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16/02/2011

Je pars pour de longs mois en laissant Margot (1/2)

J'ai participé, il y a quelques années, maintenant, en filigrane et toujours en décalage avec l'actualité, à la merveilleuse revue de cinéma "La Berlue", que Luc Hernandez menait avec maestria. J'y ai rédigé quelques articles oubliables, et un qui l'est moins, puisqu'il rendait compte à la fois de l'admiration que j'avais (et ai toujours) pour Eric Rohmer et de l'affection que j'ai gardée pour "une" de ses actrices, Amanda Langlet. Je reproduis (et retape en l'état) ici l'article extrait du n°27, d'oct. nov.99 : 60 pages, 20 francs...

Quand Amanda Langlet se livre sur son métier d'actrice, sur un passé rohmérien et un avenir qui s'inscrit en pointillé, on n'est plus vraiment dans "Pauline à la plage", mais on n'est pas très loin, par contre, de Margot, la confidente de "Conte d'été": quelque part entre la vérité qui fuse et la confiance qui s'instaure. Ne serait-ce que pour cet art du dialogue, jamais actrice n'aura sans doute autant mérité l'appellation aussi galvaudée qu'elle peut être réductrice, d'actrice rohmérienne.

Image 1.pngJe dois dire que ça a commencé comme ça. Nous étions en septembre 1998 et toute une presse s'extasiait devant des actrices censées représenter la nouvelle Nouvelle Vague du cinéma français; que du beau monde, à vrai dire, mais qu'il était surprenant de voir élevé au rang de stars. Des stars très simples, nous disait-on, mais très porteuses aussi. Sandrine Kiberlain, Virginie Ledoyen, Elodie Bouchez posaient toutes les trois à la Une de Première et quelque chose me gênait là-dedans. Pour qui a vu la petite Elodie se hisser sur les planches du Transbordeur, il y a quatre ans maintenant, et chanter avec Jean-Louis Murat un morceau de la Bande Originale de "Mademoiselle Personne", pour qui se souvient de Sandrine Kiberlain se retournant rue de la République pour le dernier plan de "En avoir ou pas", il y avait comme une intrusion, pire, une défloraison.

Et puis, tout simplement, j'ai rencontré Amanda Langlet. Parce qu'on rencontre simplement Amanda Langlet. On ne l'attend pas des heures dans les salons aseptisés d'un grand hôtel lyonnais ou parisien, on la croise au détour d'un petit festival de cinéma qui programme "Conte d'été" juste avant "Conte d'automne", en toute logique, et puis on l'écoute parler du cinéma de Rohmer, de Rohmer lui-même et de son métier d'actrice. Et puis, puisqu'elle est "bavarde" et l'avoue volontiers, on la laisse faire parce qu'elle s'avère passionnante, et très solidement ancrée dans une réalité qui ne désavoue pas ce personnage de Margot auquel, quand les lumières se rallument, elle finit par ressembler autant qu'elle s'en distingue. On aimerait être Gaspard à la place de Melvil Poulpaud pour que la conversation devienne excusive et se poursuive sur les rivages de Saint-Enogat. Et puis on se console, parce que la parole d'Amanda survit à la mise en scène de celui qui a su la filmer. D'ailleurs, pour elle, "ce sont les gens qui enferment les acteurs dans Rohmer", et si elle témoigne volontiers que l'auteur sait se servir de ceux que peuvent lui apporter ses comédiens, elle sait que la distance inhérente au métier d'acteur est respectée comme partout ailleurs: "c'est ma façon de parler mais ce ne sont pas mes mots". Simple tautologie, ou manière élégante d'évacuer les questions qui ne manquent jamais d'arriver quand un Rohmer est au programme: est-ce que vous improvisez quand vous parlez? Vous croyez qu'on parle comme ça dans la vie? etc. Amanda y répond simplement, encore, répète que la part de spontanéité apparente est "une impression fausse", que les acteurs "doivent faire preuve d'une grande connaissance du texte parce que celui-ci est écrit à la virgule par Rohmer", ce dont témoigne la parution récente des scénarii des Contes des quatre saisons dans la Bibliothèque des Cahiers du cinéma.conte_d_ete_1995_diaporama.jpg

On rompt ainsi avec un syllogisme qui veut que parce que Rohmer, en une scène, celle du repas dans "le Rayon vert", a joué sur la spontanéité et le dialogue direct, et qu'il a reproduit ponctuellement l'entreprise, notamment dans certaines scènes de "Conte d'été", Rohmer est un metteur en scène qui improvise. "Bien sûr", les mouvements de caméra sont préparés, même si leur application ensuite est toute rohmérienne, avec "un plateau en bois, et cette caméra fixée sur une charrette, poussée par Eric lui-même", ou encore "ce travelling, dans "les rendez-vous de Paris", fait sur un fauteuil d'handicapé". Et notre phrasé rohmérien, alors? "La seule conséquence d'une prise de son directe, sans post synchronisation, et l'obligation de couvrir le bruit des mouettes, et de la marée qui monte"... Quand les mouettes ruinent la critique, c'est toute une légende qui se trouve mangée au mythe!

eric_rohmer.jpg"Eric", Amanda l'a croisé tout aussi simplement que nous l'avons rencontrée elle. Par une espèce de "chassé-croisé" qui l'a vue envoyer une photographie au réalisateur, lequel l'a ressortie par hasard quelques mois plus tard et a décidé que Pauline, ce serait elle. Alors, il l'a appelée. Un jour, sur son répondeur, elle a entendu "Allo, bonjour, c'est Eric Rohmer". Une belle histoire. Parce que les castings, chez Rohmer, "ce sont souvent les actrices qui les font: elles lui écrivent, et lui demandent de tourner pour lui". Elle, elle a eu une place un peu privilégiée, parce qu'il l'a prise sous son aile paternelle, du fait de son jeune âge; elle a un peu grandi avec lui, parce que leur relation a dépassé les "cinq semaines de tournage consacrées à Pauline". Quand elle va voir Rohmer, Amanda ne lui parle pas spécialement cinéma: ils conversent, il lui parle d'un livre qu'il a lu, elle lui parle de l'actualité. Ils parlent de tout, "rien de spécialement intéressant", selon elle. On aimerait voir... Avant "Conte d'été", quand elle lui demande à quoi "va ressembler le film", il lui répond: "au scénario", par coquetterie et goût du mystère. Rohmer, nous dit-elle encore, "c'est quelqu'un de fondamentalement drôle, dans sa vie et dans ses films", un "homme de culture", de plus de quatre-vingts ans, "qui se fiche de sa position dans le cinéma français", déteste qu'on lui libère une place dans le métro et "affole les vendeuses" d'un grand magasin en choisissant des maillots de bain pour ses personnages féminins, qu'il voulait filmer "avec une unité de couleur". Léna, l'absente, sera en bleu, Margot, la confidente, en rouge, principalement. S'il le faut, sur l'instant, il lui prêtera même sa casquette chinoise, un peu grande pour elle, mais qui accentue ce côté mutin qui pousse Margot à regarder Gaspard et à lui dire: "Eh bien, réalise-toi à moitié si tu ne le peux pas pleinement. Tu arriveras peut-être aux trois quarts d'existence, avec un petit effort!".


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23:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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