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31/12/2017

La Tempête.

tempête.jpgL’ironie, c’est que le soleil darde de ses derniers rayons, là, sur Ouessant, éclaire une nouvelle fois l’île et ses reliefs. Mais l’embellie est de façade : les habitants le savent, les pêcheurs encore plus, qui suspendent l’activité jusqu’à la semaine prochaine. Les restaurants affichent des places de nouveau disponibles pour le Réveillon, du fait des annulations. Les mêmes personnes se croisent dans les rues du bourg, les regards sont entendus, tout le monde est dans l’attente, en suspension. Les volets sont fermés, fortifiés, un hôtel abandonné en bord de mer a des allures fantomatiques et le vent vrille dans les tympans. Le calme d’avant la tempête, quand on l’aborde au sens propre, c’est encore un des privilèges de l’île, sa façon de nous retourner qu’elle nous l’avait bien dit. C’est une année nouvelle qui arrivera plus tard qu’ailleurs, que ceux qui devaient arriver demain, ici, ne connaîtront pas, mais qui restera ancrée dans nos mémoires plus que n’importe quelle autre. C’est le silence qui a quitté les lieux, les vagues qui s’écrasent lourdement et frappent de leurs reliques les quelques badauds qui s’y risquent encore. C’est surtout, métaphoriquement, tout ce qui tourmente encore nos esprits, arrachés de tout ce qui est ailleurs et directement lié aux origines, ici. L’Inlandsis qui t’appelle. L’humilité, déjà décrite, mais aussi l’attachement au lieu, l’arrachement qui s’annonce : les deux faces d’un même homme, shakespearien – puisque la tempête s’annonce : One foot in sea and one on shore. Là, tout l’être est cloué à la rive, à se demander si elle résistera. A Ouessant, on renature naturellement, c’est ainsi. Ça n’a pas l’air de troubler les moutons qui en ont vu d’autres, qui sont nés courts sur pattes pour mieux résister au vent. Ils n’iront à l’abri que quand on sera déjà rentré, tous, par précaution. Pour ce dernier jour de l’année, souvent crépusculaire, de fait. « Les larmes sur mes joues n'ont que le goût amer Des amours aux embruns leur humeur mélangeant » écrivait le trentenaire, tout en soulignant qu’il n’était pas venu pour pleurer à Ouessant, paradoxe. Ces larmes-là, celles du quinquagénaire, ne sont pas de tristesse, mais de remerciements, quasiment, devant l’état de nature, réinventé. On n'échoue pas à Ouessant, on vient y confronter les échecs de sa vie d'homme aux éléments qui en régurgitent la relativité. Ou pas, selon que vous serez attentifs ou réfractaires. Les doubles vies sont aliénées, les vies secrètes validées. La tourbe panse les blessures, l'âme se libère, contourne les micaschistes, virevolte puis se reprend. Réintègre sa physis, ankylosée. L'homme se réveille à lui-même, petit à petit, redresse son col en face du froid qu'il n'a pas senti tomber et qui le saisit, maintenant. La lutte est vaine, c'est ainsi qu'elle est juste: il fallait qu'il y retourne, là-bas, puisqu'il y avait tout laissé. Les serments faits, les directions choisies et pas suivies. Les décisions prises, auxquelles il ne s'est pas tenu.

Photo: Franck Gervaise

17:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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