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18/01/2018

Vingt ans.

Ça n’aura été, jamais, qu’une seule seconde de ma vie, mais il a fallu vingt ans pour admettre que c’est une seconde qui a déterminé tout le reste, jusqu’à aujourd’hui, dans l’absence, depuis longtemps intégrée. Mais à vingt-neuf ans, s’imagine-t-on, vingt ans après, tout retrouver de cet instant précis, de mon entrée dans la salle, d’un salut au groupe vite maugrée et de cette place, la seule restante, qu’il m’a fallu prendre. Contournant la première latérale de cette assemblée en U, saisissant le premier siège disponible. Vingt ans après, je sens encore, très précisément, mon séant descendre augustement et, dans le même temps, suspendu, cet homme à ma droite tenir un discours neutre mais dirigé vers cette femme, que je n’avais pas vue, encore, que je n’aurais jamais remarquée s’il ne lui avait pas parlé ainsi. C’est ce déséquilibre qui m’a saisi, un corps pas encore assis et le regard qui passe du malotrus à cette femme, qui sourit mais se sent rabaissée, un peu. Je la vois, elle ne me regarde pas mais déjà je sais que j’irai la voir, à la pause, lui parler, lui faire comprendre, en implicite, que le genre humain, ça n’est pas lui, ça ne peut pas se limiter à lui. J’irai la rassurer, plaisanter, mais avec délicatesse, cette fois-ci. Tout cela je l’ai fait, il y a vingt ans, très précisément. Aujourd’hui. Et cette seconde précise, ce moment que je n’ai jamais oublié, a conditionné toute mon existence, depuis. Nous a emmenés, elle et moi, dans un tourbillon destructeur que nous n’aurions jamais imaginé l’un pour l’autre. Jamais. Vingt ans, depuis, que je régule, ce mot détestable, que j’essaie, bon an mal an, d’équilibrer les phénomènes que cette seconde a provoqués. Elle n’est plus là, mais je l’ai intégrée suffisamment, dans ma mémoire et mon travail, pour que je ne l’oublie jamais. J’ai même réussi à être pour celle que j’ai perdue cette seconde-là celui que je n’aurais peut-être jamais pu être si je ne l’avais pas vécue. C’est elliptique, mais vingt ans qui reviennent, d’un coup, c’est beaucoup. Ça mérite. Ouessant, depuis, a fait le reste : tous les dix ans, peut-être, je ferai le voyage. Mais elle, n’existe plus. Est peut-être encore là où on a tenté de l’enfermer. Je l’ai laissée partir, enfin. Mais ma mémoire est sauve : il ne sait rien de ce qui s’est joué cette seconde-là, mais dans la même salle, celui qui nous accueillait, à l’époque, pour un stage de Philosophie, est devenu, dix ans après la scène décrite, mon éditeur. Vingt ans après, il l’est toujours.

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06/01/2018

"L'Eté" en chaussettes douces.

Fergessen-nouvel-album-lété.jpgC’est compliqué de rentrer dans « l’Eté », le dernier album de Fergessen. Le 3ème et, de source plutôt avertie, le dernier, parce que le support n’existe plus vraiment, ou du moins, dans ce qu’il reste de l’industrie du disque, n’a plus la même importance qu’avant. Et permet, de fait, de ne plus attacher autant d’enjeu à l’unité qu’auparavant : dans un monde numérique où seul le single subsiste, on n’aborde plus une « galette » comme on le faisait avant, et c’est ainsi. C’est comme ça que Fergessen, le duo de chevelus rock, engage « l’Été » dans une rythmique de programmation comme on n’en a plus vu depuis Eurythmics, dans les 80’s. Les références qui sont venues dès qu’on les a vus apparaître dans le paysage, d’ailleurs : comment mieux définir un duo homme-femme aussi bien distribué, une égérie revendicatrice, un Pygmalion dépendant de sa muse ? Le ton est donné, et ça surprendra ceux qui ont découvert les titres sous l’égide de Paul (Grémillet) le Batteur, à la rythmique dansante : « l’Eté » est électro dans ses programmations et petits flashs numériques. Le disque installe une ambiance dansante, breaks (dans « Tu veux la guerre », par exemple) à l’appui, qui va à l’encontre de paroles plus sombres qu’elles l’ont jamais été : faire bouger les derrières sur des textes sur la dépression, l’été pluvieux ou des illusions défaites comme au temps du Magicien d’Oz, il fallait le faire. Le duo n’existe plus seulement dans le crescendo rock comme au temps des guitares épileptiques, qu’on n’entend plus du tout, sauf dans le pont musical de « I want Love ». Ce sont les synthés, doublés d’un vrai clavier, comme dans « Tangerine », qui font penser au Depeche Mode des débuts, mais avec un fond qu’il faut porter : comme si, dans le discours, Fergessen s’était défait des strates musicales pour continuer de surprendre et d'énoncer. David dans un « Wet Dragon » cinématographique à la Cimino, Michaëla dans « Tangerine » cassent le duo au profit d’un solo alterné et soutenu, c’est surprenant et finalement pas étonnant de la part d’un binôme qui n’aime rien tant que de ne pas rester dans l’attendu. Ça fait des SHEBAM! POW! BLOP! WIZZ! psychédéliques – supplantant les wwwooooooooooohhhhh historiques - mais quand on connaît leur souci du perfectionnement et leur sens de la réalisation, on se dit qu’il faut le réécouter pour mieux l’entendre. Jusqu’au « Temps », leur exploration - après l’épisode « The Voice » et l'initiation du Maître Jedi  Essertier - de la pop-rock FM, qui fera hurler les puristes mais devra les interroger aussi sur leur démarche. C’est un peu la métonymie de l’album, ce morceau : le plus abouti mais le plus incongru. J’ai déjà dit, ailleurs, le bien que je pensais des « Explosifs », celui que je préfère, parce qu’il traite d’un sujet grave de façon dansante, toujours : faire groover sur la dépression, même Fauve, visé dans le titre éponyme, n’y est pas arrivé. A force, pour comprendre, on se le repasse, cet album de 34 minutes (pour trois ans de travail) et, comme on le dit dans les milieux autorisés, on rentre dedans, on finit par les reconnaître. Et dans « Euphoria », qui le clôt, il y a toute la superbe et la part désabusée du Duo qui écume l’Hexagone et qu’on ira retrouver, encore et toujours, loin de chez nous et de chez eux. En Eté comme ailleurs. « L’Eté », l’album, ne se livre pas du premier abord : les chaussettes moelleuses des kisskissbankers étaient autant de fausses pistes. Dire le contraire serait méconnaître les Fergessen. Prétendre les connaître ne vaudrait pas mieux, pour le coup.

Sortie officielle le 22 janvier

http://www.fergessen.fr

 

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01/01/2018

Ouessant, face Nord.

ouessant jaune.jpgC’est ivre de Beauté et de sublime que je vais quitter mon île. J’y aurai vécu des émotions à nulle autre pareilles et laissé derrière moi des pans entiers de mon existence d’avant. Carmen aura eu l’élégance de passer en plein cœur de la nuit, éclairs et vents de 130km/h à l’appui, mais ne se sera pas attardée ici, craignant peut-être de déranger les Ouessantins en plein réveillon. Ceux qu’on a croisés, en fin de matinée, sous un soleil, radieux, alors que nous partions aborder la Côte Nord de l’île, vers Yusin, ses granits analectiques - la granulite grenue à gros grains, belle allitération géologique, hein, Gervaise ! - qui semblent découper le Ciel lui-même, le phare de Créac’h à l’horizon. Impossible, on me l’aura fait remarquer, dans un tel décor, de ne pas prendre la pose, sans le vouloir, du Voyageur au dessus de la mer de nuages, de Friedrich, allégorie romantique s’il en est, mais face au vent et à la majesté des éléments, on ne peut que contempler : les phoques gris, qui nous rappellent que le bain du Nouvel An leur est un peu réservé, une bordée de craves à bec rouge s’envole avec puissance, les cormorans et les goélands donnent des leçons de stabilité à l’homme qui peine et, parfois, chute, face à tant de force. Dans l’herbe, seulement, mais le sol est meuble, et les fesses rebondies. On voudrait que ces instants ne s’arrêtent jamais, et c’est la limite humaine, parce que la terre sera encore là quand nous en seront repartis. Tous les dix ans, peut-être, je ferai le voyage, c’est la promesse que j’ai faite il y a vingt ans, sans oser la tenir, jusque là. On devient fataliste, avec l’âge, et si, dans trois cent cinquante-cinq jours, je vois arriver la cinquantaine, sans y être (déjà) retourné, j’irai la confronter, une fois de plus, à la relativité et j’y emmènerai des êtres chers, mon fils en tête, qu’il comprenne à quel point un lieu peut nous déterminer, même quand on n’y est pas né, même quand on ne le revendique pas autrement que par sa nature. Sa Nature. Forte, imposante, permanente. Comme si le Fromveur, ses 8 à 10 nœuds de courant, en accélérait la cristallisation. « Il n’y a pas de fin aux âmes maritimes et quand je vois la vague au loin se reformer, une plage en mon cœur, infiniment intime, me ramène à Ouessant, où j’aime à me noyer ». C’est toujours vrai. Mais ça n’est plus triste.

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31/12/2017

La Tempête.

tempête.jpgL’ironie, c’est que le soleil darde de ses derniers rayons, là, sur Ouessant, éclaire une nouvelle fois l’île et ses reliefs. Mais l’embellie est de façade : les habitants le savent, les pêcheurs encore plus, qui suspendent l’activité jusqu’à la semaine prochaine. Les restaurants affichent des places de nouveau disponibles pour le Réveillon, du fait des annulations. Les mêmes personnes se croisent dans les rues du bourg, les regards sont entendus, tout le monde est dans l’attente, en suspension. Les volets sont fermés, fortifiés, un hôtel abandonné en bord de mer a des allures fantomatiques et le vent vrille dans les tympans. Le calme d’avant la tempête, quand on l’aborde au sens propre, c’est encore un des privilèges de l’île, sa façon de nous retourner qu’elle nous l’avait bien dit. C’est une année nouvelle qui arrivera plus tard qu’ailleurs, que ceux qui devaient arriver demain, ici, ne connaîtront pas, mais qui restera ancrée dans nos mémoires plus que n’importe quelle autre. C’est le silence qui a quitté les lieux, les vagues qui s’écrasent lourdement et frappent de leurs reliques les quelques badauds qui s’y risquent encore. C’est surtout, métaphoriquement, tout ce qui tourmente encore nos esprits, arrachés de tout ce qui est ailleurs et directement lié aux origines, ici. L’Inlandsis qui t’appelle. L’humilité, déjà décrite, mais aussi l’attachement au lieu, l’arrachement qui s’annonce : les deux faces d’un même homme, shakespearien – puisque la tempête s’annonce : One foot in sea and one on shore. Là, tout l’être est cloué à la rive, à se demander si elle résistera. A Ouessant, on renature naturellement, c’est ainsi. Ça n’a pas l’air de troubler les moutons qui en ont vu d’autres, qui sont nés courts sur pattes pour mieux résister au vent. Ils n’iront à l’abri que quand on sera déjà rentré, tous, par précaution. Pour ce dernier jour de l’année, souvent crépusculaire, de fait. « Les larmes sur mes joues n'ont que le goût amer Des amours aux embruns leur humeur mélangeant » écrivait le trentenaire, tout en soulignant qu’il n’était pas venu pour pleurer à Ouessant, paradoxe. Ces larmes-là, celles du quinquagénaire, ne sont pas de tristesse, mais de remerciements, quasiment, devant l’état de nature, réinventé. On n'échoue pas à Ouessant, on vient y confronter les échecs de sa vie d'homme aux éléments qui en régurgitent la relativité. Ou pas, selon que vous serez attentifs ou réfractaires. Les doubles vies sont aliénées, les vies secrètes validées. La tourbe panse les blessures, l'âme se libère, contourne les micaschistes, virevolte puis se reprend. Réintègre sa physis, ankylosée. L'homme se réveille à lui-même, petit à petit, redresse son col en face du froid qu'il n'a pas senti tomber et qui le saisit, maintenant. La lutte est vaine, c'est ainsi qu'elle est juste: il fallait qu'il y retourne, là-bas, puisqu'il y avait tout laissé. Les serments faits, les directions choisies et pas suivies. Les décisions prises, auxquelles il ne s'est pas tenu.

Photo: Franck Gervaise

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30/12/2017

Carmen & Laura, ouessantines.

L'ÉCLAIRCIE.pngLaura ne le sait pas, mais elle est l’incarnation absolue, puisque tout doit correspondre, de l’immortelle Margot de « Conte d’Eté ». Laquelle, comme elle, fait la serveuse (pour payer ses études d’anthropologie) dans une crêperie, à Dinard, et rencontre Gaspard, lequel finit par l’inviter à l’accompagner à Ouessant, comme il l’a simultanément proposé à Solène et à Léna… Il finira par y aller seul, ce qui est une des meilleures façons d’aborder l’île, si l’on n’y est pas bien accompagné. Par quelqu’un qui comprend ses variations, en saisit les mêmes phénomènes que nous. Laura, c’est la serveuse du Stang et comme ses copines qu’elle retrouve le matin à la Boulang’, elle n’a sans doute pas la même vision de la vie d’une îlienne : à vingt ans, on aspire à plus de choses qu’un bout de terre en pleine mer peut en offrir, et il y a un certain fatalisme à les voir déjà mères, soucieuses d’autres choses que celles de leur âge. Tout en maintenant ce sens de l’accueil et du contact qu’ont les Ouessantin-e-s. On sait, en trois jours, qu’elle aura, comme d’autres, mené des études dictées davantage par les marées que par le reste ; dans le restaurant, des enseignants se demandent quelle est la décharge horaire obtenue par celui ou celle qui devra passer d’une île à l’autre transmettre, généralement, par souci d’efficacité, trois ou quatre disciplines différentes. Laura dit que le mieux, c’était quand l’enseignant lui-même était coincé par la mer et ne pouvait pas venir : dans tous les coins du monde, les réflexes sont les mêmes. Dans de nombreuses décennies, peut-être sera-t-elle, Laura, celle qu’on enterre dans le cimetière d’en face, aujourd’hui, sous le vent et les coups de glas (la maman de la dame qui fait habituellement le ragoût ouessantin mais s’excuse de ne pas avoir le cœur à l’ouvrage, ces temps-ci) ou peut-être aura-t-elle fait sa vie ailleurs, son île chevillée au cœur. Prisonnière, proustienne, dans les deux cas. On n’aborde pas l’isolement de la même façon, selon que l’on a vingt-cinq ans ou le double. À vingt-cinq ans, ou un peu moins, j’allai pour la première fois à Ouessant, sans que l’île me marquât plus que ça. C’est après, dans le souvenir et dans la projection, que tout est arrivé, je l’ai assez dit : aller au bout du bout de la terre, c’est aller vers ce qu’on a de plus juste à dire et à être. Curieusement, une des discussions à la Boulang’ portait aujourd’hui sur les êtres qui passent leur vie à en manipuler d’autres à leurs propres fins. Les salauds sartriens, en somme. L’île n’efface pas les erreurs qu’on a commises, celles qu’on commettra ; mais elle permet de se mettre en face de sa propre vie et de se dire, au gré d’une balade à Porspaul, devant les prémices de Carmen, qui, finalement, décale la tempête attendue au réveillon de l’An nouveau. Le 2018ème depuis qu’on s’est mis d’accord sur un départ, que le Christ (rouillé) au Calvaire ne démentira pas. Mon 50ème, seulement. Déjà.

Photo: "L'Eclaircie" (L.Cachard/E.Hostettler), Eloise Prod, 2009

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29/12/2017

Ouessant, vent de face.

IMG_1687.JPG

Je ne sais pas, in fine, quelle fut la plus grande audace: suivre à vélo, sur les routes de l’île, un ancien coureur cycliste, ou se lancer contre le vent en direction de la Pointe du Pern, entrevue hier, affrontée aujourd’hui, vent de face. Les quelques kilomètres à parcourir se transforment en sur-place, plus proche du keirin que du Giro. L’adversaire, au pur physique de grimpeur, est redoutable, et connaît les techniques, se protégeant du vent en se servant de moi comme bouclier, en vrai Blaireau (un breton – fût-il normand – c’est le seul qu’on puisse traiter de Blaireau sans qu’il regimbe). Mais ici, pas d’attaque à porter, pas d’échappée, à part la Belle, comme l’île qui nous offre sa part la plus sauvage, avec ses enfilades de pointes rocheuses qui sortent de la mer comme autant de griffes qui rappellent aux marins qu’ils ne sont rien et que s’ils sont là, c’est justement parce qu’il est trop tard, et qu’ils verront leur sang couler. Là où Porz Gorec s’impose en douceur, Pern – Créac’h en vue- montre toute sa force et son hostilité, oblige le passant à des efforts qui le dépassent physiquement, dans les derniers mètres, l’abrutissent de houle et de fracas. Mais le cycliste est malin : qui a affronté les vents contraires à l’aller sait que le retour se fera sans pédaler. De quoi aborder l’étape de l’après-midi, qui nous emmène à Cadoran, à la pointe Nord de l’île, l’endroit aux falaises les plus hautes et aux plaines lunaires, recouvertes d’une mousse aux allures de billard, sur laquelle personne ne résiste, malgré l’hiver, à l’envie de s’allonger. C’est d’une beauté inhumaine, et les roches taillées par le vent et les embruns nous ramènent, comme à l’habitude ici, à toute l’humilité du monde. Et à la métaphysique qui va avec : celui qui n’est rien est le seul qui puisse avancer, à bicyclette comme ailleurs. Le phare du Stiff, à l’Est, nous rappelle qu’il faudra repartir, mais pas encore. Au-dessus de nos têtes, on voit l’avion qui atteint l’aérodrome, quand il en repartira, ce sera le moment de solitude que tout îlien ressent. Une longue descente et c’est le Porz ar Lan, désert et ouvert sur l’horizon, sur Molène, sur l’Amérique, aussi, mais on la voit moins. Le miracle de Ouessant, sans EPO, c’est qu’on s’offre une remontée qu’on jugeait impossible mais qui passe crème, parce que le paysage est partout, parce que les moutons sont sympathiques et parce que faire du vélo à Ouessant, c’est accepter d’arriver quand on veut. À la boulang’, où un local nous raconte qu’il a assisté au premier concert de Miossec et que la légende, ici, veut que les marins aux oreilles rongées le sont parce que leurs femmes jalouses ou énervées les assomment et les couches dans les meules de foin, près des abris des moutons, et que les rats qui passent font tranquillement leur ouvrage. De quoi valider la thèse des Baleines de l'Horizon ? Qui sait.

Photo: Franck Gervaise.

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28/12/2017

Qui voit Ouessant.

photo franck.jpgC’est l’objet de tous les périples : vérifier in situ que le temps qui s’est écoulé sur nous n’a pas eu d’emprise sur les lieux. Le climax de mon voyage, entamé il y a six jours, quand j’ai quitté l’île singulière, ce que j’étais venu y chercher, ce qu’elle m’a apporté aussi. Mais puisque les échéances approchent – et elles sont nombreuses – il me fallait voir arriver 2018 de là où je l’espérais et l’appréhendais le plus. De la fin de la terre, du bout du bout du pays, dernière étape avant l’Amérique. Ouessant, retrouvée près de trente ans plus tard dans un temps réel, vingt ans ou presque après son avènement métaphorique, qu’a immortalisé – sans ironie – Fred Vanneyre. J’en ai suffisamment parlé ici. Ouessant, rattrapée in extremis du Conquet, ce matin, après la nuit la plus longue du pays, entre Vannes et Recouvrance. Sur le bateau, des gens heureux : parce qu’ils rentrent chez eux pour les fêtes, parce qu’ils ne l’ont pas pris la veille, en pleine tempête. Ouessant, c’est l’endroit qui décide si vous y accéderez ou pas, pas l’inverse : et ça change tout. En hiver, malgré les températures clémentes, les éléments, tout de suite, se rappellent à nous : ce sera crachin breton, éclaircies, et ça ira en empirant. C’est un des endroits du monde où on vous annonce ça sans paniquer, puisque c’est le temps qui décide et décide de le prendre. À peine le pied posé ici, au débarcadère, ce sont les souvenirs qui remontent, les symboliques engagées, leurs incidences sur ma vie depuis vingt ans, les sacrifices concédés, aussi, qui prennent ici leur pleine mesure, mais pas dans le drame : face à un tel ailleurs, on ne peut qu’être confronté à la relativité de nos existences, quelles qu’aient été les importances qu’on leur a données, en orgueilleux. Ouessant n’est pas mon île, écrivais-je au siècle dernier, mais je me la suis tellement appropriée - depuis un siècle, donc – que j’en revendique un peu l’appartenance. C’est encore mieux quand on vient de (très) loin, c’est ainsi qu’on est moins considéré comme un étranger, allez comprendre. La première balade, après le passage obligé par la Boulangerie, le bar de Pampaul que Miossec et Yann Tiersen ont préempté, c’est vers la Pointe de Porz Goret, plus souple et meuble – comme la tourbe – que sa célèbre voisine du Créac’h. Trois kilomètres à pied, quand on a le temps, ça n’est rien, surtout quand les moutons nous souhaitent bonne route et que, à proximité de Nérodin, l’île nous offre un changement de lumière comme seule elle en connaît. Le Ciel qui vous adoube, c’est un privilège qui confère, tout de suite, au Voyage, le tour spirituel qu’on n’osait lui demander. Un de ces moments où il n’y a plus rien à faire que s’arrêter et regarder, l’arc en ciel dont l’un des pieds prend naissance sur le clocher de l’église, l’autre sur la Chapelle de Bonne-Espérance, peut-être. Le peintre reprend espoir en son inspiration, l’écrivain prend des notes en mémoire, le Youc’h Korz préside et le temps, toujours lui, est suspendu. L’homme qui venait affronter ses trente ans à Ouessant en 1998 pensait qu’il était plus important d’y aller que d’y rester ; le même, vingt ans après, à quelques jours près, pense l’inverse. Sur le chemin du retour, on voit l’avion décoller ; le bateau, lui, est déjà parti depuis longtemps. C’est quand plus rien ne peut vous ramener que vous devenez un îlien et que l’île vous happe, pleinement, dans sa féérie, sa solitude et son silence. Tout ce qu’on est venu y chercher, je disais. C’est beau à en pleurer.

Photo: Franck Gervaise

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03/12/2017

D'avance, on a tous perdu.

IMG_1538.JPGL’avantage, avec Fergessen, c’est que quand on pense avoir tout vécu avec eux, il se passe toujours quelque chose d’étonnant. Comme se retrouver coincé dans les toilettes avec Michaëla obligée de monter sur la cuvette pour qu’on puisse, en experts du Tétris, ouvrir la porte tout en sortant la housse du clavier et la valise des pédales d’effets. A la Casa Musicale, les espaces sont restreints et les loges improvisées. Mais le lieu, la chaleur qu’il dégage, les personnes qui la gèrent, tout incite à l’humanité et hier, si on vise large, c’était un double anniversaire : David, la veille, avait fêté ses 47 ans au bien-nommé « Petit Bonheur », chez Olivier*, à Curtil-Vergy, en pleines vignes bourguignonnes ; et le 2 décembre, six ans auparavant, j’investissais moi-même la Casa, avec Eric & Pauline H., Gérard V. et Fred D. pour la première des représentations de « Trop Pas ! ». De quoi méditer sur les parcours, parce que c’est grâce à Gérard Védèche que j’ai connu Fergessen et que je ne les ai jamais quittés. De quoi discuter également avec Eric Martin, le Géant Vert, patron du lieu, sur les projets aboutis, réussis, sur les amateurs qui se prennent pour quelqu’un d’autre et ceux dont la démarche est si professionnelle qu’on peut les recommander aveuglément. Ce que j’ai fait suffisamment pour qu’il prenne le risque, relatif, de les programmer ici avant de les envisager ailleurs. C’était une belle impression que de réunir des lieux et des gens que j’aime, et les laisser vivre leur chemin propre. Fergessen a donc posé son nouveau minibus à Saint-Cyr au Mont d’Or, et les choses se sont enchaînées, naturellement : le contact avec Max, l’ingénieur du son (Obi-Wann Desprat n’étant pas disponible), le matériel, les balances – toujours pointues avec David – et les toilettes pour Michaëla, le temps de se faire une beauté (pas compliqué) et de poser la choucroute de « l’Eté ». Le titre de leur 3ème album, qui sortira cet hiver. Entièrement autoproduit et financé par tous ceux qu’ils ont croisé sur les routes depuis qu’ils les écument, de concert en concert. Le set de Fergessen, je l’ai entendu des dizaines de fois et plus l’échéance approche, plus ils en sont un peu prisonniers : il faut jouer des nouveaux morceaux, mais pas tous, que les auditeurs gardent la surprise de la nouveauté. Celle du titre éponyme, entendu cet été, chez eux, par exemple (désolé). Alors, oui, d’un certain côté, on pourrait s’attendre à ce qu’ils déroulent, mais entre David qui refuse viscéralement qu’un concert ressemble à un autre, Michaëla qui régénère l’énergie qu’elle a perdue la veille sur la scène du lendemain et Paul, la petite merveille de batteur (dont j’ai parlé ici) qui ne vit que pour ses fûts, on peut aussi s’attendre à être encore et toujours séduit. C’est difficile, dit David, de jouer devant 80% de têtes connues, mais en même temps, quand ils font des grandes scènes – comme à la Souris verte, qu’il faudra de nouveau investir en février – ils ont aussi cette impression familière : peut-être parce qu’ils ont ce talent de fédérer, qu’ils donnent tellement qu’on a envie de leur rendre, souvent. Leurs concerts, je les ai racontés mille fois, même ceux auxquels je n’ai pas assisté : l’entrée sur « In Excelsis », l’enchaînement sur le très rythmique « Tu veux la guerre? », entêtant au possible – c’est fait exprès – une alternance entre anciens et nouveaux morceaux, entrée du piano sur « Tangerine » et sur « Euphoria », qu’ils ont intégré depuis quelques temps : « You’re floating around the Land of Oz, keep on trying to land, who knows ? », il y a du XTC dans ce morceau susurré. Mais dans le set d’hier, ce qui m’a marqué particulièrement, c’est ce qu’est devenu « Des explosifs », qu’ils avaient joué à Ban-de-Sapt pour le premier concert, puis progressivement retiré, parce qu’ils n’étaient pas satisfaits et qui, hier - peut-être parce que le public, dixit David, s’y prêtait, chacun d’entre nous y étant forcément passé – a fait merveille, dans sa singularité et dans l’enchaînement, jungle à souhait, Polito aux manettes, avec « Eleonor Rigby », dont j’ai déjà écrit que Mc Cartney lui-même la trouverait géniale et aimerait s’en inspirer (quitte à payer des droits). « Et quand le calme s’installe résident encore au fond des failles, non désamorcés, des explosifs », la chanson, annonce Michaëla, tout de go, traite de la dépression (« Je n’avais rien vu venir, ni la blessure initiale, ni la cassure intégrale ») et le chemin depuis cet été marque encore un peu plus l’instant, comme si quelque visage retrouvé n’y suffisait pas. Le show peut continuer, « les Amants » et « Nos palpitants » orphelins d’une des deux guitares épileptiques s’enchaîner, « Tu veux la guerre ? », encore, clore en traumatisant un ou deux enfants une prestation qui s’agrémentera, d’ici quelques mois, des morceaux supplémentaires de l’album à venir, le (désormais) trio – la Biche des Vosges, le Sanglier des Ardennes et Petit Bambou – peut anticiper le malaise vagal annuel de Anne Arnau et sabler, en finale, le Magnum de champagne offert par Joël-la-grande-classe puis reprendre la route tranquillement : des liens se sont tissés, ils reviendront bientôt dans le coin, sur d’autres scènes. D’ici là, on les aura suivis ailleurs : c’est ainsi que l’aventure est belle. Et que « l’Eté » sera bleu.

 

* A qui, à défaut de pouvoir y aller moi-même, j’ai envoyé un couple d’oenologues, Algirdas et Margaux, avec qui j’ai covoituré vendredi et qui m’a follement donné l’envie de visiter la Lituanie : la chaîne humaine.

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