07/02/2026
Benjamin Biolay Corum Montpellier 6.02 - Nunca es suficiente
Il y a, dans l’idée de suivre les artistes qu’on aime, quelque chose de l’ordre de la permanence, c’est une évidence. Alors, mon 14econcert de Benjamin Biolay en 18 ans, hier, au Corum de Montpellier, n’était pas censé m’apporter grand-chose, avant que je le retrouve au Radiant – chez lui, empiriquement – à la fin du mois. D’autant que cette grande salle stalinienne n’incite pas toujours à l’optimisme, en amont. Mais ma découverte (à l’heure des réseaux et de l’immédiateté, il faut savoir résister) de ce Disque bleu et autres joués en acoustique a été pleine et étonnante : ainsi donc un chanteur se réinvente-t-il à chaque tournée, lui qui les enchaîne, ainsi, à une époque où la musique se fait virtuellement, un musicien peut-il s’entourer d’une bande de copains tous aussi talentueux les uns que les autres, recréer l’atmosphère ouatée de l’appartement de ses rêves dans lequel il était périlleux, selon lui, qu’il nous invitât tous. On voit arriver les musiciens par jeu d’ombre, derrière la fenêtre, prendre place – côté cour, la session rythmique Laurent Vernerey à la contrebasse, David Donatien à la batterie, Pierre Jaconelli à la guitare, côté jardin, en provenance de Cordoba, Martin Rodriguez et la petite perle Gladys Ledoux-Doukhan au violon et au piano. Et au centre, derrière un bureau chargé de papiers, de partitions et un clavier, ou devant, sur un fauteuil qu’il a réellement ramené de chez lui, à Sète, parce qu’il compose dessus et se rend compte que pour une chanson qui reste, il faut accepter qu’il y en ait dix qui n’aient aucun intérêt, annonce-t-il. Il est entré sur 15 octobre, les plus nostalgiques se diront que son 15 août et son 15 septembre ont déjà 17 ans, ça n’est forcément pas sérieux, cet âge-là. Le son est bon, le public n’attend que de s’enflammer, il a l’air content d’être là, peut-être la perspective de dormir chez lui, bien après. La complicité est complète, ça joue, le violon de Gladys est une bonne surprise, bien équilibré, capable de soutenir la comparaison avec un symphonique à lui tout seul. Il y a du Miss Miss, une Débandade introduite n’importe comment, ce qui fait son charme, un Adieu Paris après lequel il remercie le public d’accueillir comme ça les nouvelles chansons qui ne sont jamais que des nouvelles chansons, il y a - l’ordre m’a échappé – cette chanson extraite de Négatif – pas une très bonne idée pour la com’, un titre pareil – Les lendemains qui chantent, que la très grande Françoise Hardy a reperée, à qui il pense tous les soirs : quand celle qui a chanté votre vie vous dit qu’elle aime une de vos chansons, c’est Yesterday que vous avez écrit ! Mais le premier tournant du concert, c’est le Penseur, pour lequel on repense à ce qu’il a dit au départ : il a dû en écrire, des m…., pour sortir un tel titre, intemporel, porté par l’harmonie des zicos, par un jeu de lumières (rouge) sublime ; le public ne s’y trompe pas, parce que c’est la première transe collective. Après le dernier morceau qu’il a sorti, BB va jouer le premier, qu’il a délibérément saboté à l’époque en incluant un sample, en plein milieu, de Marilyn chantant « The river of no return », ce qui lui a coûté cher en droits SACEM et ne lui a rien rapporté. Il n’est pas rancunier parce qu’il les chante depuis, à chaque tournée, ces Cerfs-volants à partir desquels, il y a 25 ans, je ne l’ai plus jamais quitté. Entre Lyonnais plein d’orgueil, on sait que le déjeuner au Parc, c’est à la Tête-d’or, mais ça n’a aucune importance, ce titre justifie à lui-seul d’être venu, sa reprise instrumentale aussi. Il a demandé au public d’éclairer la salle de la lumière des portables, ça peut paraître risqué, adolescent, mais ça fonctionne, ça permet aussi de voir une foule transportée. Il y a ce sublime Testament, absolument brassensien, qui témoigne de son génie d’écriture mais qu’il appréhende de jouer, à chaque fois, comme si le poids de ses textes le rattrapait, de temps à autre. Que dire, alors, de Ton héritage, qui surprend tout le monde parce qu’il le joue à la guitare ; quand il l’a fait en 2016, ça n’était pas une réussite, de son propre aveu. Là, pfouuh, dirait l’autre, c’est difficile de survivre à un tel morceau, toujours. Quand il se déplace, nonchalamment, du côté du piano, alors que David Donatien martèle une intro à la batterie, quand Gladys lance sa partition au violon, on comprend que la Superbe est de la partie et là, c’est le lien de l’aventure (quelle aventure!) qui se fait, depuis tout ce temps. Le reste, c’est une salle debout et déchainée, jusqu’à la fin, les Merci Merci Merci qui le caractérisent, le cœur frappé de la paume, les tielles qui l’attendent dans la loge, mais avant ça, entre autres, les Passantes, terminé au trombone, en mode Las Damas que pasan, comme dans Emilia Perez : sa double culture. Il y aura les joues roses et un Corum transporté en Mongolie inférieure, dirait Higelin, sur l’inévitable Comment est ta peine. On pense, un poil exsangue, que c’est fini mais tous reviennent sur le générique de fin, le Nunca es suficiente de Los Angeles Azules : tout le monde danse, eux les premiers, qui s'embrassent, saluent sans fin et reprennent les instruments pour repiquer la chanson, que BB termine sur un ultime coup de trombone. Un chanteur dans une pareille formation ne peut que donner le meilleur de lui-même, et c’est un BB plus en phase avec ses textes – fini, l’IPAD – donc plus centré sur l’interprétation – quitte à se planter, et à reprendre - qui les sert mieux qu’il l’a jamais fait. C’était une grossière erreur de craindre l’acoustique, qui n’empêche pas le spectre de monter jusqu’à faire trembler le navire soviétique (Georges Frèche vous souhaite un joyeux pipi) du Corum. La première partie de cette tournée, comme le disque, s’appelle Visiteurs. J’en connais 3058 qui sont sortis ravis, hier, dont une petite dizaine qui attendaient dehors pendant que, privilège, je remettais son exemplaire des Figures Singulières au chanteur, dans la loge. Il fut question d’Éric Martin, d’Hubert Mounier, d’une macaronade à remettre et d’autres sujets, qui n’ont pas leur place ici. On n’a pas parlé de football, c’est tout ce que je peux dire.
Merci à Karine & Bruno.
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03/02/2026
La route.
J'aime bien ces moments qui frétillent d'eux-mêmes, qui annoncent des beaux jours à venir, des étapes supplémentaires au parcours, qu'on tient sans se soucier des jugements, des avis péremptoires ou des marques de scepticisme permanent. "La haine des absents", c'est un texte qui me tient à coeur depuis longtemps, que j'ai transformé en chanson et que Eric Hostettler a composée et interprétée, comme souvent depuis plus de quinze ans. Il dit beaucoup de ceux qui nous ont accompagnés, tous les deux, sur la route, qu'on a perdus, naturellement ou par accident, par malentendu ou lassitude, personne ne sait vraiment, sauf dans les deux premiers cas. Ça ne sera jamais l'acteur du siècle, Hostett', ça n'est pas ce qu'on lui demande, mais là, sur un couplet, avec sa casquette de Springsteen de Bellegarde - j'ai la même! - quelque chose se passe, et quelque chose se passera pour ceux qui resteront curieux, bientôt.
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25/01/2026
L'appeau des FS*.
De mémoire d’écrivain, je ne me souviens pas avoir signé autant de livres qu’hier, au Bar du Plateau, pour la présentation du 3e volume des Figures Singulières, ces livres de portraits qui me déterminent de plus en plus en tant qu’auteur – même si Aurelia Kreit me définit comme romancier. Un monde fou – 70, 80 personnes – dans ce petit bar si symbolique de l’esprit de quartier et de l’identité d’une ville. Il a pourtant fallu lutter contre une météo déplorable, et ici, ça incite toujours le Sétois à rester chez lui ; contre un calendrier défavorable puisque le maire inaugurait son local de campagne juste en bas de chez moi, écran géant et petits-fours à l’appui : lui aura eu 400 personnes, paraît-il, dont quelques-uns qui avaient tout intérêt à paraître chez lui, pas chez moi. Peu importe, moi qui craignais qu’on fût 10, j’ai vu l’endroit se remplir et saturer un poil quand Yves (Izard) a commencé l’interview, un genre qu’il connaît bien et qu’il prépare toujours consciencieusement. Avec l’avantage d’une amitié sans concession, quelques questions un peu pièges, gentiment, sur Biolay – histoire d’évacuer – sur le seul passage un peu complexe d’un des portraits, portant sur la disjonction entre soi et soi-même quant au refus du temps, la coalescence entre ce qui n’est plus, ce qui est et ce qui sera, pas révélateur de mon mode d’écriture mais qui, dans le contexte, reprend la volonté – simple – de faire une tielle pour retrouver le goût de son enfance. Je traite des sujets qui me sont chers, retrouve – et personne ne le sait – le mode d’oralité en public qui me manque depuis que je n’enseigne plus, j’explique ma façon de choisir les portraiturés, pas forcément pour eux mais pour le pan qu’ils représentent, chacun, dans la ville. Personne ne sait non plus que si je me suis lancé dans l’exercice, c’est parce que Nizan a soldé Bourg-en-Bresse dans Présentation d’une ville et que je m’étais un jour juré de me lancer dans la démarche sociologique et historique. C’est une contre-histoire et une contre-sociologie que cette somme-là, que je vais continuer, sans doute jusqu’à l’acte V, comme dans les vraies tragédies. Je m’amuse toujours un peu de mon côté autoritaire, sans y toucher, parce que l’assemblée est intéressée, ça se voit dans les regards, mais n’ose pas participer. Je suis heureux de voir des jeunes que j’ai croqués, dont un que j’ai eu en classe, venu avec ses parents, qui me disent à quel point j’ai dû marquer les élèves. D’une façon ou d’une autre, oui… J’ai des gens chers avec moi qui sont venus de Lyon, ils me laisseront bosser – dédicaces et discussions privées – pendant qu’ils prendront l’apéro, la fonction du Plateau et l’objectif réel de la démarche, la convivialité. Je suis toujours ravi que le bar soit rempli, ça change de quelques rencontres que j’ai vues là-bas qui n’ont pas attiré leur public. Sans doute parce que l’auteur en place avait une trop forte envie de parler de lui, alors que le portrait, même si l’on retrouve (forcément) de l’écrivain qui le fait, c’est d’abord une belle façon de parler de l’autre. Des autres. Ceux qui font sens et somme. Je suis heureux parce que je ne serai pas maire de Sète, mais parce que mes FS laisseront une trace. Et pas seulement par le calembour*, achilletalonesque.
photo: Karine Hermet
Dessin : Christine Puech.
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10/01/2026
Présentation d'une ville (vol.3)
Pour connaître un Sétois, vous pouvez tenter de l’aborder, en espérant que ce jour-là soit le bon...
ou vous en remettre à Laurent Cachard. Pour ce 3e tome de ses Figures Singulières, LC remet l’ouvrage sur le métier, une entreprise désormais reconnaissable entre toutes, malgré les ersatz qu’elle suscite, poursuivant son patient travail de plume- sismographe : aller à hauteur de Sétoises et de Sétois, tendre l’oreille, recueillir la parole, la ciseler serrée sans la lisser, comme on prend le pouls d’un port — sans folklore inutile, sans révérence excessive. Un dosage attentif qui a fait ses preuves jusque-là : deux cuillères de miel pour une cuillère de fiel (léger). LC ne cherche ni l’hagiographie ni l’anecdote. Ce sont des trajectoires plus que des destins, des équilibres précaires entre enracinement et fuite. Le portrait devient un miroir oblique, où l’auteur et son modèle se reflètent, dans une alterbiographie assumée.
Souffrez que certaines confessions ou indiscrétions seraient restées enfouies sans l’art de ce Canut, loin des canulars ambiants. Quand pour d’autres portraiturés, on attend toujours, dans la Venise langue de peille, le mousseur qui réduirait le débit de leur conversation, comme il le fait pour l’eau du robinet.
La lecture avance ainsi comme une déambulation dans L’Expo FS ! de la médiathèque cet été : on reconnaît une voix, un visage, parfois le sien. On comprend surtout que ces Figures ne figent rien. Elles circulent, respirent, s’échappent. Et lorsque se referme ce FS3, il reste moins une galerie de portraits qu’un sentiment persistant assaisonné par LC du meilleur sel : à Sète, les histoires ne demandent pas à être admirées, seulement à être racontées, avant de retourner se mêler au vent et au brouhaha des halles.
Les Figures Singulières, vol.3, sortie le 24.01.2026 à 11h au Bar du Plateau
et disponibles sur le site de l'éditeur : https://www.audasud.fr/figures-singulieres-tome-3
Jean-Renaud Cuaz
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20/12/2025
Librairie Cordelia, 19.12.2025
Au début, quand les annulations se sont succédé, comme à Gravelotte (grippe, pluie, flemme, indifférence…), je me suis un peu inquiété et effectivement, au regard des deux premières rencontres que j’y ai fait autour de Liliane Benelli et des Noz, l’affluence était un peu clairsemée, hier, quand j’ai présenté mon Monde sans Murat hier, à la librairie Cordelia de Caluire, chez Anthony, ce libraire qui se bat pour faire découvrir une autre littérature que celle qu’on veut imposer. Il m’aime bien, trouve que deux imprévisibles comme Murat et moi (c’est son mot) valaient le coup de rallonger une déjà longue journée, puisqu’il recevait Annie Duperrey dans l’après-midi. C’est donc devant une quinzaine de personnes que Jean-Christophe Géminard et moi avons entamé notre récit-récital, rodé il y a trois semaines à Agend’Arts et repris dans l’après-midi, chez lui. Ça permet de lire des extraits de l’entretien de l’Au-delà - le premier titre joué - du portrait - qui instaure le rapprochement avec le Temps retrouvé proustien - ça crée un équilibre, ça n’est pas trop long, dira ma nièce et ça permet à JC de jouer les morceaux par deux, sauf quand il joue Verseau et que je l’associe à l’épisode des Endimanchées du Transbordeur, la première nouvelle du recueil. Guillaume a fait le job, la veille, en interview, je peux m’appuyer sur ce qu’il a dit de ma démarche, celle d’un artisan vers un autre artisan, Anthony me demandera par la suite quelle est la réception d’un tel ouvrage chez les fans de Murat, je répondrai que je m’en fiche, les derniers mots de la Vie d’artiste de Léo Ferré. Déjà cité pour Nuits d’absence et la sonorité d’un mot comme Arkhangelsk, je (me) cite. Il y a ce moment où, quand il a chanté Plus vu de femmes, JC lance une intro douce et où, à la surprise générale - mais sur demande expresse du libraire - c’est moi qui entonne l’Irrégulière, cette chanson de Dolorès que Jeanne Moreau a refusée (sic) et que Samantha Barendson clôt d’un extrait du livre:
« L’amour est prétentieux, dans son égotisme. Les amants se croient infinis et éternels, accolent les sentiments à des ailleurs, des lieux, des monuments. Définissent une mécanique, convaincus de leur dépassement. Les mots leur servent, ils voient les Noces comme le serment de mariage ou la communauté d’âmes, indifféremment. Dom Juan fait l’éloge de l’inconstance parce qu’il souffre de ne pas aimer assez, mais aussi parce que l’amour qu’il porte l’est à une hauteur à laquelle l’autre, souvent, ne peut accéder.
— Vous avez aimé, Jim. Pour de bon, Jim. Cela se sent.* »
Ça met un peu de Jules & Jim dans ma vie, ce que je n’ai jamais cessé de faire depuis une semi-éternité. JC termine par Foule romaine et Le Mont sans-Souci, ce morceau qu’il a à son répertoire depuis longtemps. En dernier rappel, je lui ai demandé, comme à Agend’Arts, de jouer le Café des Écoles, pour sa symbolique et parce que Murat et moi partageons un mot, pour l’occasion (personne ne trouverait, pensais-je, avant que Christelle, le 23, me donne la réponse sur le champ). C’est la fin, notre spectacle dure 40mn, le temps d’un bon entretien, on boit un verre, les livres (les miens, d’autres…) se vendent, c’est bien pour le libraire, ça joue le jeu de la vraie chaîne du livre. L’After a une nouvelle fois été agité, il y fut question de Victoria Mas, la fille de Jeanne, allez savoir pourquoi… Je ne sais pas ce que 2026 réservera à mon UMSM, si les milieux autorisés me permettront d’en parler, mais il est lancé, et bien lancé. Dépassant toutes les déceptions, vexations et autres pensées négatives qui auraient pu l’entourer. Je peux retrouver la mer avec sérénité. Docile au vent.
09:59 | Lien permanent
19/12/2025
Cultures lives, 18.12.2025
C’est un très bel écrin, le théâtre de la petite rue dans la petite rue de la Viabert, à Villeurbanne, qui vous accueille sous l’égide du buste de Monsieur de Molière et réservé à Cultures lives, le podcast créé par Gaële Baussier-Lombard, qui nous invitait, Stéphane Pétrier et moi, pour évoquer Jean-Louis Murat et le Voyage de Noz, ci-devants mes deux derniers sujets d’écriture. La petite scène pour l’enregistrement est dressée dans la première salle, il y a un bar, des fauteuils Empire et une ambiance ouatée, c’est accueillant en soi et ça l’est encore plus quand Guillaume Lebourgeois mène l’entretien avec la maestria de ceux qui ont lu les livres. Il parle d’entrée d’un exercice très littéraire, de l’apport d’un artisan à un autre, voit des analogies flatteuses (pour moi) dans nos parcours conjoints, à Jean-Louis et moi. Il a repéré des récurrences du mot atrabilaire, dans les notes - forcément répétitives - puisqu’on est chez Molière, je ravive le sous-titre du Misanthrope, le titre de mon premier recueil de notes de blog, aussi - l’hippocampe atrabilaire - quand je pensais dur comme fer que l’écriture d’un diariste n’était pas faite pour être éditée. Ce que je pense toujours, sauf si, dans le même livre, on propose également autre chose, comme c’est le cas pour Un monde sans Murat. Guillaume souligne l’audace de l’entretien post-mortem mais préfère s’attarder sur le pan strictement littéraire des nouvelles, parle des Endimanchées comme d’un exercice proustien, ça tombe bien, Murat s’est revendiqué proustien à vie, c’est l’objet de la dernière note de la somme. Je fais le lien avec les récents 40 ans des Noz, quand on était en droit d’observer ce beau monde en se demandant s’il avait vieilli ou s’il jouait à avoir vieilli. Stéphane, lui, annonce avoir détesté Murat à l’origine - trop beau, trop ténébreux - puis être petit à petit entré dans son univers jusqu’à être happé. C’est le premier moment-privilège de l’émission, quand, accompagné de Jérôme à la guitare et de Nathalie aux chœurs, il chante Petite Luge, qu’il a enregistré pour le projet Aura aime Murat, avec un immense talent. Placer le moine babillard, le théologicien de nos culs ignorants, ça n’est pas si aisé mais le silence qui saisit la dizaine de personnes présentes est éloquent. Wah! Il s’est vraiment passé quelque chose et j’ai eu 2´30 d’une absolue conscience de la chance qui était la mienne, hier. On s’y remet, il est question de la construction de ces deux ouvrages, du rapport à l’écriture, aux thèmes des nouvelles, qui allient connaissance du sujet muratien et distanciation. Je rappelle qu’en dehors des deux-trois moments fugaces que j’ai vécus avec lui, je n’ai jamais cherché à en savoir plus que ce qu’il donnait sur scène; que j’ai (déjà) mis vingt ans avant d’aborder Stéphane Pétrier. Guillaume rappelle que UMSM est tout sauf un livre de fan, c’est bien. On a déplacé un piano pour que Steph joue Près du vide, ce qu’il fait en deux temps, sans doute insatisfait mais là encore, pour moi, l’instant est magique, avec ce vers qu’il me faut souligner juste après : et se dire, sans frémir, que si tu me blesses, c’est peut-être de l’amour à l’envers. Molière regimbe un peu, parce que l’alexandrin est bancal mais Pétrier jubile parce qu’il ne le cherchait pas. Une interview, c’est court, et j’aurais pu rester des heures, et serais bien intervenu sur les séquences d’après, quand il y a eu lecture d’Henri Barbusse, qui mit sans un mot les impétrants entendus juste avant à leur place, sous les applaudissements. Il fut question, après l’entretien, d’amis d’enfance - et d’un étrange auto-suicide - d’autres de très longue date, d’un couscous délicieux et même d’un verre de Suze. D’un parcours de curiosité et de vie qui nous lie, Gaële et moi, depuis 15 ans. Ce sont des personnes comme ça qui font vraiment vivre la culture, qui prennent des risques parce que c’est tellement plus beau lorsque c’est inutile. Comme Anthony et son équipe, que je retrouve ce soir, avant de redescendre sur mes terres. Fatigué mais ravi.
photo: GBL
08:56 | Lien permanent
15/12/2025
Coup sur coup.
L'information passera inaperçue, sans doute, mais peu importe : il faut continuer d'y croire, même seul, jusqu'à la fin. Et puis, quelle esthétique, au final! Une (nouvelle) émission de radio en présence d'un des artistes que j'admire le plus, pour parler d'un autre que nous avons connu tous les deux, qui nous a même fait nous rencontrer, c'est jeudi, à 18h, à Villeurbanne, et c'est public. Le lendemain, je retrouverai JC pour notre récit-récital, dont j'ai l'outrecuidance de dire qu'il tient la route. Tout est dit.
Une 3e rencontre était prévue à Saint-Étienne et je me faisais une joie. J'y retournerai en temps utile, mieux paré.
13:27 | Lien permanent
11/12/2025
Nous nous sommes tant aimés.
On ne sait pas encore s’ils se sont immédiatement projetés sur les 50 ans (de scène), mais on ne se remet pas facilement d’un tel Everest émotionnel quand sur deux soirs, opposés et complémentaires, six-cents personnes vous font passer l’idée forte que vous n’avez pas fait ça pour rien. Toute une vie validée par acclamation, ça a de l’allure, même s’il faut retrouver le réel. Accepter que ce ne soit que ça, cette intensité poussée au paroxysme, aussitôt envolée quand les lumières s’éteignent. C’est sans doute pour ça qu’après le concert, on trouve autant de personnes qui restent à distance que d’autres qui cherchent à vous happer, les premiers n’ayant pas envie, qui sait, de vous voir régurgité en simple mortel. Deux heures plus tôt, c’est par un vieux titre qu’ils ont ouvert le bal, Nous nous sommes tant aimés, un des nombreux emprunts cinéphiliques de la soirée – entre Attache-moi, Pierrot le Fou ou Mauvais sang, entre autres. Dans le film d’Ettore Scola, Gianni, Nicola et Antonio se heurtent aux lendemains qui ne chantent plusaprès avoir connu les fulgurances de la Résistance, fabriquent, entre contingences et idéaux, une histoire de l’Italie sur trente ans, jusqu’aux 70’s. Ces années pendant lesquelles le petit Pétrier se construisait des histoires mentales, dans sa chambre, inventant des disques – pochettes comprises – sans savoir poser une note de musique. Là, ils sont beaucoup plus nombreux, sur la scène du Radiant, mais la question est la même, d’autant que les temps se sont abolis d’eux-mêmes, les partants n’ayant jamais été aussi présents que ces dernières années, avec l’idée sous-jacente qu’ils pourraient ne plus jamais repartir. Parce qu’il y a dans la durée la notion permanente de recommencement, l’idée d’un projet qui comprend sa propre genèse : sans doute dans les premières notes de Lady Winter était-il déjà contenu, mais sans perception de sa forme. Quand ils jouent sur la scène du Radiant, Pétrier, Perrin (X2) & Co. retrouvent des sensations qu’ils ont déjà connues – j’ai vécu la scène avant - enrichies par l'expérience et la réflexion d'une vie entière. Ils ne diront pas s’ils ont trouvé vieillies, dans la pénombre de la salle, les personnes qui les suivent depuis longtemps, ce serait 1) reconnaître qu’ils n’ont pas échappé au temps non plus 2) briser le cours de la réminiscence qui fait création, donne le matériau d’écriture et de composition. Puisqu’il n’y a pas de linéarité, il s’agit de la créer et quelque part, dans un multivers, tous ceux qui ne sont plus là – Jean, Sandra « Fleur de Métal », Éric et les autres, mais finalement pas tant que ça : en 40 ans, on aurait pu compter plus de pertes, à commencer par moi - auront eu leur concert parallèle, fait de tous ces titres qui n’ont pas été choisis*, d’une connivence que nous ne comprendrions pas, de toute manière. Quand on relie les deux pans d’une longue époque, on prend un double risque, celui de ne pas être fidèle à ce que l’on était (la théorie du salaud), celui de trop concéder à la mélancolie quand tout est encore à refaire, quand on a encore tant de choses à vivre : rien n’a vraiment changé. Et si justement l’on met en lien le début et la fin du Voyage, l’œuvre en elle-même devient un manifeste(o) et sa réalisation à la fois : le projet initial, ramené sur le devant de la scène, acquiert une nouvelle valeur, en soi. Le palimpseste mémoriel que se sont offert les Noz, au Radiant – avant même de l’offrir aux autres – ce questionnement sur le temps, l’Art et la mémoire relève de l’illusion comique : pendant 2h30, chacun a pu replonger dans ses jeunes années, se croire, de nouveau les dents longues et les cheveux dans le vent. Il ne l’avait encore jamais dit jusque-là, mais Pétrier, c’est Dorian Gray, sans la décrépitude : éternel jeune homme désireux de manger le monde, qui dessine lui-même le processus de la chute inhérente, pour mieux l’éviter. Son Altesse, respectée et adorée du public, et derrière, la vraie peinture de lui-même, sous le bonnet, et l’analepse, toujours, puisqu’ainsi tout reprend de là où ça a commencé. Mieux, là où il n’est jamais allé mais où il veut nous emmener tous, cet été, à l’aube, pour rejouer Bonne-Espérance, en intégralité et costumes d’époque. En plein air, près d’un lac et jusqu’au mur, la limite de tout ce qui est civilisé. Et là, nous saurons.
NB: Les Noz d'émeraude, malheureusement absent jeudi dernier, ressortira au 1er trimestre 2026 avec une édition augmentée. Nouveau format, nouveau papier, nouvelles rencontres.
*Le Voyage
J’empire
Nouvelle Star
Le cimetière d’Orville
Rien vu venir
Juste avant la fin du monde
Cheval Punk
Sculpture lente
Le match du siècle
Marie-Fleur
Une histoire de cul
Mathématiques modernes
Anassaï
Aurélia
Le Signe
End of the story
La fête s’achève
17:14 Publié dans Blog | Lien permanent





















