-Vergy, en pleines vignes bourguignonnes ; et le 2 décembre, six ans auparavant, j’investissais moi-même la Casa, avec Eric & Pauline H., Gérard V. et Fred D. pour la première des représentations de « Trop Pas ! ». De quoi méditer sur les parcours, parce que c’est grâce à Gérard Védèche que j’ai connu Fergessen et que je ne les ai jamais quittés. De quoi discuter également avec Eric Martin, le Géant Vert, patron du lieu, sur les projets aboutis, réussis, sur les amateurs qui se prennent pour quelqu’un d’autre et ceux dont la démarche est si professionnelle qu’on peut les recommander aveuglément. Ce que j’ai fait suffisamment pour qu’il prenne le risque, relatif, de les programmer ici avant de les envisager ailleurs. C’était une belle impression que de réunir des lieux et des gens que j’aime, et les laisser vivre leur chemin propre. Fergessen a donc posé son nouveau minibus à Saint-Cyr au Mont d’Or, et les choses se sont enchaînées, naturellement : le contact avec Max, l’ingénieur du son (Obi-Wann Desprat n’étant pas disponible), le matériel, les balances – toujours pointues avec David – et les toilettes pour Michaëla, le temps de se faire une beauté (pas compliqué) et de poser la choucroute de « l’Eté ». Le titre de leur 3ème album, qui sortira cet hiver. Entièrement autoproduit et financé par tous ceux qu’ils ont croisé sur les routes depuis qu’ils les écument, de concert en concert. Le set de Fergessen, je l’ai entendu des dizaines de fois et plus l’échéance approche, plus ils en sont un peu prisonniers : il faut jouer des nouveaux morceaux, mais pas tous, que les auditeurs gardent la surprise de la nouveauté. Celle du titre éponyme, entendu cet été, chez eux, par exemple (désolé). Alors, oui, d’un certain côté, on pourrait s’attendre à ce qu’ils déroulent, mais entre David qui refuse viscéralement qu’un concert ressemble à un autre, Michaëla qui régénère l’énergie qu’elle a perdue la veille sur la scène du lendemain et Paul, la petite merveille de batteur (dont j’ai parlé ici) qui ne vit que pour ses fûts, on peut aussi s’attendre à être encore et toujours séduit. C’est difficile, dit David, de jouer devant 80% de têtes connues, mais en même temps, quand ils font des grandes scènes – comme à la Souris verte, qu’il faudra de nouveau investir en février – ils ont aussi cette impression familière : peut-être parce qu’ils ont ce talent de fédérer, qu’ils donnent tellement qu’on a envie de leur rendre, souvent. Leurs concerts, je les ai racontés mille fois, même ceux auxquels je n’ai pas assisté : l’entrée sur « In Excelsis », l’enchaînement sur le très rythmique « Tu veux la guerre? », entêtant au possible – c’est fait exprès – une alternance entre anciens et nouveaux morceaux, entrée du piano sur « Tangerine » et sur « Euphoria », qu’ils ont intégré depuis quelques temps : « You’re floating around the Land of Oz, keep on trying to land, who knows ? », il y a du XTC dans ce morceau susurré. Mais dans le set d’hier, ce qui m’a marqué particulièrement, c’est ce qu’est devenu « Des explosifs », qu’ils avaient joué à Ban-de-Sapt pour le premier concert, puis progressivement retiré, parce qu’ils n’étaient pas satisfaits et qui, hier - peut-être parce que le public, dixit David, s’y prêtait, chacun d’entre nous y étant forcément passé – a fait merveille, dans sa singularité et dans l’enchaînement, jungle à souhait, Polito aux manettes, avec « Eleonor Rigby », dont j’ai déjà écrit que Mc Cartney lui-même la trouverait géniale et aimerait s’en inspirer (quitte à payer des droits). « Et quand le calme s’installe résident encore au fond des failles, non désamorcés, des explosifs », la chanson, annonce Michaëla, tout de go, traite de la dépression (« Je n’avais rien vu venir, ni la blessure initiale, ni la cassure intégrale ») et le chemin depuis cet été marque encore un peu plus l’instant, comme si quelque visage retrouvé n’y suffisait pas. Le show peut continuer, « les Amants » et « Nos palpitants » orphelins d’une des deux guitares épileptiques s’enchaîner, « Tu veux la guerre ? », encore, clore en traumatisant un ou deux enfants une prestation qui s’agrémentera, d’ici quelques mois, des morceaux supplémentaires de l’album à venir, le (désormais) trio – la Biche des Vosges, le Sanglier des Ardennes et Petit Bambou – peut anticiper le malaise vagal annuel de Anne Arnau et sabler, en finale, le Magnum de champagne offert par Joël-la-grande-classe puis reprendre la route tranquillement : des liens se sont tissés, ils reviendront bientôt dans le coin, sur d’autres scènes. D’ici là, on les aura suivis ailleurs : c’est ainsi que l’aventure est belle. Et que « l’Eté » sera bleu.

 

* A qui, à défaut de pouvoir y aller moi-même, j’ai envoyé un couple d’oenologues, Algirdas et Margaux, avec qui j’ai covoituré vendredi et qui m’a follement donné l’envie de visiter la Lituanie : la chaîne humaine.

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16/10/2017

Lulu.

Capture d’écran 2017-10-16 à 19.06.26.pngOn n'appelle plus personne Lulu, désormais: ça respire la France d'antan, celle des 4L et des airs de Maurice Chevalier. Ou de Bourvil, dont Lulu, justement, chantait l'inénarrable "Clair de lune à Maubeuge" avant que Stéph, son fils, et moi nous approprions "la Dondon Dodu". Dans la 4L de Lulu, nous étions bien six ou sept gamins à nous entasser, quand il nous déposait un à un en bas de chez nous, après l'entraînement. De basket. Parce que Lulu, C'EST le basket-ball. De l'ère des Degros et des Grange, celle d'avant les Gilles et les Larrouquis. Lulu, c'est le père du fils dont je parle dans le roman que j'ai consacré à ce sport qu'il m'a appris, patiemment, comme il l'a appris à tous ceux que je connais et qui sont restés des frères, de près ou de loin. Jamais un être n'a autant symbolisé l'abnégation et le don de soi, de son temps: jusqu'à la dernière seconde de la vie de la Persévérante Bon Pasteur, à La Croix-Rousse, il a été celui qui allait chercher les clés (chez les pompiers), les ramenait, après avoir coaché, tenu la table, arbitré (mal), servi à boire, rangé les tables, rameuté les sales gosses égoïstes que nous étions pour qu'on daigne quitter les vestiaires. Le tout en sifflotant, en affichant sur un visage qui n'aura que peu changé, en plus de quatre-vingts ans, l'éternel sourire de l'enfant qu'il fut. Lulu, c'est la montée au Col St-André, sans tenir compte de la route puisque tout, autour, l'émerveillait. Lulu, qui vendait encore, il y a peu, des fleurs à la sortie du cimetière, pour arrondir les fins de mois. Lulu & Mado, des noms surannés aux odeurs de camping de La Teste-de-Buch, de concassons et de rêves de cagnotte du Loto. Je ne crois pas qu'il y eût un homme autant aimé de tous: par l'innocence qu'il dégageait, sa profonde bonté et sa joie de vivre, qui masquait bien quelques fêlures. À l'heure de nos cinquantaines, nous sommes nombreux à avoir, déjà, perdu un père, autant que nous sommes, aujourd'hui, à en avoir perdu un deuxième. Pour ses quatre-vingts ans, nous avions, une fois de plus, resserré le môle autour de lui, petits gamins de la 4L devenus grands gaillards, et nous avions chanté pour lui, pour le remercier de ce qu'il avait fait de nous. Pour nous. Je ne serai pas là pour ses funérailles, mais je sais que mes frères pousseront pour moi, embrasseront son fils, le fils du père. Et, nonobstant toute sornette religieuse, s'il y avait un endroit où lui pouvait retrouver ses vieux copains, des Grange aux Olagnon en passant par Régis, qu'il a toujours vu comme un petit frère, les vieux copains qui restent seront forcément un peu moins tristes.

NB: ma mère me rappelle à l'instant que Lulu avait l'âge de Gérard et que du coup, ma grand-mère en avait fait le frère putatif de ma propre mère. Lulu avait "fait l'Algérie" et comme beaucoup, en gardait une blessure profonde, indicible. Autre oubli dans cette note écrite dans les larmes, Lulu était menuisier de formation, un de ces ouvriers qui te bichonne une armoire ou une commode comme personne ne le fera plus. Un mec qui aurait pu inspirer Claude Bastion dans "Tébessa" si Claude Bastion n'avait pas existé, mais n'en était pas revenu. 

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04/10/2017

Martinelli à la plage.

ldm.jpgL’homme de miel” est un tout petit livre. En une heure de temps, transports et bains de mer compris, vous l’aurez mis à votre actif. Christophe Lucquin, l’éditeur délicat, frissonnera peut-être à l’idée de voir ce bel objet soumis aux aléas de la crème solaire, mais par ailleurs, c’est le rêve de tous les faiseurs de livre que de reconnaître leurs opus sur les plages. Une fois le decorum idyllique de ma lecture planté, je dois confesser ici que « L’homme de miel » et moi, c’était plutôt mal parti (Rhaaah, les Mal-partis, sublime premier roman de Japrisot, NDLR). J’étais allé, par amitié, écouter Olivier faire des lectures avant la parution du livre et lui saura ici - nous sommes amis – que je n’avais pas été conquis par les extraits qu’il en avait donné. Parce qu’un auteur n’est jamais le meilleur lecteur de son œuvre et que la question de la matière, très vite, chez l’Ayatollah du roman que je suis, s’était posée : fait-on de la littérature avec du matériau autobiographique, est-il défendable de se servir autrement que par thérapie de la maladie pour s’adresser à d’autres ? On a toujours, tellement, voulu ramener mon « Tébessa » à l’existence de Gérard quand je ne raisonnais que fiction que j’ai toujours un œil très averti sur la question. De fait, ayant apprécié l’écriture romanesque de Martinelli dans « Quelqu’un à tuer », par exemple, je ne reconnaissais pas grand chose de sa musique dans ces fragments, chroniques d’une longue maladie (le myélome) et du bouleversement d’une vie. Le cap de la lecture, de l’objet-livre (d’un bleu et blanc clinique superbement imprimé), a levé les doutes et intéressé le lecteur que je suis : les chroniques s’enchaînent, courtes, reprennent le schéma connu de la révélation, de l’abattement, de l’entourage, elles sont servies, du début à la fin, par un choix assumé d’un « je » répété à l’envi, en tête de toutes les très courtes phrases. Henri-Pierre Roché, dans mon roman vénéré « Jules & Jim » se sert de cet artifice (en substituant le phonème au pronom personnel) pour coller une (fause) naïveté à un sujet complexe, Martinelli en use pour que l’urgence, la violence de la situation s’impose au lecteur : il le prend à la gorge comme lui-même encaisse le K.O technique du médecin lui annonçant sa relation extra-conjugale avec l’hydre à deux têtes : le cancer et la mort. C’est efficace, pudique, et certaines scènes liées à ses enfants sont sublimes. D’ailleurs, à un moment, le livre-même semble échapper à l’auteur et l’énonciation change, les destinataires sont identifiés : sa fille, son fils. Lequel inspire les plus belles pages du livre, la note XXXVIII, intitulée « l’Ascenseur » : je n’en dirai rien mais défie quiconque ayant un enfant d’y résister. Puis on revient à une distance tour à tour vitale, ironique. L’amateur de littérature américaine qu’il est – on ne prénomme pas son fils Dan par hasard – passe autant de temps à décrire les cicatrices et les substituts de titane que les humeurs des ambulanciers et le mauvais goût musical des chauffeurs de taxi, joue d’une forme de dandysme devant l’issue, sollicite même Woody Allen, dont on sait que la mort a quelque compte à régler avec lui depuis la scène de fin de « Love & Death ». Le lecteur peste parfois contre la forme, voudrait que certains des fragments fussent davantage explorés, d’autres évités. Puisqu’un bon papier analytique, c’est trois caresses pour un coup de griffe - je ne peux pas pester contre les associations de malfaiteurs de la littérature qui se congratulent mutuellement sans chercher à m’en différencier – je regretterai les passages sur son statut d’écrivain tour à tour célébré ou frustré (par les ventes des autres), par cette revendication dont je n’aurai sans doute pas saisi l’ironie : quand on a survécu à une épreuve pareille et qu’on l’a si bien restitué, à l’écrit, on ne revendique pas l’envie d’être « le meilleur écrivain de sa génération ». D’abord parce qu’ils sont tellement nombreux à le faire que ça en devient absurde et que l’âge d’homme, c’est de savoir que ce sont les livres qui en décideront. Celui-ci et ceux qui signeront son retour au roman. « L’homme de miel », contrairement à une agitation qui s’en est emparé, n’a rien à faire dans la rentrée littéraire : il vaut beaucoup mieux que ça.

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10/09/2017

0695.

Je reçois un appel sur mon téléphone portable, je suis au volant et ne répond donc pas. Arrivé à destination, je cherche à savoir qui voulu me joindre, m’arrête aux quatre premiers chiffres, 0695, ne vais pas plus loin : ils sont ceux de quelqu’un dont j’ai effacé le numéro, pour ne pas vivre la déchéance numérique qui nous menace tous, pauvres riches occidentaux. Je ne vais pas plus loin, non, je ne vais pas plus loin. Quoique… Et si, un dernier message, un retour assez sec, demander s’il s’agit d’un véritable appel ou si la machine, comme souvent, a composé seule mon numéro à moi ? Il y a tellement d’interprétations dans le virtuel, quand plus rien n’est tangible, ni le regard dans la rencontre, ni la main qu’on a lâchée. J’envoie, un peu honteux. La conversation qui suit est un modèle d’antiphrases, vouvoiement à l’appui : il ne me semblait pas que la distance fût si marquée… Il me faut un temps certain pour comprendre qu’en fait mon interlocuteur n’est pas celui auquel je pensais, qu’il s’agit là d’une autre histoire, d’une autre rencontre, avec son lot de surprises et de curiosités. Je suis, un moment, dans la peau de Félicie, qui, pour avoir confondu Levallois et Courbevoie, a perdu, de fait, l’amour de sa vie (bon, là, c’était avant les portables et vous aurez reconnu « Conte d’hiver »*). Les sensations s’inversent, je mets autant d’empathie dans la réception que je destinais d’antipathie à l’autre 0695. Les existences ne tiennent à rien, parfois. Je pense à Vanneyre, à son « temps adouci », mise sur la surprise, le lâcher-prise, quoi qu’il arrive et quoi que ça entraîne.

*« Ce n’est pas parce que j’étais follement amoureuse de Charles et que je suis très triste de quitter Loïc que je ne serai pas heureuse avec Maxence. »

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22/08/2017

Les portraits de Clara Ville.

Claravillephotoblog.pngJ’ai écrit un roman sec et autonome, ainsi qu’on me l’a demandé, à partir d’un des portraits de mémoire que je fais depuis treize ans maintenant : des portraits type « Libé » (en dernière page), distanciés, psychologisants. Cinq colonnes, un circuit court à forte fonction poétique, depuis des années, maintenant, j’offre à mes proches ces cadeaux particuliers et un peu embarrassants, tant ils disent du portraituré plus qu’on n’en a jamais dit. « Moi comme personne ne me sait », m’a écrit la dernière en date, quand je lui ai offert mon « Evidence de la symbiose », titre elliptique. A sa lecture, un ami m’a dit qu’on aimerait en savoir plus sur le personnage, et l’analogie s’est faite, le pacte biographique renouvelé : une personne devient une entité littéraire, après quelques aménagements, une vie se romance, dès qu’on change le nom, l’endroit, les adjuvants. A condition de ne pas tomber dans le piège de l’autofiction ; ce n’est pas le portraitiste qui compte, mais le modèle. L’idée s’est imposée d’elle-même : il faudrait que deux artistes, un peintre et un écrivain, débattent de la façon de dépeindre (pour peindre, faudrait-il déconstruire, aussi ?) le sujet. La personne que je connaissais est ainsi devenue une héroïne, aussi éloignée de moi que je le pouvais. Il a suffi de la prendre là où on ne l’a pas connue, d’imaginer ce qu’elle pouvait être et faire pendant que nous passions. Et pendant tout ce temps (d’écriture), le souci s’est posé de ne jamais intervenir, de ne pas arranger le récit. Ne pas être dans la relecture mais dans l’écriture du vrai. Garder une forme de naïveté dans le récit, à la Roché, raconter une histoire, celle de Clara Ville, déterminée par l’abandon, la distance, les décisions abruptes. Elle existe, maintenant, cette histoire, et ce personnage est un des miens, un de ceux que j’adore et avec qui je vis, comme Emilie de « la partie de cache-cache », Gabrielle de « Marius Beyle ». Comme Aurélia, que j’ai hâte de présenter au monde. Autant de raison d’éviter de parler de soi et de réfléchir à la fonction de l’écriture, également. Il me reste quelques mois pour ciseler l’écriture de cette grosse nouvelle ou ce mini-roman, qui s’inscrit aussi dans ma tétralogie musicale : on y parle du piano – celui du père, qui cache son spleen derrière la Sonate au Clair de lune de Debussy - après la guitare de « Paco » et avant deux créations théâtrales, sur la contrebasse et le violoncelle. Je ne chôme pas, je vois la cinquantaine arriver et espère bien en récolter les bienfaits, enfin. Clara Ville à mes côtés, au moins.

"Un matin, elle le sait, ce sera son dernier, ici. Il ne lui reste qu’à lui dire, ou pas. Toute sa vie de femme s’est construite sur l’idée qu’on pouvait tout quitter du jour au lendemain, qu’il suffisait de mettre quelques affaires dans une valise et de fermer la porte. Elle n’en pouvait plus de rester dans cet appartement à constater son premier échec, par la faute d’une rivale qui s’était autorisée à la juger. Elle fera l’après-midi le tour des portes de la ville, leurs ventaux de bois bardés de fer, les comptera et fondera sa conviction sur l’évidence du septénaire : il y a bien sept jours de la semaine, sept planètes importantes, sept couleurs dans le spectre de lumière, sept merveilles du monde et, comme un message qui lui serait adressé de très loin, sept notes de musique."

Extrait de « Girafe Lymphatique », à paraître (Ed. Le Réalgar, 1er trimestre 2018).

 

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