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03/06/2026

In a Lifetime.

IMG_6727.jpegJ’ai enfin pu avouer hier à ma mère que je ne suis pas allé réviser l’anglais pour le Bac chez un copain, ce soir de juin 1986, mais que j’étais aux Eclanova de Villeurbanne, ce festival gratuit de musique où j’ai vu cet énergumène suisse encore inconnu mais qui nous berçait déjà d’un Two people in a room entêtant dont Cédric, mon acolyte de lycée, prédira que son auteur ne durerait pas longtemps sur la scène musicale. Pour le Bac, il y a prescription et mon père n’est plus là pour me demander des comptes; pour ce qui est de la durée de l’artiste, on est dans le plantage le plus profond: quarante ans après, fort d’une bande-son qui est celle des quinquas bien tassés venus le voir hier, au Domaine d’O de Montpellier, l’Helvète esthète se présentait Seul sur scène, pas comme il l’a déjà fait comme musicien, mais comme acteur de sa propre pièce, un rêve de gosse pour cet autodidacte - l’école, ça a pas trop marché - dont le papa tzigane jouait de l’accordéon à une époque où jouer de la musique pour les autres était une façon comme une autre de gagner sa vie. Le voilà donc, Stephan, se présentant sur une I-scene d’un blanc immaculé, avec un pupitre au centre et un écran derrière. Qui s’avérera le premier protagoniste de la pièce - qui suis-je, moi, sur-titre ? - en demandant, comme s’il les interpellait, aux spectateurs de ranger leurs portables, de profiter du moment comme tout le monde le fait au théâtre. Sauf les quelques irréductibles persuadés de leur prépotence qui seront vertement rappelés à l’ordre par un homme qui aurait pu être moi. C’est donc (quasiment) sans parasite lumineux que le jeu s’est déroulé, avec une scène qui se module d’elle-même, remontant le cours du temps et après quelques morceaux en guitare-voix, dont un Déjeuner en paix vite interrompu - ça n’est pas le moment - le côté jardin se relie au pôle central, ramenant les premiers outils musicaux de l’artiste, des boîtes à rythme, des samples, un ours polaire au milieu pour rappeler son premier single, sous le nom de Grauzone, le groupe avec son frère Martin, et les morceaux des Chansons bleues, plus entendus depuis un siècle: les filles du Limmtaquai, Eisbär, Komm zurück… Il y a des effets cold-wave, la lumière et les décors qui va avec, quitte à rétrécir l’écran pour rappeler qu’il jouait alors dans des endroits plus petits. C’est une sacrée fontaine de jouvence, qu’il enchaine côté cour avec le piano, les compositions qu’il fait pour Philippe Djian, qui lui fournit les textes qu’il faut, toujours. Je me souviens de cette chronique-là, et me réjouis d’avoir connu ça, moi aussi, persuadé que le duo se reconnaîtrait dans la Haine des absents, entre autres : ça paraît présomptueux mais ça ne l’est pas. Moins affecté en tout cas que les airs que Stephan se donne parfois pour rappeler à tout le monde qu’on est, qu’il est au théâtre, lieu de la tragédie - ponctueront la pièce les noms de Tchekhov, de Racine, de Shakespeare et de… Eicher, par auto-dérision - de l’illusion comique (fût-ce par une chaise qui apparaît, une porte qui s’ouvre quand l’autre se ferme) et de la mise en abyme : quand Eicher joue Eicher jouant sa propre vie, c’est la nôtre qui défile, ses morceaux la ponctuant, ramenant tel moment, telle personne, telle sensation, l’impression est connue et fonctionne parfaitement avec des madeleines. Ici, c’est son père qu’il ramène via son accordéon, qui arrive seul mais qu’il a robotisé, moyennant une pièce d’un euro qu’il va chercher dans le public ; là, c’est assis au-devant de la scène qu’il va passer Crazy feeling  de Lou Reed sur sa platine, choisi entre un Dylan, un Patti Smith, un Prince, du temps où il allait jusqu’à Bern pour acheter des disques, du temps, dit-il aux (rares) jeunes qui sont là que la musique était payante, qu’on en partageait l’écoute. Il a joué Prisonnière au piano, s’est planté, sa marque de fabrique garcimonière, m’a une fois de plus ramené Fred Vanneyre en enchaînant avec Rivière, réponse à la précédente, a demandé aux spectateurs de reprendre leurs portables, de programmer la minuterie à 3’ – le temps des œufs coques – pour qu’ils sonnent tous en plein break de Tu ne me dois rien, ce titre absolu qui nous fait penser qu’on lui doit beaucoup, a contrario. La scène finale est du même acabit, puisqu’à défaut de pouvoir le dire, il nous l’écrit, via son double, le sur-titre : Merci. C’est touchant, parce qu’il est peu probable qu’on soit là dans 40 ans. Pas même Christine, présente avec moi hier, présente aussi aux Eclanova, en 1986, alors qu’elle avait 15 ans : et des parents plus souples que les miens, alors.

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