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14/09/2016

In Absentia.

affiche fergessen.jpgElle était bien petite, et basse de plafond, la salle polyvalente du Ban-de-Sapt, pour accueillir les nombreux fans du duo Fergessen, qui draine les meilleures volontés des quatre coins de l’Hexagone quand il s’agit de les retrouver. Elle était si petite qu’il fallut dans l’urgence ajouter un concert dominical à celui programmé le samedi. Petite et remplie, c’est aussi la promesse des meilleurs concerts, surtout quand l’écran, en fonds de scène, projette, sous l’effet des lumières en contre-plongée, des ombres chinoises par lesquelles ils entrent en scène, tous les deux. L’un plus Dave Stewart que jamais, barbe taillée et coupe à mèche nouvelle vague, l’autre plus divine encore qu’à l’accoutumée, en femme fatale, Vénus aux seins nus sous son petit haut noir en coton léger, icône de l’Espace Figaro, chignon hypnotique et maquillage létal. On les retrouve enfin, pour certains plus de deux ans après la Souris Verte. L’image retravaillée annonce les mutations à venir, la remise en jeu de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont fait, depuis. Le travail engagé avec Antoine Essertier pour aller plus loin encore, toucher le maximum de gens, quitte à en froisser d’autres : « Le Temps », morceau zaziesque diffusé sur une grande chaîne de radio, aura permis à chacun de se faire une idée de l’évolution. Moins de guitares épileptiques, un son plus électro, l’attente de ceux qui ont convergé vers les Vosges ce week-end était grande, et elle n’a pas été déçue : dès le premier morceau, après un premier raté (ça devait arriver, c’est arrivé ce soir) c’est un stroboscopique « Tu veux la guerre ? » qui ouvre le show, boîte à rythme en mode Kraftwerk et guitares déjà saturées. Le duo monte au front d’entrée, tadada, tadada, les voix concordent et Michaëla ponctue le refrain d’une montée dans les aigus, entre deux énumérations : totale, fatale, létale, atomique. Parle-t-elle d’elle, déjà, au cou dénudé trempé de sueur, s’essuyant mécaniquement pour évacuer ? Parle-t-il d’eux, de leur duo, des tensions, des tentations, de ce pacte sans cesse renouvelé ? « Tu veux la guerre, moi non » : pas plus de religion que de politique. D’avance, on a tous perdu. Tout ça commence ici chez moi, chez toi : ça finit bien quand même, parce que Michaëla se prend les pieds dans les câbles, lance un « C’est quoi ce bordel ! » au moment où David répond, dans la chanson « Cool, restons détendus »… Un « Bienvenue chez nous ! » sonore, justement, et c’est « Far-Est », qui enchaîne, titre éponyme de leur deuxième album qui attend son successeur, annoncé pour 2017. De là-haut sur la pierre, on voit loin, on a tous encore en tête les dessins de Julien Cuny qui s’animent et les recréent, sur la roche, mais ici, ce sont les lumières de Thomas et les stries du plafond qui font que tout se mélange et qu’on a l’impression de les voir sur écran géant, à dimensions multiples. « Vous êtes là ? », questionne Michaëla pour ouvrir une nouvelle nouvelle « Old is Beautiful », rythmée et progressive, la marque de fabrique. Les choeurs habituels sont remplacés par un gospel partagé avec le public, qui tape en rythme, pas sûr de sa prononciation quand même : « Song to my youngness» ? My Oldness ? My old man ? « C’est en anglais mais c’est facile, tout de même ! C’est une ode à la vie », dit David. On choisit le yaourt, après tout, collectivement, ça passe, et on comprend, bon an mal an, qu’il faut accepter de vieillir parce que tous les âges sont beaux. Ex-Aequo ressort du premier album, « les accords tacites », dont on n’ose encore demander au duo s’il en a récupéré les droits : ce serait un crime de lèse-majesté de laisser « Des Amours » tomber dans l’oubli, mais ça n’est qu’une insère personnelle, passons. Ex-Aequo s’y entend pour faire monter la sauce et ça ne rate pas, dans une salle chauffée à blanc, qui mesure sa chance d’être là, nulle part, mais là : nos amours, quitte, peut-être, mais en tout cas le pacte est lancé et l’ordre aussi : deux nouvelles chansons sur les quatre premières, de quoi équilibrer le concert. Fergessen, s’il a plusieurs centaines de concerts à son actif, n’en est pas blasé pour autant et puisqu’il faut tester, sur scène, prendre des risques, autant que ce se passe ici, en famille : Michaëla, qui a laissé son bracelet de force et une partie de sa puissance animale pour davantage de fragilité assumée, passe au clavier. Le dernier musicien que j’ai vu faire ça, ça se passait à Bercy, c’était le premier morceau d’un concert de 3h38 et c’était Incident on 57th Street, on ne lui demandera pas autant : rythmique, guitare, David l’accompagne, et les notes de Tangerine tombent, fragiles : mélange de deux langues, un ouh ouh ouh sensuel, je reste là, les yeux fermés, je vous imagine. Est-ce parce que la destination est lointaine, exotique, parce que le port le plus proche qui mène à Tanger est à moins de deux-cents mètres de chez moi, que la magie opère ? La mélodie n’est pas si anodine qu’elle le prétend… Michaëla est assise à demi, prompte à vouloir se tourner vers l’autre : le manque d’habitude, sans doute. Elle joue, le morceau est court mais a sans doute duré des heures pour elle, dans ce temps suspendu. Mais le pari est là, une fois de plus, et il passe. Comme se sont évanouis les moments de tension des balances et des répétitions, une fois l’obstacle musical ou technique passé. Une fois le repas de cantine partagé avec des enfants, à leur montrer la différence entre une version acoustique et une version électrique, ou à répondre à leurs questions. De quoi enchaîner sur « la mélancolie » - celle de leur prime jeunesse ? - qu’on a connue partout et, le plus récemment, chez Miossec (« la mélancolie, c’est communiste, tout le monde y a droit de temps en temps »), on fait pire compagnonnage. Le sifflement de David est spectral, depuis toujours, je pleure quand j’entends des airs mineurs, la mise en abyme se fait d’elle-même : une chanson douce traite des chansons tristes : j’aime sentir monter la tension électrique, sans doute le duo le ressent-il dans la salle qui goûte un morceau qui, comme les autres, monte dans le rythme, comme dans l’analyse qu’ils font du spleen qu’on a tous connu en écoutant une chanson qui nous parle. Une des leurs, par exemple.

C’est toujours beau d’assister à un ravissement collectif. De voir des visages réjouis, des sourires partout, des couples qui ne se lâchent pas malgré la chaleur (30° de plus à l’intérieur que dehors, diront les mauvaises langues), des femmes montées sur les chaises, des têtes blondes, des blanches, des chauves et des épaules joliment dénudées. De quoi faire palpiter « Nos palpitants », puisque c’est le master-piece de Far-Est qui enchaîne, dans une version dépouillée et acoustique, justement. Un tempo plus bas pour mieux monter et retrouver les Hoooo d’usage et la triple allitération mythique et stevensonienne : « Sommes-nous seuls somnolents ? ». La réponse est non, doublement non, mais la question n’en est pas une, par ailleurs. Quand on tient un public, on ne le lâche pas, et si la mèche de David souffre davantage que le chignon de Michaëla, ça ne l’empêche pas de relancer, en permanence : c’est « le Temps » qu’ils vont jouer, ce morceau que quelques heureux chanceux ont pu capturer en streaming sur une radio crachotante, pour patienter. Ce morceau qui semble incarner le parcours qu’ils ont fait depuis la souris verte : le renouvellement du genre (musical), de l’image, la travail du son avec Fabien, mais une permanence, quand même, sur des bribes de texte, sur les questions qu’ils se posent, sur l’empressement, corollaire de l’activité artistique. Le temps est un vrai tube, dès les premiers riffs. J’en ai déjà fait l’analyse dans ces colonnes. Au Ban-de-Sapt, il est joué en mode plus doux, au moins au départ, pour laisser toute sa place au refrain : « Atteeeeends, ne sois pas si pressé », tout le monde a ça en tête et au bord des lèvres, ce samedi. Le morceau d’après, « Des explosifs », pourrait rappeler le « Des armes » de Ferré, dans son bellicisme, mais se positionne autrement : l’entrée électro, là aussi, donne des faux-airs à la chanson. Je me souviens des prémices, des départs d’incendie que longtemps j’ai choisi de contourner, le texte traite des êtres et des vies prêtes à exploser sans prévenir, sans qu’on ait rien vu venir. Faux-airs, faux-calme, mais vrai crescendo, là aussi, transe de Michaëla au tambourin et extase du public : on est dans les temps.

Après les tensions liées aux nouveaux morceaux, il faut savoir lâcher les chevaux : « Eleonor Rigby », c’est le morceau qu’ils ont porté, a minima, sur le « célèbre radio-crochet parisien », comme le rappelait le reportage de France 3 Vosges, quelques jours avant. Le morceau qui, dans sa construction, leur permet à chaque fois d’embarquer les derniers récalcitrants, de façon définitive : on la connaît, elle a bercé notre enfance, notre adolescence et notre âge adulte, mais on peut encore, dans un light-show déchaîné, la guitare de David renversée pour une fin de solo dantesque et Michaëla dans sa séance de transe au tambourin, en reprendre les « All the lonely, all the lonely, all the lonely, all the lonely PEEOOOOOPPPPLLLE » ou les « yeaaaah oooooh » codés de David. Vibrer sur le final, ne pas respirer parce qu’ils envoient un de leurs hymnes héroïques, derrière : « Mieux ensemble ». Quand on n’a pas envie de demander au public s’il vous aime, autant lui écrire une chanson : Barbara l’a fait, Fergessen aussi. Nous serions tellement mieux ensemble, dans un nouveau monde en couleur, ça a l’air naïf, mais ça recoupe ce qu’ils chantaient au début d’un concert dont on mesure qu’il a passé à la vitesse d’un éclair mais dont on sort détrempé, comme eux, et exsangue, plus qu’eux. Parce qu’ils ont cette énergie démentielle qui fait qu’ils se régénèrent quand nous on s’épuise, c’est lâche : mais les riffs de guitares et la programmation sont là pour l’estocade, comme les sifflets de David. Inverser le courant, la tonalité. Ils s’en vont sur leur « Rêve encore », impératif acceptable, mais n’en ont pas fini. Le premier rappel est électro, signe la métamorphose musicale et reprend des rythmes oubliés : mais la thématique est universelle, « I want love ». Les voix rappent les interdictions : no blush, no rush, no smoking, no look no style no bling bling… No self control, no nothing : I WANT LOVE, more than anything, repris par toute la foule qui entre dans la mesure quand eux s’en défendent, ça n’est pas une fin, c’est une apothéose. Un morceau sur lequel ils auraient pu partir s’ils n’avaient pas, eux aussi, envie de prolonger le plaisir et d’enchaîner des classiques, qui rendent l’apoplexie de leurs fans durable et extatique. No fifty-fifty, mais un enchaînement In excelsis/Les Amants et une peine capitale : on en reprend pour perpet’ et on le sait. Mais puisqu’on finit à poil, c’est « Simplement nu » qui clôt, ou qui devait, mais la harangue populaire est la plus forte : une intro très Orchestral Manœuvre in the Dark, des talala, talala, talalala déjà entendus et c’est « Tu veux la guerre » qui reprend, par analepse. C’est quoi le problème, y’a pas de problème, Aucune qui vaille la peine, je suis bien d’accord, tous les autres aussi : j’en connais davantage qui préféreraient faire l’amour à ce moment-là de la soirée et de la nuit qui n’en finit plus.

 

NB : cette chronique de concert est une première. En effet, après le compte-rendu de résidence, les concerts narrés en direct, c’est la chronique d’une soirée que j’ai ratée, pour des raisons que le duo connaît, ça me suffit. Je remercie ici Florence, Val et Vincent pour leur contribution, leurs images, leurs souvenirs. Le reste est l’objet de mon imagination et de la frustration engendrée. Au pire, c’est un texte qui se lit. Au mieux, il ravivera la mémoire de ceux qui y étaient. Ce serait fantastique, pour moi.

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