06/06/2010
Les Rendez-vous de Paris, Place Colbert
Rohmer est mort, il faut bien que quelqu'un s'y colle. Je pars en tournage, scénario à l'appui, de "Faire l'hélicoptère", la chanson d'Eric Hostettler, disponible sur "l'Eclaircie", l'album que vous n'avez peut-être pas encore commandé... J'ai donné rendez-vous Place Colbert à toutes les personnes qui auront un peu de temps à me consacrer cet après-midi et qui n'ont pas peur du ridicule (lequel ne tue pas, c'est connu, mais en plus se dilue quand il est partagé!). Il y aura quatre temps de tournage, trois supports modernes (caméra DV, prises directes au MacBook et Iphone), quelques heures de montage derrière... Des figurants iront de la Place à la St Sé, d'autres feront le chemin inverse, il y aura une histoire en filigrane, des clins d'oeil etc. Bref, un petit peu plus, encore, d'un temps perdu d'une façon absolument essentielle.
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03/06/2010
17ème sélection Lettres-Frontière
J'ai suffisamment fait l'hélicoptère l'année dernière à cette époque pour ne pas manquer de féliciter les lauréats de la 17ème sélection. Laquelle s'est privée, en route, d'auteurs comme Brigitte Giraud ou Antoine Choplin, ce qui n'est pas rien et qui en démontre l'exigence. Evidemment, j'envie ces auteurs qui découvriront les rencontres tel que je l'ai fait cette année, mais j'envie surtout ceux qui, par le passé, sont parvenus à séduire cet imposant jury par deux fois. Ce à quoi je m'emploierai pour 2011. D'ici là, un roman - presque - léger s'est intercalé entre celui qui va sortir et celui que je dois écrire: je vous en ai livré les premières pages, ce qui n'est jamais conseillé. Je m'y attarderai cet été, en vacances. Des devoirs de vacances, tiens...
Question aux auteurs de la (et non du) XVIIème : qui pour un Décalogue, cette année? En tout cas, je serai à l'Usage des mots. Dans le public.

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02/06/2010
Le dîner (suite)
Le premier verre, dans ce cas précis, n’est pas seulement désiré, il est essentiel. J’en étais à mon troisième quand Laure a accepté de m’en dire un peu plus :
- Je te demande de ne pas m’en vouloir; au dernier moment, je me suis demandée comment ça allait être de te revoir, de te retrouver comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Alors j’ai eu cette idée d’inviter d’autres personnes, banaliser ton arrivée. Ils ne se connaissent pas, ils ne te connaissent pas, ils ne connaissent pas Vincent. Je voulais que tu viennes pour nos dix ans, je suis heureuse de te voir, mais ça a été plus fort que moi : je n’ai pas voulu affronter ça…
Elle m’a tourné le dos, aspirée par un autre de ses invités, qu’elle présentait les uns aux autres, par ordre d’arrivée. Il allait falloir que je patiente encore, moi à qui personne encore n’avait adressé la parole, sinon une jolie brune à la peau mate qui m’a demandé, dans un anglais des barrios de Grenade si je voulais me débarrasser de mon manteau. Le temps qu’elle le pose dans la penderie d’une entrée dont elle devait connaître l’existence, je crus un instant que, de retour, elle allait continuer la discussion mais non : elle hésita sur la démarche à suivre, puis fonça vers la cuisine en prenant un air affairé. Du coup, je repris ma pose en même temps que mon verre de champagne et regardai Laure évoluer d’un groupe à l’autre en demandant si tout allait bien.
Dix ans que je ne l’avais pas vue. Dix ans de pugnacité à l’idée de ne pas la perdre et ce qu’elle inventait pour m’accueillir, c’était une soirée mondaine ! J’étais encore abasourdi quand elle me prit par le bras pour m’offrir mon tour de manège gratuit. Je rencontrai donc, dans l’ordre, Adrian, jeune yuppie londonien dont j’appris qu’il était depuis peu le nouveau professeur du cours de langue de Laure ; Armelle, une « jeune maman d’école » avec qui Laure s’organisait, depuis six mois qu’elles s’étaient rencontrées, des visites de musée ; Julie, qui arrivait du Centre de la France, et dont le regard qu’elle m’adressa et la main qu’elle me tendit me firent croire à l’instant qu’elle en savait plus sur moi que j’en saurais jamais sur elle ; et Ana, donc, l’andalouse un peu maniérée qui, s’essuyant les mains après avoir déposé un plateau de canapés sur la petite table du salon, me gratifia d’un sourire qui laissait croire à l’envi que nous étions déjà de vieilles connaissances, puisqu’elle avait déjà voituré mon manteau.
La première qui me parla, ce fut Gaëlle et ce fut simple : Adrian s’était approché d’Ana, Laure et Julie étaient occupées à porter des assiettes dans la salle à manger, il ne restait plus que moi. Elle vint alors franchement et me lança :
- Vous êtes de Easyexpat ?
- Pardon ? fis-je, tendant l’oreille dans l’espoir qu’elle répète ce mot que je n’avais pas compris.
- Vous êtes de Easyexpat ?
Je n’avais toujours pas compris le mot. Je n’en avais pas formulé un seul encore et j’étais déjà dans la peau de l’étranger : j’ai imaginé, sur l’instant, lui répondre en anglais ou en espagnol, qu’elle croie le quiproquo normal, mais un coup d’œil vers Ana et Adrian me convainquit de ne pas m’aventurer sur ce terrain-là.
- Pardonnez-moi, mais je n’ai pas compris ce que vous m’avez dit.
- Oh, désolée, c’est moi : je vous demandais si vous étiez avec Laure à Easyexpat, le centre d’accueil pour expatriés… Je ne crois pas vous y avoir vu, déjà.
Ça commençait. Une consoeur d’infortune, une femme d’expatrié condamnée à subir des cours de langues réservés! Je la regardai attentivement pendant qu’elle m’expliquait que Laure et elle s’étaient rencontrées au nouveau cours – celui d’Adrian :
- Un type charmant, une énergie incroyable, beaucoup d’humour, mais qui parle un peu trop vite et un peu trop fort !
Il avait remplacé « celle d’avant », que Laure et elle n’appréciaient pas trop.
Gaëlle était une petite femme blonde, dont les grands yeux verts laissaient percer et l’enfance préservée et une grande méfiance devant l’existence et ce qui pourrait en composer les pièges. Une enfant avertie, en somme. Son débit, pensais-je, était certainement similaire à celui qu’elle reprochait à Adrian, mais je la laissai parler, profitant juste d’un certain nombre de ses mouvements pour, par dessus son épaule et pour ne pas donner l’impression de la fixer, regarder la femme qui m’intéressait. Celle que je n’avais pas vue depuis dix années et que je retrouvais telle que je l’avais quittée, peut-être parce que je n’imaginais pas, quand nous nous sommes quittés, que nous nous quitterions vraiment.
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31/05/2010
Argument
Je les ai vus par la fenêtre. Quand Laure m’a demandé d’aller surveiller la cuisson dehors, sur le carré de pelouse devant le cottage, j’ai obtempéré, comme un maître de maison. Au moment même où je me débattais avec un saumon se délitant dans sa papillote mal fermée, sur la grille noircie du vieux barbecue, j’ai levé la tête et, par la fenêtre de la cuisine et sa perspective sur la grande table de la salle à manger, je les ai tous vus. Laure, qui s’affairait à préparer les assiettes – les aubergines d’un côté, les pois gourmands, qu’Ana avait ramenés d’Espagne, de l’autre – dans la cuisine, et les quatre autres, autour de la table basse, qui devisaient de façon très générale pour la simple et bonne raison qu’ils n’avaient, pour l’instant du moins, rien à se dire.
Laure a ce don, depuis toujours, d’inviter chez elle des personnes qui ne se connaissent pas ; elle avait trouvé idéal de profiter de ce week-end, le plus particulier de tous ceux qu’elle avait passés dans la ville depuis qu’elle était venue habiter Londres, un an et demi auparavant. Ana, Julie, Adrian et Gaëlle étaient donc venus souper ce samedi-là, convaincus, chacun de leur côté, que Laure les recevrait dans sa configuration familiale, mari et enfants inclus. Ce ne fut pas le cas quand elle leur ouvrit à chacun, qu’elle les invita à entrer, les priant de bien vouloir attendre les autres pour commencer. Des autres qu’aucun d’entre eux ne connaissait, pas plus qu’ils ne surent qui j’étais au moment même où, harassé par le voyage complexe que je m’étais imposé, je fis mon entrée et les trouvai là, un verre à la main, se demandant sans rien dire si j’étais Vincent. Le mari.
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