20/07/2026
La mémoire & la mer.
"Avec Cimetière marin, suivi de Traits de côtes, Laurent Cachard embarque le lecteur dans une navigation poétique entre mémoire, mer et mélancolie. De Sète à Ouessant, en passant par Étretat, les vers dialoguent avec les ombres tutélaires de Paul Valery, Victor Hugo ou Charles Baudelaire — excusez du peu.
Mais loin du pastiche compassé, le recueil préfère l’embrun à l’emprunt : il y est question d’îles qui vous happent, d’amours englouties, de falaises qui renvoient chacun à sa propre finitude. La mer y devient confidente, juge et consolatrice. On y croise des marins, des revenants, des égéries, et même l’ombre vibrante de Camille Claudel.
Au fond, ces poèmes disent une chose simple : on ne revient jamais indemne d’un paysage. Et l’on comprend que, chez Laurent Cachard, le voyage est moins géographique qu’intérieur — une traversée à ciel ouvert, battue par le vent et la mémoire." Jean-Renaud Cuaz
En vente ici : https://www.audasud.fr/cimetiere-marin
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17/07/2026
Force Sud.
Moi je l’appelais Al Pacino pour son élégance et pour cette façon d’attirer le regard quand il arrivait quelque part. Il a sans doute été très beau, René, parce qu’il l’était resté, fin, toujours apprêté, le regard un peu moqueur, le sourire à l’avenant. Quand je suis rentré dans son agence immobilière, il y a 11 ans, je voulais, comme tout bon Parisien, amortir mon temps au maximum, visiter le plus de lieux possible ; je suis rentré dans le bureau remonté comme une pile, il m’a dit Oh, assieds-toi, va boire un coup, on est à Sète, ici, et j’ai compris : en une phrase, il m’avait adoubé, sans même qu’on fasse affaire ensuite ou plutôt si, parce qu’il représentait celui qui m’a vendu l’appartement dans lequel je suis, juste au-dessus, ou presque, du Force-Sud de René, cette agence qui ouvrait quand il avait fini de prendre son café chez Boule, ou son repas. Chez Boule, et dans tous les bars de Sète, il avait sa bouteille de Cristal – on n’en servait pas aux autres, de peur qu’il en manquât – ce Pastis sans alcool qu’il consommait depuis que d’alcool, il ne buvait plus pour en avoir sans doute trop bu. Il en reste encore chez moi puisque j’avais acheté la bouteille pour lui… René, l’ancien de l’Arago, grand et fin comme un lévrier, à l’accent à couper au couteau qui me demandait des efforts surhumains qu’il n’a jamais vus ; René, l’homme de mon quotidien, ici, quand je rentrais dans sa boutique – qui sentait un peu trop le cigare… - pour galéger, ou quand lui rentrait chez Franck, le coiffeur d’à-côté, pendant que je me faisais couper les cheveux et que d’un coup, la Pagnolade démarrait ! Ça l’avait marqué, je peux le dire maintenant, de me voir revenir affaibli de l’hôpital il y a trois ans, rassuré de me voir reprendre le dessus… Je l’ai vu s’enferrer dans la maladie et la mort de ses parents, souffrir sans rien dire puis prendre une décision radicale, une fois les racines arrachées : quitter sa ville, partir en Espagne, pas loin de sa sœur, à proximité d’un terrain de golf, sa passion. Sans regrets, que de toute manière il n’aurait jamais formulés. C’est lui, René, qui m’a accueilli ici, c’est la première figure que j’ai rencontrée. Qui m’a envoyé direct chez Tino Di Martino, puisque j’étais dans les bouquins. C’est de mon balcon qu’il a entendu une serveuse inconséquente lui demander s’il avait bien payé son café, ce qu’il n’a pas apprécié, c’est un euphémisme. C’est avec lui que je suis allé voir Martine Bousquet chanter Barbara, dont il n’avait absolument rien à faire mais ils étaient en négociations (avec Martine, Barbara, c’était déjà trop tard)… C’est à lui que j’ai fait chanter (sic) un extrait de ton Égide pour les 55 ans de quelqu’un qui m’est cher… Il y a peu, sans prévenir, il est revenu voir ce qui lui restait de famille, c’était un ravissement de le retrouver pour un moment, comme si rien n’avait changé. J’apprends au matin qu’il n’est plus là et ça m’attriste. Il ne saura pas que je l’ai fait rentrer, discrètement, dans un des décasyllabes de mon Cimetière marin, dans un de ces clubs des frites dont il aura été le premier à me parler. J’aurais aimé en faire une des Figures Singulières, mais l’homme était secret et n’aurait pas aimé l’exercice : j’ai respecté. J’ai un vieux porte-manteau brinquebalant dans une chambre, ici, qu’il a absolument voulu me donner, quand il a vidé son lieu : je crois bien qu’il tiendra jusqu’à ce que je m’en aille à mon tour. Merci pour tout, René.
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09/07/2026
I wanna live like common people.
Une vie de concerts, c’est un continuum qui fait que, le mois dernier, je suis allé voir un artiste 40 ans après l’avoir vu pour la première fois. J’ai vu des chanteurs (ou des groupes) des dizaines de fois, me suis lassé de peu, finalement, j’en ai laissé partir, j’en ai oublié d’autres. Et quand on fait le bilan de cette métaphysique musicale, il reste peu de regrets. Le plus fort, peut-être, l’anomalie dans le parcours, s’est réglé de lui-même, hier, après bien des épreuves, des heures d’attente dans une gare surchauffée, un retard si conséquent que la question de l’abandon s’est posée. Mais parfois, le rendez-vous surmonte l’épuisement et je suis finalement arrivé au théâtre antique de Fourvière 20 mn après que Jarvis Cocker et son Pulp sont rentrés sur scène, devant un amphithéâtre plein à craquer, dont l’accès à la fosse, côté cour, était paradoxalement assez aisé : la vie en concert est tout de suite plus simple quand vous faites 1,85m. Il était donc là, devant moi, ce que je n’espérais plus et deux époques se sont télescopées, mon obsession depuis qu’Aurelia Kreit s’est reformé pour la sortie du roman du même nom. Là encore, ce sont trente années qui parlaient d’elles-mêmes, les fêtes et le Common People entonné à tue-tête, comme un rituel. Jarvis est comme il a toujours été, élégant, dégingandé, expressif à souhait dans ses mimiques, ses hoquets, son allure de Woody Allen à cheveux filasses dans le corps de Jacques Higelin, ses vestes de costumes si…anglaises, ses chemises colorées ; le light-show est impressionnant pour un concert en plein air, le spectacle est rodé, à 63 ans, si le plaisir de jouer n’est pas là, eh bien on ne joue pas et là, ça joue, vraiment, pleinement, en deux parties entrecoupées d’une mi-temps de 15 minutes annoncées. Jarvis, juché sur un caisson en bord de scène, est à quelques mètres de moi et moi je repense à tout ce qui s’est passé depuis que sa musique m’accompagne, depuis ce Disco 2000 que j’aurai donc raté, mais tant pis : il n’y a rien de mieux que la certitude d’être là où on doit être et j’y suis ; arrivé de loin et revenu d’encore plus. C’est comme une case cochée et il le sait, Jarvis, qui veut jouer le plus de chansons possibles avant 23h55 et qui introduit la dernière avec volupté parce qu’il sait qu’elle va soulever le théâtre, que des gens – dont moi – vont perdre leur voix en hurlant qu’ils rêvent de vivre comme des personnes normales alors même qu’ils ne le sont pas. Il profite même du break vocal pour présenter les musiciens, les historiques, les nouveaux, c’est fascinant de voir un homme autant intégrer son propre univers et tout donner le temps de la représentation. Quitte à ce que les images de lui qui défilent en arrière-plan soient celles du passé, le sien, le nôtre. Des belles années, un peu folles, et le sentiment, depuis hier, qu’on ne les a pas tout à fait perdues.
08:53 Publié dans Blog | Lien permanent





















