09/07/2026
I wanna live like common people.
Une vie de concerts, c’est un continuum qui fait que, le mois dernier, je suis allé voir un artiste 40 ans après l’avoir vu pour la première fois. J’ai vu des chanteurs (ou des groupes) des dizaines de fois, me suis lassé de peu, finalement, j’en ai laissé partir, j’en ai oublié d’autres. Et quand on fait le bilan de cette métaphysique musicale, il reste peu de regrets. Le plus fort, peut-être, l’anomalie dans le parcours, s’est réglé de lui-même, hier, après bien des épreuves, des heures d’attente dans une gare surchauffée, un retard si conséquent que la question de l’abandon s’est posée. Mais parfois, le rendez-vous surmonte l’épuisement et je suis finalement arrivé au théâtre antique de Fourvière 20 mn après que Jarvis Cocker et son Pulp sont rentrés sur scène, devant un amphithéâtre plein à craquer, dont l’accès à la fosse, côté cour, était paradoxalement assez aisé : la vie en concert est tout de suite plus simple quand vous faites 1,85m. Il était donc là, devant moi, ce que je n’espérais plus et deux époques se sont télescopées, mon obsession depuis qu’Aurelia Kreit s’est reformé pour la sortie du roman du même nom. Là encore, ce sont trente années qui parlaient d’elles-mêmes, les fêtes et le Common People entonné à tue-tête, comme un rituel. Jarvis est comme il a toujours été, élégant, dégingandé, expressif à souhait dans ses mimiques, ses hoquets, son allure de Woody Allen à cheveux filasses dans le corps de Jacques Higelin, ses vestes de costumes si…anglaises, ses chemises colorées ; le light-show est impressionnant pour un concert en plein air, le spectacle est rodé, à 63 ans, si le plaisir de jouer n’est pas là, eh bien on ne joue pas et là, ça joue, vraiment, pleinement, en deux parties entrecoupées d’une mi-temps de 15 minutes annoncées. Jarvis, juché sur un caisson en bord de scène, est à quelques mètres de moi et moi je repense à tout ce qui s’est passé depuis que sa musique m’accompagne, depuis ce Disco 2000 que j’aurai donc raté, mais tant pis : il n’y a rien de mieux que la certitude d’être là où on doit être et j’y suis ; arrivé de loin et revenu d’encore plus. C’est comme une case cochée et il le sait, Jarvis, qui veut jouer le plus de chansons possibles avant 23h55 et qui introduit la dernière avec volupté parce qu’il sait qu’elle va soulever le théâtre, que des gens – dont moi – vont perdre leur voix en hurlant qu’ils rêvent de vivre comme des personnes normales alors même qu’ils ne le sont pas. Il profite même du break vocal pour présenter les musiciens, les historiques, les nouveaux, c’est fascinant de voir un homme autant intégrer son propre univers et tout donner le temps de la représentation. Quitte à ce que les images de lui qui défilent en arrière-plan soient celles du passé, le sien, le nôtre. Des belles années, un peu folles, et le sentiment, depuis hier, qu’on ne les a pas tout à fait perdues.
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24/06/2026
Il va falloir faire avec (ou plutôt sans).
J’ai eu le malheur, la semaine dernière, d’exprimer des réserves sur le concert de Benjamin Biolay aux Arènes de Nîmes, en première partie d’une soirée pourtant vendue comme un co-plateau : set-list écourtée, service un poil minimum, absence quasi-totale du dernier album quand la partie électrique était annoncée… Je me suis attiré les foudres, sur les réseaux dits sociaux, des fanatiques qui ne supportent pas qu’on touche au mythe, le font savoir vertement -en le taguant à chaque fois, histoire de se faire bien voir – pratiquent l’attaque ad hominem (pas de souci, merci, ma vie va bien, et l’exercice critique a, à ce que je sache, encore le droit d’exister) et la diffamation. Voire la menace puisque l’une de ses furies m’a quasiment sommé de ne pas me présenter hier, au théâtre de la mer. Chez moi, et chez lui. J’y suis évidemment allé, et j’ai bien fait, parce que le concert a été très bon, cette fois-ci, complet, enjoué, les morceaux essentiels – pour moi – toujours en place : la Superbe, les Cerfs-volants, Ton héritage… Le Biolay festif n’est pas forcément ma tasse de thé et quand les tubes Comme un voiture volée, Idéogrammes ou autres sont repris à tue-tête par les jeunes fans – qui n’ont rien à envier à leurs ainées côté hystérie – moi je regarde les musiciens évoluer, Donatien, Jaconelli, Entressangle, Almosnino, les deux filles au violon et au reste, les autres… Jusqu’à ce qu’il ramène mon ami Bruno Granier sur scène. Le petit cousin de Brassens, venu chanter Je suis un voyou sur ses terres, c’est beau, même si j’aurais préféré une chanson moins connue : la concession au grand nombre, toujours. L’avantage du théâtre de la mer, c’est qu’il est très facile d’être devant, surtout quand on fait 1,85m, ça permet d’être dans le concert, sa progression, ses interactions et Saint-Clair a été mieux jouée hier que les années précédentes au même endroit. Ce qui différencie un bon concert d’un concert moyen, outre sa propre perception, c’est quand il efface les réserves du précédent, relance la machine jusqu’à la prochaine tournée. Les rendez-vous sur la route avec les artistes ont toujours ponctué ma vie, entre Barbara, Higelin, Murat, Eicher, le Voyage de Noz… J’ai un ego, une œuvre propre, je les laisse volontiers partir pour mieux les retrouver. Et les chroniques que je fais de leurs concerts, ce sont des instantanés que je garde pour moi et que je donne à lire : c’est le paradoxe de l’écrivain, dans l’égotisme, l’exercice critique, l’examen de soi. Mais c’est certainement difficile à comprendre pour certains.
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23/06/2026
Comme dans une chanson d'Hostettler.
J’ai suffisamment fait le lien entre mon ami Éric Hostettler et Stephan Eicher, pas plus tard qu’en dessous pour ne pas réagir, au bout d’une semaine, à cette vidéo captée lors d’un concert dans une chapelle, dans les conditions idéales pour un guitare-voix, la vraie façon de savoir si une chanson est bonne. J’ai entendu tout et son contraire, en près de vingt ans, sur Éric, sa voix, ses références musicales, les arrangements etc. Je me suis épuisé, un temps, à le défendre bec et ongles, à dire que sur Trop Pas, par exemple, il fallait le suivre, le rythme démentiel de l’écriture, et composer 13 chansons variées, dans des genres différents, j’ai cessé, de guerre lasse. Mais nous, nous n’avons jamais arrêté, même quand des éléments nous ont éloignés : c’est lui, que je venais de rencontrer, qui a accueilli NADA en studio, c’est à lui que j’ai confié deux premières chansons, refusées par son groupe, qui l’ont poussé à faire son premier album studio, l’Eclaircie, que clôture Au-dessus des eaux & des plaines. C’est à sa table qu’est né Quantifier l’amour ou Ton Egide, c’est lui que j’ai ramené vers son pote de fac (et sa nièce Clara) pour que Coup du sort finisse une année Littérature & Musique de toute beauté. C’est lui qui chante sur le square, en piano-voix, pour que l’Abandon, son dernier EP, semble jamais se terminer… Elles sont toutes là, entre autres, sur ce concert acoustique et à vrai dire ça fait un drôle d’effet, d’entendre ces morceaux s’aligner : évidemment, il en manque certains, il y a ceux, aussi, qu’on n’a pas écrits parce que c’est la règle du jeu, ; il y a la chanson de Springsteen, la Haine des absents et même un inédit, les Brumes du passé, au titre inspiré par Leonardo Padura. J’aurais aimé qu’il termine par l’Ecole buissonnière, que d’autres chantent pour lui, mais si on va pas là, il eût fallu qu’il chantât Faire l’hélicoptère ou l’Embuscade, la chanson de Tébessa : les chanteurs que j’aime font ce qu’ils veulent, il n’y a aucune raison qu’Hostet’ échappe à la règle.
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03/06/2026
In a Lifetime.
J’ai enfin pu avouer hier à ma mère que je ne suis pas allé réviser l’anglais pour le Bac chez un copain, ce soir de juin 1986, mais que j’étais aux Eclanova de Villeurbanne, ce festival gratuit de musique où j’ai vu cet énergumène suisse encore inconnu mais qui nous berçait déjà d’un Two people in a room entêtant dont Cédric, mon acolyte de lycée, prédira que son auteur ne durerait pas longtemps sur la scène musicale. Pour le Bac, il y a prescription et mon père n’est plus là pour me demander des comptes; pour ce qui est de la durée de l’artiste, on est dans le plantage le plus profond: quarante ans après, fort d’une bande-son qui est celle des quinquas bien tassés venus le voir hier, au Domaine d’O de Montpellier, l’Helvète esthète se présentait Seul sur scène, pas comme il l’a déjà fait comme musicien, mais comme acteur de sa propre pièce, un rêve de gosse pour cet autodidacte - l’école, ça a pas trop marché - dont le papa tzigane jouait de l’accordéon à une époque où jouer de la musique pour les autres était une façon comme une autre de gagner sa vie. Le voilà donc, Stephan, se présentant sur une I-scene d’un blanc immaculé, avec un pupitre au centre et un écran derrière. Qui s’avérera le premier protagoniste de la pièce - qui suis-je, moi, sur-titre ? - en demandant, comme s’il les interpellait, aux spectateurs de ranger leurs portables, de profiter du moment comme tout le monde le fait au théâtre. Sauf les quelques irréductibles persuadés de leur prépotence qui seront vertement rappelés à l’ordre par un homme qui aurait pu être moi. C’est donc (quasiment) sans parasite lumineux que le jeu s’est déroulé, avec une scène qui se module d’elle-même, remontant le cours du temps et après quelques morceaux en guitare-voix, dont un Déjeuner en paix vite interrompu - ça n’est pas le moment - le côté jardin se relie au pôle central, ramenant les premiers outils musicaux de l’artiste, des boîtes à rythme, des samples, un ours polaire au milieu pour rappeler son premier single, sous le nom de Grauzone, le groupe avec son frère Martin, et les morceaux des Chansons bleues, plus entendus depuis un siècle: les filles du Limmtaquai, Eisbär, Komm zurück… Il y a des effets cold-wave, la lumière et les décors qui va avec, quitte à rétrécir l’écran pour rappeler qu’il jouait alors dans des endroits plus petits. C’est une sacrée fontaine de jouvence, qu’il enchaine côté cour avec le piano, les compositions qu’il fait pour Philippe Djian, qui lui fournit les textes qu’il faut, toujours. Je me souviens de cette chronique-là, et me réjouis d’avoir connu ça, moi aussi, persuadé que le duo se reconnaîtrait dans la Haine des absents, entre autres : ça paraît présomptueux mais ça ne l’est pas. Moins affecté en tout cas que les airs que Stephan se donne parfois pour rappeler à tout le monde qu’on est, qu’il est au théâtre, lieu de la tragédie - ponctueront la pièce les noms de Tchekhov, de Racine, de Shakespeare et de… Eicher, par auto-dérision - de l’illusion comique (fût-ce par une chaise qui apparaît, une porte qui s’ouvre quand l’autre se ferme) et de la mise en abyme : quand Eicher joue Eicher jouant sa propre vie, c’est la nôtre qui défile, ses morceaux la ponctuant, ramenant tel moment, telle personne, telle sensation, l’impression est connue et fonctionne parfaitement avec des madeleines. Ici, c’est son père qu’il ramène via son accordéon, qui arrive seul mais qu’il a robotisé, moyennant une pièce d’un euro qu’il va chercher dans le public ; là, c’est assis au-devant de la scène qu’il va passer Crazy feeling de Lou Reed sur sa platine, choisi entre un Dylan, un Patti Smith, un Prince, du temps où il allait jusqu’à Bern pour acheter des disques, du temps, dit-il aux (rares) jeunes qui sont là que la musique était payante, qu’on en partageait l’écoute. Il a joué Prisonnière au piano, s’est planté, sa marque de fabrique garcimonière, m’a une fois de plus ramené Fred Vanneyre en enchaînant avec Rivière, réponse à la précédente, a demandé aux spectateurs de reprendre leurs portables, de programmer la minuterie à 3’ – le temps des œufs coques – pour qu’ils sonnent tous en plein break de Tu ne me dois rien, ce titre absolu qui nous fait penser qu’on lui doit beaucoup, a contrario. La scène finale est du même acabit, puisqu’à défaut de pouvoir le dire, il nous l’écrit, via son double, le sur-titre : Merci. C’est touchant, parce qu’il est peu probable qu’on soit là dans 40 ans. Pas même Christine, présente avec moi hier, présente aussi aux Eclanova, en 1986, alors qu’elle avait 15 ans : et des parents plus souples que les miens, alors.
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29/05/2026
Amour, Gloire & Beauté.
Je ne savais pas grand-chose de l’histoire de l’Albanie quand Alba (l'apocope) et Guillaume m’ont offert Indignité de Lea Ypi, un livre qui, présumaient-ils, me plairait pour son écriture et sa démarche littéraire, qu’ils identifiaient à Aurelia. Je ne sais pas ce qu’il en est de leur lecture d’Aurelia, mais j’ai souri en lisant ledit Indignité, en prenant mon temps, en allant chercher les informations qui me manquaient, en me reposant aussi parce que sa lecture est éprouvante, exigeante : on sent que l’autrice ne cède à aucune facilité – heureusement – s’autorise très peu de légèreté, si ce n’est dans l’ironie kafkaïenne des remontées administratives, quand elle s’agace qu’on s’étonne qu’elle soit venue seule à Tirana pour trouver la vérité sur sa grand-mère Leman. Sur la base d’une seule photographie, prise à Cortina d’Ampezzo, en pleine détente, au ski avec son mari, quand le monde est en feu, en 1941. Le (premier)problème, c’est que c’est sur les réseaux sociaux que Lea a trouvé le cliché, et que parmi les commentaires, on traite sa grand-mère de salope, communiste ou fasciste, c’est selon ; on reproche même à sa petite-fille – professeure de théorie politique à la London School of Economics – de faire des conférences autour du monde (grassement rémunérées) en oubliant que sa grand-mère a moisi des décennies durant dans une prison communiste. C’est injuste, mais ça n'émeut pas l’épistémologue, qui veut en avoir le cœur net et va chercher les dossiers sur place. Par analepse, le récit remonte très en amont, quand Leman, jeune garçon manqué, vit dans une famille d’aristocrates marquée par l’autorité d’Ibrahim Pacha, héros national, valeureux au combat mais mort en cuisine pour avoir mangé trop de baklavas, à peine quelques jours après la naissance de sa petite-fille. S’ensuivra dans la fresque une dramatique coïncidence entre la mort et la vie, jusqu’à ce que la cousine préférée de Leman préfère mettre fin à sa vie le jour-même de son mariage avec un industriel allemand aux mœurs douteuses. Juste après avoir glissé à Leman cette curieuse parabole : « Imagine une pièce pleine de fumée (…) ça devient suffocant, et tu te retrouves à avoir du mal à respirer. Tu quitterais cette pièce, toi, ou tu attendrais de l’aide ? » .
Juste après le drame, on cherche à éloigner l’in-fans mais, sans le savoir, on l’éduque dans la curiosité et la révolte : ainsi, via Leman, on revient sur l’histoire chaotique d’un pays que, de loin – à la Société des Nations, sous le protectorat de l’Italie et la faiblesse du Roi Zog – on a découpé en parcelles, sans penser aux habitants qu’on va déplacer et qui, de fait, peuvent se retrouver Grecs, Monténégrins, Kosovars, Turcs, Serbes… Via Leman, l’indépendance qu’elle acquiert, les rencontres qu’elle fait – très belle scène, sous couvert du Contrat Social, entre Asllan, fils de l’Ancien Premier Ministre qui refuse tout privilège, Leman, qui découvre avec agacement le sentiment amoureux, conseillée en cela par sa cousine Cocotte, et Enver Hoxa, compagnon de classe d’Asslan, iconoclaste et sauteur de balcons*. Leman y entend parler des Brigades Internationales, d’un monde qui change encore et dont le mariage de Cocotte sera, pour elle, une forme de chant du cygne. Lea Ypi, par mise en abyme, recrée les recherches de sa grand-mère, insérant des Intermèdes à la typographie administrative pour restituer des comptes=rendus (du Comité provisoire, de l’Assemblée constituante) pour restituer l’ambiance du pays juste avant l’Invasion italienne de 1939.
Le titre s’explique par opposition, à la violente altercation entre Asslan et son père, entre deux formes d’engagement, l’idéaliste et le pragmatique : quand Asslan reproche à son père d’avoir perdu toute dignité parce qu’il conteste le fait que Metaxás ait lancé le pays dans la guerre contre l’Italie, celui-ci lui répond : « as-tu seulement envisagé que (…) derrière Mussolini, il y a Hitler ? ». L’indignité, c’est aussi ce qui frappe Leman qui paie son insolence et son indépendance, par assimilation ; l’Albanie, c’est beau, tourmenté et ennuyeux a-t-elle dit à Asslan, lors de leur première rencontre : elle finira par en épouser les contours, sans la troisième acception, parce qu’on ne s’ennuie jamas, dans la vie de Leman. Jusqu’à sa lune de miel dans cette station de ski des Dolomites, photographie à l’appui, laquelle donnera matière à révisionnisme virtuel et à démonstration réhabilitante ; et littérature, puisque le dernier tiers de ce roman semble réunir les protagonistes et leur démiurge (« J’ai souvent essayé de les imaginer ensemble, de me figurer cette époque, la plus heureuse de sa vie ; comme ma grand-mère se plaisait à le dire ») avec – un peu – plus de liberté. Sans rien perdre de sa complexité : écrire sur Leman, c’est écrire sur l’Albanie, aux identités multiples, sur l’engagement communiste, inévitable (« Socialisme ou barbarie ? Quelle blague. »). Sur la question juive, aussi, à Salonique la magnifique comme ailleurs, le vieux Docteur Elias devenu 10017. Et en chapitre (presque) final, « Comprendre » : un des ressorts de la bonne littérature. Quand c’est Socrates qui lui demande quelle est (s)a profession, Lea Ypi, en Prologue (de fin, un oxymore) répond écrivaine : elle a bien raison : l’agent de sécurité, à l’aéroport de Thessalonique la gratifiera d’un : « Philosophes, historiens, politiciens, tous des menteurs ! (…) Je n’aime que les artistes ». Une allégorie, finalement, de ce qu’elle a fait et de ce qui lui reste à faire : elle pourra se consoler devant une rediffusion de « Amour, gloire & Beauté » en se disant qu’elle n’a pas manqué à sa parole.
Lea Ypi, Indignité, Calmann-Levy, 2025
* « Partir par la porte, payer le loyer à la propriétaire, s’en tenir au contrat, respecter la propriété privée mais pourquoi, exactement ? Il va sans dire que l’ordre du monde n’est pas le bon, au moins nous sommes d’accord là-dessus. Pourquoi restes-tu loyal à cette pagaille ? De mon point de vue, il faut d’abord dauter ; ensuite on réfléchit. D’abord la révolution, ensuite les réformes. »
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Que sont-ils tous donc devenus?
C’est assez dingue, quand on passe sa vie à écrire, qu’un autre trouve les mots pour vous, en 3’40 qui plus est, sur des sujets aussi parlants que l’amitié, l’amour qu’on porte à des gens, qu’on croit éternel, justement parce qu’il est délesté des lourdeurs de l’autre (amour). Et là, cet homme-là - que je connais depuis sa Fossette, que j’ai vu sur scène à ses débuts (avec Miossec et Philippe Katerine pour 50 francs !), qui a traversé ma vie entre son Courage des oiseaux, son Gros Boris, son Twenty-two, son Eleor, écouté chez Franck Gervaise, la première fois – balance son narratif pour dire le difficile chemin de ces liens qui se sont défaits, sans explication, le plus souvent, parce qu’on se convainc, de part et d’autre, du côté rédhibitoire de l’autre – un nom, ça se raye -pour ne pas se poser la question de soi. Un homme qui dit le temps qui passe sans revoir ceux dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils n’existent plus tout en continuant à être, quelque part. « J’attendais tôt ou tard que l’un de vous survienne », dit-il, pour ne pas avouer qu’à force d’attendre sans rien faire, eh bien, rien ne se passe. C’est un sujet qui m’a toujours parlé, sans que j’en dise rien : lui le chante, et très bien.
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21/05/2026
Dans la voiture-balai.
Aujourd’hui sort Tour de France, l’album live de la dernière tournée de Jean-Louis Murat, enregistré en 2022. La dernière, oui, parce que personne ne savait que le 25 mai de l’année d’après, le jour (ou la veille, ou le lendemain) de la sortie d’un Best-of dont il n’a jamais vraiment voulu, Jean-Louis s’est écroulé, chez lui, à Orcival, victime d’un arrêt cardiaque (toujours aimé la tautologie médicale, moi) après de fortes douleurs à la jambe. Cette tournée, j’en ai fait deux dates, une à Bourgoin, une à Montpellier, avec mon amie Christine, que j’ai convaincue de venir le voir, elle qui avait décidé qu’elle ne le ferait plus, après une mauvaise expérience de plus. Elle n’a pas regretté, tant l’homme semblait délesté des tourments qui l’ont souvent habité. Une tournée intimiste, avec le compère historique Denis Clavaizolle, son fils à la batterie histoire de montrer que ça faisait déjà trente ans (ou presque) qu’on allait voir le Bougnat sur scène, Fred comme s’il n’était jamais parti, si ses concerts avec Johnny (l’autre) n’avaient été qu’une grande farce inventée par Jean-Louis… Une tournée fondée sur ses derniers albums, comme toujours, avec la part belle faite à la vraie vie de John Buck, Baby love et Taormina, dont il ne joua que deux titres mais dont tout le monde se souvient parce que le morceau éponyme sera le dernier qu’il aura joué sur scène. Juste après le sublime Arc-en-ciel joué en piano-voix, à la Dolores, une chanson qu’il a adaptée de l’Arcobelano d’Adriano Celentano, la délestant de son côté pop pour en tirer une ballade testamentaire, prémonitoire, Je suis devenu un coucher de soleil Je parle comme les feuilles d'avril, Je vis enfin dans chaque voix sincère Avec les oiseaux je vis le chant subtil, comme s’il s’était seulement évaporé, loin de tout vacarme, et principalement celui qui a précédé la parution du livre de son fils aîné Yann, à qui d’aucuns reprochaient de ne pas avoir été suffisamment proche de son père pour en parler aussi longuement, qui a précédé la sortie dudit Tour de France, à qui les autres reprochaient de ne pas avoir été consultés. Je dis ça de loi, sans aucun enjeu, tellement je m’en fous : j’ai lu le livre, que je n’ai pas trouvé bon, parce qu’il ne suffit pas d’aligner les anecdotes privées pour atteindre ce que le bandeau promettait, dire à un père tout ce qu’on n’a pas pu lui dire de son vivant; j’ai commandé le disque, même si je serai sans doute déçu de son contenu parce qu’il ne contient pas le fameux Arc-en-ciel, qu’il est conçu sur la base de plusieurs enregistrements, comme tous les live officiels, alors que, filou et, qui sait, méfiant de la suite, j’ai enregistré moi-même, portable dans la poche de la veste, le concert de Bourgoin, dans son intégralité. Un pirate, à l’ancienne, avec un son plutôt bon, une très bonne performance. Tout ceci, je l’ai déjà raconté dans un Monde sans Murat, ce livre que beaucoup me demandent mais que l’éditeur semble ne plus vouloir vendre : même là-dessus, j’ai arrêté de me battre. Je m’amuse même que ceux qu’ils l’ont m’en ont dit le plus grand-bien, qu’une source très proche de Jean-Louis le présente même comme le meilleur bouquin sorti sur son père. Les thuriféraires auront fait le service minimum, mais je n’attendais rien d’eux et je n’ai pas été déçu. J’ai cru un temps que moi-aussi, j’irais faire un tour aux Vinzelles, avec Franck Gervaise, comme annoncé depuis bien avant la sortie du livre mais là non plus, rien ne s’est passé. Et rien de grave : je mène ma barque de création comme lui le faisait, loin de tout ça. J’ai failli mourir avant lui et, toujours là, je me dois à ma ligne directrice, à Aurelia, qui prend tout le temps que ma nouvelle vie me laisse. J’ai une pensée pour lui, aujourd’hui, parce qu’il vaut mieux fêter une création, même in abstentia, qu’un anniversaire de décès. Pour moi, Jean-Louis, c’est comme Barbara avant lui : il m’a convaincu qu’il fallait le laisser partir – je ne me le suis jamais approprié, pas une seconde – pour mieux revenir. En écoutant ses disques : ça tombe bien, il y en a un qui sort aujourd’hui.
photo de Florence Couté.
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18/04/2026
Un livre-disque.
J'ai quelque part une photo de moi enfant - petit blond bouclé - assis sagement devant le tourne-disque, mon nounours sur les genoux, lisant l'histoire qui m'était racontée simultanément. Il faut croire que cette permanence a joué, puisque bien des décennies plus tard, après une dernière à voir évoluer le projet, initié par mon ami Sandro et repris, différemment, par le Maestro Fred Dubois (le directeur artistique de Trop Pas!), voilà aujourd'hui, enfin, Ciao Bella, quatre chansons disponibles sur toutes les plateformes numériques, à écouter, c'est encore mieux, en lisant la nouvelle offerte ici.
C'est un vraie joie de voir cette histoire rendue publique. Jean-Renaud Cuaz, qui héberge la nouvelle sur son site, en dit ça et c'est très beau :
"Il y a des soirs qui n’ont l’air de rien et qui pourtant s’installent en nous comme une musique obstinée. Celui que raconte Laurent Cachard commence par une porte tenue trop longtemps, un sourire qui s’attarde, et cette impression étrange de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas encore. La Petite Havane n’est qu’un décor, presque un alibi : on y boit, on y rit, on y danse un peu trop près, comme pour vérifier que tout cela est réel. Ils jouent à s’apprivoiser. Elle parle fort pour masquer ce qui tremble, lui murmure pour retenir ce qui déborde. Entre deux chansons d’adolescence, ils s’évaluent sans le dire, comme si chacun devinait chez l’autre une faille familière.
Le désir est là, évident, mais tenu en laisse, presque élégant. Il y a dans cette retenue une forme de courage, ou peut-être de peur plus raffinée. La nuit les pousse dehors. Les rues du Vieux Lille deviennent complices, sinueuses, propices aux confidences incomplètes. Elle se rapproche, il accueille, et leurs silences en disent plus que leurs phrases. Ils pourraient basculer, céder à la facilité d’un baiser qui résume tout. Mais non. Ils choisissent l’intervalle, ce fragile espace où tout est encore possible.
Alors ils inventent autre chose : une proximité sans possession, une tendresse sans promesse. Et quand enfin un geste arrive, il n’est pas conquête mais offrande. Le reste importe peu. Certaines nuits ne cherchent pas à durer : elles veulent seulement être inoubliables."
Bonne lecture et bonne écoute! Merci de me ramener enfant, un temps.
Merci à Eric Hostettler, pour l'hébergement musical.
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