30/03/2026
René-Pierre Colin.
Quand j’ai dédié mon Cantique critique à René-Pierre Colin, je ne savais pas que mon ami Bernard Lonjon ferait le lien ce soir avec cet homme délicieux, avec qui il a entretenu une longue relation de libraire à client, de celles qui en dépassent le stade quand la curiosité est telle et commune, qu’il m’apprendrait sa mort dans la foulée. RPC venait fouiner, longuement, chez Bernard, y dénicher des trésors sur Huysmans, Guillemin ou Hennique, des biographies d’écrivains oubliés genre Desprez, ils ont fini par s’appeler régulièrement, passer des heures à papoter de la littérature de la fin du XIX°s., sa période de prédilection, RPC lui envoyant, in fine, son dictionnaire du Naturalisme, une somme, me dit Bernard, et je veux bien le croire : un homme comme lui se doit de mourir, certainement, parce qu’il est d’une eau qu’on ne retrouve plus nulle part. J’ai vécu comme une immense fierté – c’est un des seuls documents que j’ai gardés de la période – ses bristols calligraphiés me disant, à l’époque de « la partie de cache-cache », qu’il n’y avait pas de doute, j’étais un vrai écrivain : de sa part, ça vaut tous les satisfecit de la planète, largement, également, le prix qu’on me remit pour ce livre avant de l’oublier, et moi avec. Colin, c’était mon professeur de Littérature comparée, l’homme qui nous a fait aimer Musil et Huysmans, qui nous faisait acheter des livres chez Du Lérot éditeur, pour aider son ami dans son entreprise, délicate. C’est un homme dont j’ai admiré le charisme, la dimension d’ogre, à qui – je peux le dire, maintenant – j’ai emprunté beaucoup, dans la gestuelle, la rhétorique. Pour la culture, ne cherchez pas, je suis à dix-mille années-lumière, ce qu’il a toujours eu l’élégance de ne jamais relever. Il m’appelait Cachard, comme il se doit, dans les années post-étudiantes, quand je l’avais au téléphone pour aborder le cas complexe d’une connaissance commune, enfermée dans des projections d’écriture plutôt que de s’adonner à l’écriture elle-même, celle qui apprend l’humilité. Un jour, m’a-t-il confié, pour faire réagir cet ami qui l’abreuvait de ses poèmes abscons, il lui a dit « mais, XXX, c’est de la merde ! », alors qu’il était sur ce terrain dénué de méchanceté, sauf peut-être avec les impétrants, dans les arcanes universitaires…
RPC m’a un jour tendu quelques papiers, l’air satisfait : c’était des copies de lettres de Paul Nizan qu’il avait dénichées, des compositions françaises du même, (très) jeune. Il m’a dit Vous saurez quoi en faire, peut-être que bientôt, si mon éditeur se réveille, il verra que j’ai su les utiliser, oui. Je n’ai pas été chiche non plus, un personnage central, très impressionnant par son autorité, de mon Aurelia Kreit – j’ai des regrets de ne pas lui avoir envoyé le diptyque, mais dans le même temps, j’apprenais qu’il ne pouvait plus lire, une hérésie ! – s’appelle… Pierre-René Colin et je n’ai jamais été aussi ravi de mon choix, ma littérature s’inscrivant, visiblement, là où il aimait aller la chercher, dans les recoins, les profondeurs. Le tour d’écrou, c’est lui qui nous l’a fait lire, la montagne magique aussi. C’est avec lui qu’on allait boire des kirs, parfois – avec Christine, Hervé… - au Café des facultés, refaire le monde, l’entendre raconter des anecdotes sur le cinéma, puisqu’il écrivait dans Lyon-Poche, qu’il a interviewé un Luchini encore inconnu, déclenché un tsunami en citant – par cœur, on est de la vieille école – un extrait du Voyage. Et Bruel, pendant ce temps, lui demanda-t-on ? Bruel, eh bien, il mangeait…
Récemment, et j’en ai été estomaqué, un (très) ancien élève devenu principal de collège, m’a écrit pour me dire que les scolarités sont souvent marquées par des grands enseignants, que j’en avais été un pour lui. De ceux qui comptent et vous aident à avancer dans des parcours scolaires souvent hasardeux. S’il savait, cet encore jeune homme à quel point René-Pierre Colin est celui qui m’a le plus marqué, et continue(ra) de le faire. La mort n’est rien, pour des hommes comme lui.
Photo: Olivier Roller ©
22:13 | Lien permanent






















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