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06/12/2018

Ce soir, je vous remercie de vous.

70CF9207-F1D6-4826-BC81-6BB9A6A5C46F.jpegIl faut croire que souvent tout concorde, surtout quand on n’en a plus envie. Il me fallait de l’énergie, à la fin d’une longue journée, pour m’extraire de mon repos et de mes pénates. La même démarche, l’engagement, qu’il faut pour aller voir des gens – à mon âge, plutôt des artistes – et ne pas se limiter à son univers, fût-il dense et, à son sens propre, complet. Deux choses m’ont mis la puce à l’oreille, ce jeudi soir : d’abord parce qu’un concert de chansons de Barbara le 6 décembre, c’est pile poil (voir la note du même jour), sans que personne de l’assemblée ne le sache, célébrer le 32ème anniversaire de la manifestation anti-Devaquet qui coûta la vie à Malik Oussekine et inspira à la dame en noir sa dernière grande chanson les enfants de novembre") ; ensuite parce que dans cette île vraiment singulière, il y a une multitude d’îlots que personne ne connaît vraiment et qu’un endroit, identifié bouge abandonné de l’extérieur et cabaret new-yorkais lounge et branché en inside méritait à lui seul le détour. Rien ne permet de le savoir, mais l’endroit se nomme Brassens-Révolution, parce qu’il est à l’angle de la rue du même nom (la dernière à porter cette appellation avec la Havane ?) et la rue Henri Barbusse, pour filer la métaphore Coco. Il est tenu – j’en saurai plus bientôt – par un homme qui fait sensiblement un mètre de plus que moi (ce qui dissuade) et un autre qui a eu l’élégance de me servir un verre gracieusement, une fois le bar fermé, pendant le concert, au vu de ma première réaction. A ce trio improbable, intitulé « Sans bagage », du nom d’une chanson de Barbara, réceptacle de sa vision des amours qu’il vaut mieux lâcher avant qu’elles se ternissent. C’est ainsi que Martine Bousquet et « ses hommes » - hors de question qu’on utilise une autre appellation – ont entamé un récital qui, en deux fois une petite heure, m’ont replongé (moi et d’autres) trente ans en arrière, à Bordeaux ou à Lyon, le temps, l’écart, de retrouver en y allant, cette excitation particulière d’aller à la rencontre de cette chanteuse qui donnait rendez-vous à son public mais le suppliait, dans le même temps, de la laisser partir, fermer ses volets de la maison de Précy pour méditer sur, à la louche, le temps qui passe, les amours qui font de même et l’idée – après qu’elle a chanté Brassens ou Brel – qu’une femme puisse enfin apporter ses propres mots aux maux qu’elle vit.

Martine Bousquet, disons-le tout net, a tout pour chanter Barbara : la gouaille et la fragilité, le profil sec et arqué que la lumière sublime. Celui d’un « Aigle noir » qu’elle a le bon goût de ne pas mettre au répertoire : trop personnel, trop incompris. Dès le premier morceau, je suis conquis, et il en faut, sur le sujet : c’est juste, équilibré, la formation guitare (tout en arpèges et en picking) - accordéon sonnant parfaitement avec la voix. A la guitare, Giovanni Ruffino, auteur-compositeur-interprète, Brassensophile piémontais, porte haut le manche et répond, en aller-retour permanent, au toucher de Pascal Rouger, un accordéoniste qui faillit lâcher prise jusqu’au moment où il entendit, dit-on, Roland Romanelli jouer pour la dame en noir. De ces heureuses rencontres, Martine Bousquet fit des représentations de Brassens ou Bobby Lapointe à « 22, V’là Georges » et leur proposa, en guise de continuum, un récital des plus belles chansons de Barbara. Impossible à choisir sans renoncer, évidemment, mais qui fit, hier, bouger plus d’un postérieur sur un siège ou debout, au fond. De là où j’ai encaissé, au plus lointain de mon âme, les « Vienne », « Dis, quand reviendras-tu ? », « Mon enfance », « Göttingen », « Nantes », et j’en passe, jusqu’à l'absolue "Solitude" et  l’inévitable « Ma plus belle histoire d’amour », autant de titres qui ne font pas seulement une œuvre, mais un parcours de vie, un temps retrouvé. Je découvre (encore) dans « Mes insomnies » que la dame a piqué un vers à Hamlet, je retrouve – l’aspiration de Martine – l’ambiance des cabarets que je n’ai bien sûr pas connue. Mais dans mon anachronisme assumé, j’ai vu dix fois Barbara sur scène – entre mes 20 ans à moi et sa mort à elle – et heureusement, hier, je ne me suis pas senti seul :  une femme se lève de son tabouret et me rejoint derrière, disant le texte et m’emportant dans la gestuelle (sans être vu). On retrouve, le temps d’un soupir, une époque dont nous ne sommes pas bêtement nostalgiques, mais qui nous manque par sa poésie et la profondeur de ses mots. Chacun y va de son anecdote et de sa connaissance de la longue dame brune, mais sans étalage. Même cet homme, longuement remercié par Martine, qui a connu Barbara à ses débuts, qui en sait plus que tout le monde, sur Liliane Bénelli, par exemple, l’accompagnatrice au destin tragique, héroïne immortelle, cependant, de la « petite Cantate ». Il se passe plus que ce qu’un seul être peut supporter, dans ce lieu improbable, et il est temps de retourner le compliment : « Ce soir, je vous remercie de vous », Martine, Giovanni & Pascal, ainsi que tous ceux qui ont œuvré à cette belle Générale. J’ai eu le bonheur, par anticipation, de dire de vive voix à celle qui fut Barbara, ce soir, ce que je pensais de son spectacle, en production : des mots que j’ai empruntés à William Sheller, qui travailla pour elle, au moment où un dénommé Patrick B. commit, il y a peu, un crime contre l’intégrité musicale. « On ne chante pas Barbara avec une voix de déménageur ». Dans sa justesse et sa fragilité, dans ses ratés magnifiques, sa volonté de bien faire - quitte à trop parler -  et dans tout ce qu’elle a donné d’elle-même, cette femme mérite largement de continuer la route. De poursuivre celle qu’on a tous vécue. Ça n’est pas seulement une heureuse surprise : c’est un privilège. Personnellement, je l'y attendrai,  et reviendrai, dans une sublime et assumée anamnèse.

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Comme des milliers d'oiseaux.

humanite-l-n-13154-du-05-12-1986-loi-devaquet-manifestations-1007701257_ML.jpgC’est en approchant du car qu’on a senti que quelque chose s’était tramé. C’était dans l’air, une pesanteur qui contrastait avec nos mines réjouies de gamins en vadrouille dans Paris. Le genre d’événement dont on se souvient longtemps du moment qui en a précédé l’annonce, puisque, juste après, plus rien n’est ni ne sera plus pareil. Cette intuition, personne de nous trois, ne l’a formulée, sur le Champ de Mars, mais chacun, en soi, l’a retenue, le plus longtemps possible, a souhaité, sans doute, que le chemin se refasse, à l’envers, comme une scène de cinéma qu’on refait parce que la première n’est pas réussie. Tout un pan de ce pour quoi nous étions venus allait se retourner contre nous, pas parce qu’on en était responsable, mais parce qu’on s’en était, un temps, désolidarisé. Les incidences d’une action nous viennent parfois avant la conscience de l’action elle-même. Ce six décembre allait nous marquer à vif, pour ce qu’on en avait raté : il y aurait toujours, et jusqu’au bout, une réserve, un goût amer, sans qu’on l’ait connu, lui, sans qu’on pût, le cas échéant, faire quelque chose pour lui, sinon avoir été à sa place, au mauvais endroit, au mauvais moment. Sans qu’on ait compris, encore, que la fin de la manifestation, à laquelle nous nous étions soustraits, avait signé la fin de sa vie, les premières rumeurs, les images, puis les annonces. Nous en étions, et aurions dû triompher de simplement en avoir été, mais non. L’histoire ne se refait pas, et nos aînés, qui s’étaient inventé une résistance, n’ont pas dû vivre mieux dans la connaissance, intime, de leur lâcheté. Nous n’avions commis aucun crime, à part celui d’avoir échappé aux voltigeurs. Mais il y avait tout cela, le drame et les trente ans qui suivraient, dans les cinquante derniers mètres qui nous séparaient du car du retour. Le même qui nous avait déposés, au petit matin, avec nos rêves, nos révoltes, notre certitude qu’on les ferait tomber tous, et non pas qu’un de nous y resterait. Sur le pavé de la rue Monsieur-le-Prince.

Les parents, à Lyon, devaient se faire un sang d’encre en voyant ces véhicules retournés puis incendiés, ces jeunes cagoulés et d’autres en larme parce qu’ils n’avaient prévu ni le citron – à verser sur les yeux pour dissiper les effets des lacrymogènes – ni les coups portés, par les CRS d’abord, venus dissiper la manif, par les policiers en civil, ensuite, qui frappaient fort, frappaient les plus faibles, les plus isolés, leur faisaient payer leur audace, leur fronderie contre l’autorité, contre le premier d’entre eux, aussi. Ah ça, Charles, il a dû s’en délecter, des rapports des quartiers généraux! Il allait, comme le Grand, comme le vrai, débarrasser Paris de la chienlit, faire comprendre aux provinciaux qu’y monter avait un coût, et qu’ils allaient le payer. Aucune cabine de disponible aux alentours du car, et l’énervement qui gagne les conducteurs, inquiets à l’idée que leur bus soit pris dans la nasse, qu’on ferme les issues, que rien, dans les horaires pas plus que dans le déroulement, ne soit respecté. On venait de mettre, en trois mois, plus d'un million de personnes dans la ru, 400 000 à Paris, aujourd'hui : ça n’était pas sans rappeler 68. 68-86, il suffit d’inverser les chiffres, comme Orwell dans 84, écrit en 48. La dystopie, ça n’était, pas plus que l’utopie, dans les gênes de ceux qui voyaient le France telle qu’elle les avait toujours servis : il fallait de l’ordre, parce que du désordre vient l’idée qu’il est parfois plus juste que l’ordre qu’on impose. C’était ce qu’il fallait faire comprendre à cette génération, en passant par les médias, par les sbires de service, aussi : le coup du Sida mental, quel génie ! «Les enfants du rock débile, les béats de Coluche et de Renaud, ahuris par les saturnales de Touche pas à mon pote !», quel lyrisme ! Tout y était, le conflit de générations, la morgue, l'aveuglement cynique. La peur de ne plus en être, aussi.

"Les enfants de novembre", à poursuivre.

16:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)