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21/12/2018

Lift Off!

Laurent CACHARD, 50 ans, au-dessus des eaux et des plaines.

HIPPOCAMPE & FATALISTE

moiparassié.jpgC’est parce « les femmes de sa vie » - sa mère, sa sœur et son ex-femme – l’ont convaincu qu’il fallait le faire qu’il a lâché les soixante-dix portraits qu’il a rédigés depuis 15 ans, pile. Depuis le premier autoportrait qui dit tout d’une époque qu’on pense encore proche quand tout d’elle sait désormais le temps qui s’est écoulé : on était en 2003, le titre principal citait « le Misanthrope », déjà, et le corps de l’article évoquait un drame à Vilnius. Laurent Cachard avait 35 ans, donc, rêvait d’être édité et ne le serait que cinq ans après, pour un livre qu’il avait, à cette époque, déjà écrit. Toute l’histoire de sa vie est dans ce décalage : jamais complètement là où il est, toujours entre deux eaux, deux projections, deux regrets. L’homme – imposant, charismatique, « au phrasé emphatique et en plus, juste et assuré », écrit-on de lui – n’ira pas plus loin. Tout juste concède-t-il qu’en rejoignant l’île singulière, il a à la fois perdu ses dernières attaches et gagné la liberté qu’il s’est toujours fixée comme principe. Quitte à souffrir, parfois, d’une solitude qu’il s’est choisie et dont la compagnie de celles qui croisent sa route ne semble pas le dévier. Il est aimé, même par celles qui l’ont perdu – à quelques exceptions près – il intrigue par cette intransigeance à laquelle il paraît ne jamais déroger. Quitte à ce qu’on ne le comprenne pas et qu’on juge – le refrain est connu – son altitude pour de la suffisance : il n’y a pas que les Girafes qui souffrent de ça. À présent, jure-t-il, il s’en fout, mais on n’est pas obligé de le croire. À cinquante ans, le voilà forcé au bilan dont sa mère lui parlait sans cesse, déjà, quand il était plus jeune. Il est là où personne ne l’attendait il y a cinq ans, médite au bord de mer dès qu’il le peut et termine, enfin, son quatrième roman, le Russe. Pour lui, personne ne peut se revendiquer écrivain tant qu’il n’est pas passé par ce type d’exercice, lyrique, monumental. Des années de travail et de découragement pour une œuvre qui n’aura sans doute pas le retentissement qu’on lui prédisait quand il l’a commencée, tout auréolé des succès de ses deux premiers romans. Dont le prix du 2ème pour « la partie de cache-cache », celui qu’il préfère, parce qu’il comprend ce qui reste de ce qu’il percevait de son enfance, encore. Peut-être a-t-il mangé, dès ses débuts, le pain blanc de son existence d’auteur, jusqu’à l’index du Bordas, en 2012, en compagnie de Shakespeare, entre autres. Ses faits d’armes, il s’est juré, la cinquantaine passée, de s’en séparer, de ne plus jamais les rappeler : il se souvient, dit-il, d’un vieux qui ressassait au basket qu’il avait battu le record du monde à la perche pendant la guerre, mais que personne n’avait jamais voulu le croire ! Il ne racontera plus, alors, la soirée qu’il a passée avec Alain Larrouquis, l’idole de sa jeunesse, à Orthez, lieu de ses exploits. Un romancier qui rencontre son personnage, ça n’est pas très courant, pourtant, et la vie de Laurent Cachard est parsemée de ces instants d’intensité qu’il recherche, quitte à en payer le prix, derrière. Quitte à ce qu’on s’éloigne de lui parce qu’il prend trop de place. Donne beaucoup mais demande autant, ou l’inverse, lui-même ne sait plus. Tout juste regrette-il, hébété, que manquent à l’appel de son cinquantenaire des êtres dont il n’aurait jamais pensé qu’ils pussent manquer. Les disparus, les vrais, les éloignés, passe encore, mais ceux à qui il a dédié telle chanson, tel ouvrage… Qui le fixera dans les yeux, ce 21 décembre – jour anniversaire de Paco, également – et susurrera « à la moitié du temps donné » avec le désespoir de l’auto-conviction ? Il balaie ça d’un revers de la main, sait qu’il faut chérir les présents plutôt que regretter les absents. Pas de grande fête comme pour ses 45 ans, ce concert géant où tous ceux dont il aime le travail depuis tant d’années ont défilé et joué pour lui sur la scène de À Thou bout d’Chant. Au moment même – il n’en a rien montré – où se jouait la seule part de sa vie dont il regrette maintenant qu’il n’en ait pas perçu les enjeux. C’est ainsi. Il s’est battu avec la culpabilité, a écopé sec, chez les marins, puis s’est remis, pas à pas. A replongé dans Aurélia, son grand œuvre, celui qu’il présentera au monde en même temps que « le Cœur en croix », dit-on, pourrait bien résonner une fois encore. Trente ans après, comme « le Voyage » de Gamine, qu’il est allé entendre sur la plage de Portiragnes, en dissimulant mal les larmes qui montaient. Il n’y a rien de plus essentiel pour cet homme que l’idée de permanence, qu’il place à toutes les sauces mais assume parfaitement. Se souvenant de tout quand d’autres se libèrent de leur poids. Pas étonnant qu’il paraisse cultivé, avec une telle mémoire – même, revendique-t-il, de l’inessentiel, pas étonnant non plus qu’on trouve toujours dans son entourage celle qu’il a connue à quatorze ans, avec qui il en a vécu vingt, Hippolyte à l’appui. Ce fils dont il aimerait qu’il ne se dise pas, quand lui partira, qu’il aurait pu plus lui parler. Comme lui regrette de ne pas l’avoir fait davantage avec son père : chez les Cachard, famille d’ogres, on est aussi pudique qu’on peut être démonstratif, quand la scène – All the world’s a stage – le nécessite. Son fils, il lui a consacré la première lettre ouverte de la belle collection du Réalgar, et le regarde faire ses choix avec autant d’inquiétude que d’admiration. En plein effet-miroir. Déjà nizanien à dix-sept ans – ce qui ne laisse guère de place à la vie (trois ans ?) – il vit en plein ce quiétisme du désespoir qui l’a déterminé : une forme de distance que confèrent la perte des illusions et l’ultra-sensibilité avec laquelle il vit les choses. Sa façon de croire qu’elles reviendront, même si elles sont passées. C’est l’objet de sa Révolution esthétique, la seule qui reste, donner au temps le culot de s’arrêter. Il fait sien le fatalisme hugolien, se promet de ne plus trop tempêter, la cinquantaine atteinte, sans grand espoir non plus : peut-il réellement s’empêcher de les pourfendre, les imposteurs et les rapaces ? Qui le fera s’il ne s’en occupe pas lui-même ?

On lui souhaite un dernier quart de siècle (le reste sera du bonus) pacifié, peut-être de vivre un de ses éternels retours d’adolescent nietzschéen. De moins endosser et de plus lâcher prise, sinon la grande carcasse finira par se voûter, inexorablement. L’Hippocampe – c’est ainsi qu’on l’appelle ici depuis qu’il a chroniqué sa première année sétoise - n’est pas à la croisée des chemins, ce serait mentir. Mais à un sérieux tournant, oui : professionnel, personnel, lui-même ne le sait pas. Il a vécu toutes les scènes rohmériennes qu’il pouvait vivre, portraituré tous ceux qu’il a aimés (et qu’il aime encore, c’est son corollaire). C’est un juste retour des choses qu’on le croque à son tour, mais ça n’est pas une sinécure : Emile Parchemin y était parvenu, il y a longtemps, dessinant un doigt pointant l’épicentre d’une spirale. Comme si tout était contenu dans le Tout : à cinquante ans, il n’y a plus d’autre alternative que celle de vivre pleinement. Esther Rochant.

 

Photo: Vincent Assié

Dernier portrait d'un recueil à paraître: "68 Portraits de mémoire"

 

 

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