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25/01/2018

Le Cercle des Chefs d'Atelier.

Capture d’écran 2018-01-25 à 14.14.53.pngQuarante ans après avoir arrêté de jouer, ils ont continué, tous, à aller « au basket » le vendredi. À laisser leurs femmes devant leur feuilleton en promettant de ne pas rentrer tard, cette fois-ci. À cette époque, la leur, on ne parlait pas de féminisme, d’ailleurs, c’était inscrit dans les statuts de l’association: pas d’équipes de filles. Pour jouer au basket-ball, les sœurs des membres de ce club devaient aller chez l’ennemi honni - la grenouille de La Fontaine, qui voulut se faire aussi grosse que le boeuf villeurbannais - ou dans la banlieue limitrophe. Pas de filles, les femmes au foyer et les hommes entre eux, le vendredi soir, enfin ceux dont on disait, d’un air entendu, qu’ils portaient la culotte chez eux. Ce qui supportait mal, souvent, le principe de réalité, mais dans cet espace et ce lieu hors du temps, ça n’était pas grave. Au bout de toute une vie, on comprendra que ces femmes-là les laissaient y aller parce que c’était leur moment, leur histoire. La permanence - au sens propre et figuré - d’un club qui était bien plus qu’un club de sport, mais une partie de l’histoire de la Croix-Rousse. Pas Olympique comme le voisin, mais pastorale. D’une paroisse (Saint-Bernard) disparue depuis longtemps, qui guette encore les premiers signes de sa transformation en bureaux privés, avec vue plongeante sur la ville. Ils étaient tous nés là, sur les pentes de la colline qui travaille, avaient accédé, socialement, au plateau ou à la proche banlieue. À cette époque, la leur, on ne s’ébaudissait pas d’habiter des quartiers ouvriers en trouvant ça foooooooormidable et atypique. D’ailleurs, pour certains, la banlieue choisie n’était pas proche, mais rurale. Ce sont eux qui arrivaient les derniers, faisant râler les derniers autochtones du Boulevard, qui n’avaient que quelques pas à faire avant de pousser la lourde porte de la rue de Crimée, monter les marches abruptes plongées dans l’obscurité et aboutir dans cette cour intérieure, piste idéale de pétanque pour les beaux jours. Les autres pestaient parce qu’ils avaient tourné une heure avant de se garer, eux qui avaient connu le stationnement anarchique dans l’impasse d’à-côté, jamais verbalisé. De toute manière, on râlait beaucoup, au Cercle des chefs d’atelier. Contre les co-locataires des lieux (les joueurs de billard carambole de la salle adjacente, fermée par un rideau d’un carton ondulé jaunâtre), contre les anciens – ceux qu’ils n’étaient pas encore devenus, les Fournier, Martin, Buemi, Varlot, Baptiste - qui radotaient, contre les jeunes qui ne venaient pas, contre ceux qui venaient aussi. Ils ne l’ont jamais dit ouvertement mais ils ne se sentaient jamais aussi bien qu’entre eux, entre habitués. Au moment où commençait enfin, la partie de cartes, une coinche qui, même sans accent, tournait vite à la galéjade, entre celui qui ne suivait pas, celui qui se trompait et celui qui ne supportait pas qu’on se trompât. Dans la discussion, on faisait le tour du quartier, on médisait un peu sur untel que sa femme n’avait pas laissé venir (ou qui, pour vérifier l'état de son mari, mettait une chaise en travers de la porte de la chambre), sur celui qui ne donnait pas signe de vie depuis plusieurs semaines, on se plaignait de son boulot, de ses collègues. Pas trop longtemps non plus pour ne pas froisser celui qui n’avait pas bénéficié du même ascenseur social, le mécanicien,  l'ébéniste. Il y avait toujours, de toute manière, un fonctionnaire (un prof de maths, un conducteur de bus) pour servir de bouc émissaire et mettre tout le monde d’accord. On évoquait de moins en moins les matchs du lendemain ou de la semaine d’avant, jusqu’au moment, que chacun savait fatidique, où il n’y eut plus de matchs du tout: la vie était passée, la relève n’avait pas suivi, les enfants de leurs enfants feraient du basket ailleurs ou pas de basket du tout. La salle serait rasée, on proposerait même une fusion, un temps, entre les deux clubs d’un même quartier. Il n’y aurait pas d’assemblée générale nourrie comme à l’époque, de chaises partout et de candidatures spontanées, il n’y aurait pas la coquetterie du trésorier remettant son poste en jeu alors que les comptes sont justes au centime près, pas de cette petite bile nourrie contre des décisions prises en trop petit comité, entre frères, parfois. Il y aurait moins de pertes dans le frigo, de boissons non payées, moins d’attentes aussi. Arriverait néanmoins le doute insidieux de savoir qui fermerait la porte, réellement et métaphoriquement, qui serait le dernier de la partie de cartes ou à quel moment ils ne seraient plus assez pour une belote. Où le cinq majeur n’aurait plus de remplaçants, où il n’y aurait plus de cinq majeur. Toute une vie au Cercle, ses odeurs un peu rances de Boyard maïs, Gitanes, Gauloises et Marlboro imprégnées dans les murs avant que les derniers fumeurs fussent relégués dehors ou condamnés à la vaporette. Ses pétanques, au printemps, le souvenir d’un éphémère entraîneur spécialiste du tir, qui a marqué les anciens. On est passé, au Cercle, des problèmes de cœur à ceux des enfants - handicap lourd ou secondaire - à l’énoncé des soucis de santé, des premiers cancers aux premières obsèques. Ces moments où les vieux copains se resserrent et, comme l’écrit Brassens, rigolent pour faire semblant de ne pas pleurer. Laissent parler ceux qui savent même si ceux qui savent le font aussi maladroitement qu’ils l’auraient fait eux. Des enterrements qui leur font dire que finalement, les mariages des gamins des autres, c’était parfois fastidieux, mais moins lesté. Où l’on se plaint de l’injustice du départ d’un plus jeune que soi – le dernier président – où l’on craint silencieusement que son tour arrive trop vite. Je ne sais pas si les derniers continueront d’aller au Cercle des chefs d’atelier, je ne sais pas s’ils pourraient faire autrement, non plus. En tout cas, à chaque fois qu’il y en a un qui meurt, c’est un pan de l’histoire de la Croix-Rousse qui s’effondre. Son image qui change un peu plus. J’ai trouvé ici, à Sète, une identité ouvrière qui ressemble à la Croix-Rousse que j’ai connue, enfant, dont j’ai parlé dans « Tébessa ». Les vieux Sétois disent que la ville, pourtant, n’est plus pareille, et pourraient légitimement me désigner comme un de ceux qui la font changer, le débat est éternel. Il y a peu, ici, au détour d’un restaurant et d’une scène un peu burlesque, je croisai Nathalie Perrin-Gilbert, la maire engagée du 1er arrondissement (de Lyon), celui du Cercle : un chiasme inopiné pour moi qui suis né à la Croix-Rousse et l’ai quittée et elle qui n’y est pas née mais l’identifie. La prochaine fois qu’elle ira voir les associations dans leur fief, rue de Crimée, qu’elle ait, si elle le veut bien, une pensée pour tous ceux de la Persévérante. Ceux qui sont partis et ceux qui restent, attendant de rebattre les cartes.

14:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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