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19/05/2016

Merci la vie.

Il y eut de tout dans cette journée. Des rires, des larmes, un froid vif de Toussaint et un soleil de début d’été, sans la chaleur. Un week-end de Pentecôte qui rappelait ceux longtemps passés au Col Saint-André, au-dessus de Modane, pas loin de la Maison Penchée. Une époque révolue dont on retrouvait les sensations à défaut des visages, un triple anniversaire, ceux des trois cousins, pour leur plus bel âge, tout défaitisme nizanien mis à part, une fois évacué par lettre. Une journée préparée depuis des mois puis abandonnée au lâcher-prise : dans cette famille d’artistes et d’hommes de Lettres, on n’aura jamais su, finalement, ni avant, ni pendant, ni même après, combien de couverts il allait falloir compter. Peu importe : ça laisse de la place à l’imprévu, et en plus de ça, la paëlla est grande, quatre kilos de riz nourrissent largement soixante personnes, voire plus. L’installation est prête, l’immense poêle repose sur la table de camping bicolore plus âgée, au moins, que deux des trois impétrants dans l’âge., le terrain de jeu est prêt, il ne reste plus qu’à associer avec patience les ingrédients et que ceux-ci soient bons. Le plat familial prend son importance dans les garden-parties de ce genre : on cuisine en compagnie des convives, qui prennent l’apéritif et les amuse-bouche, on n’est pas isolé, affairé ailleurs, mais au cœur même de la fête. Là où les sourires se croisent autant que les regards, là où on lit les histoires des uns et des autres, les communes, les séparées, les entre-deux. Les invités arrivent par grappes, il y a là des copines ou des copains des enfants des amis ou de la famille, on peut, par instants, se demander si l’on n’est pas tombé dans une faille spatio-temporelle, mais non, on est bien là, dans la maison de notre enfance et celle des trois qui reçoivent. Enfin, qui nous laissent recevoir. Il y a bien longtemps, déjà, que la menthe de la butte sert à cubaniser les réceptions qu’on y donne, dans cette maison Phénix dont personne, il y a quarante ans, n’aurait donné dix années d’espérance : on pile la glace, on dose le Havana 3 ou 7 ans d’âge, on fait en sorte que la menthe, comme le sentiment, exsudent. Et on pousse un peu plus fort, ce jour-là, avec le maître des lieux, celui dont le nom est sur la boîte à lettres, nous a-t-il souvent rappelé. Devenu doyen sans qu’on ait vu le temps passer, celui de sa propre mère qui nous faisait la dictée chaque après-midi d’été sur la grande table de la salle à manger… Il est là, affaibli, physiquement et moralement, mais il s’est fixé cette journée comme celle à ne pas manquer, celle après laquelle il acceptera de s’en remettre à d’autres mains, d’autres compétences et diagnostics, mais pour l’instant, c’est le lien familial qu’il lui faut, c’est voir ses six petits-enfants passer d’un groupe à l’autre, laisser croire qu’ils n’ont pas compris pour ne pas gâcher la fête. Tout le monde, par ailleurs, fait un peu comme si – comme si rien n’avait changé, comme si les enfants n’étaient pas grands, comme si nous n’étions pas plus vieux que nous aurions jamais pensé l’être – et enfin, après la longue route chaotique, c’est l’harmonie, la bienveillance. On chante des vieilles chansons, on se rappelle des souvenirs, on demande même des nouvelles du chat. On pense un peu à ceux qui sont déjà partis, ils nous excusent de ne pas trop en faire : certains d’entre nous croient qu’ils nous attendent quelque part, les autres ne les ont jamais oubliés, mais ça n’est ni le moment ni le sujet. Les plus petits, ceux qui le resteront même quand ils seront grands, ont prévu de dire à leur frère, sœur et cousin, chacun leur tour, à quel point ils les aiment : c’est drôle, touchant, et ça perpétue la tradition des discours familiaux. Ces mots-là resteront, quand tous les autres sont inutiles : l’amour, la fraternité, l’amitié, ça ne se dit pas, ça se vit. Ça n’est qu’après qu’il faut chercher les mots pour en rendre compte, se dire que ces instants-là, on les a vécus, et pleinement. Qu’ils servent de garde-fous quand les moments difficiles arriveront. Quand ce sera notre tour et qu’on remerciera – le Ciel, le sort – d’avoir respecté l’ordre naturel des choses. Quand les enfants de ces enfants qu’on a fêtés fêteront leurs vingt ans, aussi, qu’on se sentira un peu perdu, dans l’époque et l’agitation, mais qu’ils feront corps autour de nous, eux aussi. Ça n’est pas triste, la vie : c’est juste beau à en chialer.

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