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08/01/2019

YAËL.

"Il faudra des enfants et du temps pour faire taire leurs peurs" D.L, "Misono".


Capture d’écran 2019-01-06 à 23.48.15.pngIl y a mille façons de se plier au deuil, mais c’est ce qu’on sait à cinquante ans, pas à ton âge. Laisse-moi juste, dans ton chagrin, te présenter la mienne : on ne se connaît pas, tu sauras vite que je ne prendrai pas avec toi les précautions que ceux qui t’aiment et t’entourent se sentent obligés de décupler, de fait. La brutalité, la violence de la perte, aucun mot ne peut expliquer, justifier ça. Il n’y a rien qui remplacera ce papa en or que tu avais dégotté, comme s’il y avait un prix à payer derrière une telle chance. Rien qui ne palliera, dans toutes les années que tu vas passer sans lui, les balades qu’il te faisait faire, les week-ends passés avec lui dont, une semaine sur deux, il tentait de te cacher la mélancolie du dimanche, en fin d’après-midi. Il était tellement fier de toi, ton Papa, fier d’avoir incarné quelque chose auquel il croyait vraiment, une espèce d’universalité, de mélange. Il y a quelques années, devant l’injustice bête de certains enfants, il était monté au créneau, lui, l’homme docile, se serait opposé à lui seul à la marche crasse du monde, enfin d’un monde qui ne sera jamais le tien, qui n’aura jamais été le sien. Yaël, tes deux syllabes et tes dents du bonheur sont ce qu’il aura laissé de plus beau, au-delà même de son travail d’artiste, et c’est dur, à ton âge, de subir cette charge, mais il faut que tu transformes ça, que tu en fasses une force, au fur et à mesure que tu avanceras dans la vie. Combien sommes-nous, ces jours-ci, à penser à toi, à nous dire qu’on se serait bien sacrifié pour que ton Papa reste, qu’il te protège autant que tu auras besoin qu’il le fasse, dans ton existence de petit homme ? C’est une vague, un truc à quoi tu devras penser à chaque fois que tu auras du chagrin ou mieux, sans la tristesse, à cet instant à mi-chemin entre la fin du sommeil et le réveil, tu vois ?

Yaël, un jour, toi-même, tu sauras exactement ce que ton Papa a ressenti, quand tu tiendras un petit bout d’homme dans tes bras, la chair de ta chair, la somme d’un amour. Toi aussi, tu chercheras à compenser, dans l’existence de ton petit bout d’Homme (donc de femme, possiblement), le manque du Papi qu’il aurait dû devenir, paisiblement. Mais accroche-toi, Yaël, parce qu’il faudra alors que tu lui parles de l’Enfance éternelle, que tu le convainques à son tour comme il faudra qu’on te l’explique à toi qu’il a choisi la fraternité des musiciens, la chaleur du groupe, le masque du costume (ou l’inverse) pour cacher un peu de sa timidité. Tous les enfants grandissent, dit-on, sauf deux : le premier, on t’en a déjà parlé, le second, eh bien, ce sera lui, indéfiniment. Il faudra recréer ce fameux pochoir que tout Lyon a vu, que tu te permettes, chez toi, enfin, de dessiner sur les murs. Faire le lien entre les époques, le faire vivre puisqu’il est littéralement impossible, interdit, qu’il ne vive plus. Yaël, l’ironie du sort veut qu’à sept ans, on dise qu’on atteint l’âge de raison : ce sort-là, qui t’est réservé, je lui tordrais le cou à mains nues si je pouvais le faire, mais je ne peux qu’implorer que, dans ta tristesse, tu repères cette foule qui se tient les coudes pour accompagner ton Papa. C’est la même que celle qui se pressait à ses concerts, quand il ne jurait que par le « No Future » parce qu’il n’avait aucune idée de ce que serait un futur qui mènerait à toi. Tu es son plus grand bonheur et ça, c’est immortel.

Je ne serai pas là aujourd'hui : j’habite loin et c’est difficile de dire à son employeur qu’on ne vient pas travailler parce qu’on a perdu une source d’inspiration, de respect et d’humanisme, tu verras. J’écrivais récemment à propos d’un autre chanteur que j’aurais la chance, moi, de faire comme s’il était (encore) là, de ne pas subir l’absence de plein fouet. Mais j’écris des livres sur la temporalité, Yaël, ton Papa en a lu au moins un, qui traite d’un autre enfant qui n’a pas connu son père. C’est peu de temps, sept ans, te diras-tu dans les moments de fatigue : mais à l’échelle de l’amour de ton Papa, c’est toute une vie, et même un peu plus. Sois fort ne veut rien dire, petit d’homme. Devenir qui tu es sera sa plus grande victoire.

Je t’embrasse, Yaël. Nous sommes des milliers à te tenir la main.

 

 

NB: ce texte est publié avec l'autorisation de la famille de Denis Lecarme.
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08:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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