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08/02/2019

Des chromosomes & des arbres.

ce-qui-nous-revient-500x944.jpgIl y a quelque chose de merveilleusement suranné et de jubilatoire dans l’oeuvre romanesque de Corinne Royer. Suranné, anachronique, dans une telle maîtrise de la phrase et du lexique qu’elle vous en laisse pantois, et heureux : allons, dans une littérature contemporaine qui s’ébaudit de la moindre métaphysique stomacale d’un autofictionnaire sponsorisé (un Café Malongo et une Volvic dès les dix premières lignes de Sérotonine, ça ne choque donc personne ?), voilà un auteur qui sans la moindre préciosité ponctue ses phrases de délices telles igné, puînée, étique, sanie, dilection, halitueuse ou orbe, entre autres. Ça n’est peut-être rien, mais quand ça s’inscrit dans l’écheveau d’un récit choral, et enchâssé, c’est comme un rappel de ce que l’écriture peut faire de mieux. Surtout quand on y ajoute le sujet : pour les mêmes raisons, je fuis depuis longtemps le roman qui n’explore pas autre chose que les miasmes du passé de l’auteur et frémis quand le genre s’empare d’un pan entier d’une histoire méconnue. Comme s’il s’agissait que la fiction, désormais, reprenne le flambeau du témoin puis de l’historien. Ajoute de l’Art à la vérité, et au temps. Pour Corinne Royer, après le très beau « Et leurs baisers au loin les suivent », c’est le destin contrarié de Marthe Gautier qui s’est imposé de lui-même. Qu’on dépasse, enfin, la périphrase fataliste de « la découvreuse oubliée », celle que le Professeur Lejeune déposséda de façon éhontée de la découverte majeure qu’elle fit en 1959 : celle du chromosome surnuméraire de la Trisomie 21. « Le petit chromosome en plus », qui fit comprendre que les Mongoliens n’en étaient pas. Le sujet, donc, comme matériau d’écriture : la rencontre entre la jeune thésarde en médecine, Louisa, 26 ans, et la glorieuse ancêtre, 91 ans quand elles se rencontrent. « C’est vous que je rejoins », ce qui devait être un solennel travail de doctorat se transforme, sous l’effet de l’analepse, en manuscrit de roman, récit à peine transformé des notes et impressions relevées dans des carnets anthracites à spirales. Pas celui, sang d’encre, qu’un facteur indélicat aura égaré, qu’une jeune sauvageonne aura retrouvé au pied d’un hêtre, sans y prêter davantage d’attention que ça. Dans « Ce qui nous revient », la matière est distillée selon différents procédés, alternés : la citation, le récit transformé – tel le compte-rendu d’une enquête – de Louisa, les souvenirs de Marthe. Et les notes en fin d’ouvrage.

La force d’une telle entreprise romanesque est de nous rendre plus savants à la fin de la lecture, et là aussi, c’est une respiration. Comme par revanche sur l’histoire, ce sont les femmes qui sont essentielles, dans ce roman, les hommes n’étant, souvent, que des révélateurs de ce qu’elles ont manqué ou fait de bien, c’est selon : trois générations, Marthe, Elena, Louisa. Trois parcours de vie, accidentés, non linéaires, d’un voyage aux Amériques sur le Mauritania, en 1955 à un Stabat Mater à Douarnenez pour le temps retrouvé, en vidéoconférence. Corinne Royer entremêle ses récits, les fait se croiser et correspondre, comme les strates d’un arbre finissent par en concéder l’âge : la doyenne croira retrouver chez la jeune femme le sourire de la sœur perdue, au même âge, la jeune femme compensera chez la doyenne ce qu’elle a accepté de la perte de sa mère, partie refaire sa vie et retrouvée en plein chœur, si j’ose dire. Elena, la muse, l’absente, à qui l’on doit dans le roman des pages SUBLIMES sur l’annonce (de la perte, du choix d’autres bras), sur son corollaire final, in abstentia. Jusqu’à un climax qui laisse sur le flanc, la sentence désenchantée de l’Oncle Ferguson, adjuvant révélateur : « Les femmes qu’on aime, il vaut mieux qu’elles nous quittent, ça évite qu’elles nous regardent vieillir. » On réfléchit à l’ordre des choses dans « Ce qui nous revient », et chacun se fait l’image mentale de sa propre antichambre de l’ostracisme. On interroge les mœurs, les époques, la dose de lâcheté qu’il faut pour déposséder et effacer quelqu’un des tablettes ; sur la communauté scientifique, aussi veule d’une part que courageuse de l’autre (réjouissant passage sur le refus de la canonisation de Lejeune). Et sur les arbres, aussi, le recours aux forêts qui ramènent à l’essentiel et nourrissent l’inspiration (parallèle touchant entre les chromosomes et les arbres qui ne s’élèveront jamais vers la lumière). Qu’il faudra transformer, avec méthode, sous peine de s’étioler, « à s’en vicier le sang », comme Nicolaï, faute de retrouver l’âme. La condition humaine – entre l’humanité chancelante et le souvenir des jours heureux - est sollicitée, dans toutes ses sphères, amoureuses, artistiques (quel peintre peint-il pour oublier qu’il est un mauvais peintre ?), esthétiques, par de touchants parallélismes : « Dit ce qu’elle pense devoir dire. Tait ce qu’elle pense devoir taire. »

On peut trouver des petits défauts à ce roman, la répétition de références un peu convenues (à Audiard et « Forrest Gump », on préférera « Mort à Venise » ou Kathe Winslet, au hasard), une légère propension au Deus ex Machina et à la mise en abyme, dans sa dernière partie, un poil accélérée. Voilà, c’est dit, et moi-même n’y crois pas : ce ne sont que des concessions à la construction d’un livre, amené à se terminer, même quand le lecteur n’en a pas envie. Même quand on le tient sur une dernière tempête, qui submerge le phare de la Jument, au large de l’île d’Ouessant, en même temps que la révélation finale – de celles qu’on ne dit pas dans une chronique – qui, avec un peu d’ironie et de tristesse, redonne corps aux protagonistes masculins. La connivence avec l’océan n’est pas la même qu’avec la forêt, un élément est plus mâle que l’autre dans son énonciation comme dans sa façon de soustraire. Pourtant, dans les deux endroits, les hommes se laissent emporter, nous dit l’auteure. Sans qu’on sache vraiment si l’acception est funèbre ou cyclique, comme une Valse. Ou comme ce livre.

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