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28/01/2017

NIE FERGESSEN (2/4).

IMG_0209.JPGLa ville en elle-même n’a pas bougé d’un iota. En garant sa voiture le long de l’avenue, devant l’hôtel, elle savait que ses repères, simples, s’imposeraient d’eux-mêmes, qu’à l’angle, la rue descendrait vers la Souris Verte, lieu de leurs exploits précédents. Deux ans, qu’est-ce que c’est, dans une vie ? Un interlude, une parenthèse ou, a contrario, une accélération du temps, des décisions, des cadres de vie qui changent. Elle pourrait les yeux fermés retrouver la chambre des techos, celle de l’after, une de ces pièces que les hôtels condamnent - bandes jaunes des scènes de crime comprises - une fois qu’elle leur a louée : parce que le règlement n’y est pas toujours respecté, que les odeurs (de pieds, de rhum, de tabac, de chouquettes, voire de daurades agressives) sont tenaces, vingt-cinq mois après. L’âge d’un enfant qui gambade, sans rien savoir de la rencontre qui l’a engendré. Elle chasse cette idée, d’un geste devant son visage : son enfant à elle grandit, le sien est déjà grand, ils ne se connaîtront jamais et ne se posent sans doute pas les questions d’une vie au conditionnel passé.

Ses pas l’ont menée machinalement devant la salle de concert. Elle n’y entrera que tout à l’heure, mais elle sait qu’à l’intérieur, l’armée travaille. Cyril est arrivé ce matin, avec Christian, Jean-François et des étudiants de BTS du lycée de la Communication, à Metz, ils ont installé un dispositif impressionnant : grues, travelling sur rails, une SonyF55, un GH4 Lumix, un Canon EOSC… Aux consoles de son et d’éclairage, ayant survécu à la mise en examen sollicitée par le directeur de l’hôtel précité, Fabien et Thomas créent l’ambiance, check le Recc – faut faire gaffe, c’est généreux dans le bas, les casques ! - Thomas commençant, c’est son concept, par envoyer de la fumée. On installe une scène à l’envers, Paul Gremillet, le très jeune batteur sosie de Barton Fink, est devant, tout au bord, tournant le dos à la fosse, ce qui n’inquiète personne, puisque le concept du tournage, c’est d’installer les spectateurs sur les planches, autour du duo. En mode Presley 68 come back special, comme elle, pile. Qui se demande s’il est venu, s’il est déjà là, en train d’écrire. Si tous ceux qui fourmillent, chacun à leur tâche, savent qui il est et pourquoi il se cache, dans un coin, pour écrire ces instants qui se passent. Paul est un musicien que le duo a repéré, qu’ils ont voulu pour eux : pendant l’installation, il danse ses morceaux, bat dans le vide, s’imprègne. Il les libère des programmations, les rend à leur liberté de guitaristes. Michaëla fait des mouvements de yoga, va chercher l’énergie qu’elle restituera tout à l’heure ; David distribue des cooool, signe que tout se passe bien. Dans l’envers du décor, il y a un grand écart avec le jour du concert d’il y a deux ans : moins de frénésie et de dispersion, l’affaire est réglée comme du papier musique, ça tombe bien. Mais elle ne sait rien de tout ça : elle fait partie de ceux qui arrivent quand tout est prêt. En avance, pour le coup, cette fois-ci : retrouvant dans les rues, les enseignes, une partie du froid aussi, la mélancolie suffisante pour se dire que rien n’a changé et que tout, pourtant, est différent.

Devant la Souris Verte, il y a déjà du monde : la production a demandé aux heureux élus – le nombre de spectateurs est évidemment restreint par la configuration, au grand dam du groupe qui supporte mal l’idée de faire des déçus – de venir à midi, pour une entrée à 13heures, qui attendra un peu, quand même. Elle hésite à s’approcher : retrouver tel ou tel visage connu l’amènerait déjà à considérer le présent comme tel, à sortir d’un entre-deux temporel qu’elle fait durer. Revenir, c’est ancrer une réalité qui n’est plus, souvent. Elle se réfugie dans un bar, commande un Saint-Véran. Ironie, elle reconnaît au millième de seconde l’intro piano de « l’Aigle Noir », ferme les yeux, s’imprègne de ce morceau qu’elle a tant écouté, les arrangements de Michel Colombier, la guitare rock, la partition de basse surréelle, la levée de batterie… Qu’est-ce qu’elle raconte, cette chanson, qu’elle n’ait pas connu aussi ? À la fin du verre et du morceau, hagarde, elle paie et se dirige vers l’entrée de la salle. Il s’est passé une demi-heure, mais elle est plus importante que les deux années écoulées. On a déjà fait entrer le public, on lui reproche son retard, elle s’excuse, sourit tristement. Anne, à la porte, ne sait pas pourquoi elle le fait, mais elle le fait, la laisse entrer, l’accompagne, pousse pour elle la lourde porte : elles traversent la fosse qu’elle avait quittée bondée, deux ans avant, n’a pas le temps de s’attarder sur le matériel en place, les projecteurs, les deux consoles en contrebas de la scène. Il reste une place côté jardin, elle a juste le temps de s’installer dans l’obscurité et l’épais brouillard de Thomas, pas celui de regarder s’il est là, parmi les spectateurs, ou quelque part ailleurs, à s’émouvoir de sa venue.

16:39 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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