24/06/2026
Il va falloir faire avec (ou plutôt sans).
J’ai eu le malheur, la semaine dernière, d’exprimer des réserves sur le concert de Benjamin Biolay aux Arènes de Nîmes, en première partie d’une soirée pourtant vendue comme un co-plateau : set-list écourtée, service un poil minimum, absence quasi-totale du dernier album quand la partie électrique était annoncée… Je me suis attiré les foudres, sur les réseaux dits sociaux, des fanatiques qui ne supportent pas qu’on touche au mythe, le font savoir vertement -en le taguant à chaque fois, histoire de se faire bien voir – pratiquent l’attaque ad hominem (pas de souci, merci, ma vie va bien, et l’exercice critique a, à ce que je sache, encore le droit d’exister) et la diffamation. Voire la menace puisque l’une de ses furies m’a quasiment sommé de ne pas me présenter hier, au théâtre de la mer. Chez moi, et chez lui. J’y suis évidemment allé, et j’ai bien fait, parce que le concert a été très bon, cette fois-ci, complet, enjoué, les morceaux essentiels – pour moi – toujours en place : la Superbe, les Cerfs-volants, Ton héritage… Le Biolay festif n’est pas forcément ma tasse de thé et quand les tubes Comme un voiture volée, Idéogrammes ou autres sont repris à tue-tête par les jeunes fans – qui n’ont rien à envier à leurs ainées côté hystérie – moi je regarde les musiciens évoluer, Donatien, Jaconelli, Entressangle, Almosnino, les deux filles au violon et au reste, les autres… Jusqu’à ce qu’il ramène mon ami Bruno Granier sur scène. Le petit cousin de Brassens, venu chanter Je suis un voyou sur ses terres, c’est beau, même si j’aurais préféré une chanson moins connue : la concession au grand nombre, toujours. L’avantage du théâtre de la mer, c’est qu’il est très facile d’être devant, surtout quand on fait 1,85m, ça permet d’être dans le concert, sa progression, ses interactions et Saint-Clair a été mieux jouée hier que les années précédentes au même endroit. Ce qui différencie un bon concert d’un concert moyen, outre sa propre perception, c’est quand il efface les réserves du précédent, relance la machine jusqu’à la prochaine tournée. Les rendez-vous sur la route avec les artistes ont toujours ponctué ma vie, entre Barbara, Higelin, Murat, Eicher, le Voyage de Noz… J’ai un ego, une œuvre propre, je les laisse volontiers partir pour mieux les retrouver. Et les chroniques que je fais de leurs concerts, ce sont des instantanés que je garde pour moi et que je donne à lire : c’est le paradoxe de l’écrivain, dans l’égotisme, l’exercice critique, l’examen de soi. Mais c’est certainement difficile à comprendre pour certains.
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23/06/2026
Comme dans une chanson d'Hostettler.
J’ai suffisamment fait le lien entre mon ami Éric Hostettler et Stephan Eicher, pas plus tard qu’en dessous pour ne pas réagir, au bout d’une semaine, à cette vidéo captée lors d’un concert dans une chapelle, dans les conditions idéales pour un guitare-voix, la vraie façon de savoir si une chanson est bonne. J’ai entendu tout et son contraire, en près de vingt ans, sur Éric, sa voix, ses références musicales, les arrangements etc. Je me suis épuisé, un temps, à le défendre bec et ongles, à dire que sur Trop Pas, par exemple, il fallait le suivre, le rythme démentiel de l’écriture, et composer 13 chansons variées, dans des genres différents, j’ai cessé, de guerre lasse. Mais nous, nous n’avons jamais arrêté, même quand des éléments nous ont éloignés : c’est lui, que je venais de rencontrer, qui a accueilli NADA en studio, c’est à lui que j’ai confié deux premières chansons, refusées par son groupe, qui l’ont poussé à faire son premier album studio, l’Eclaircie, que clôture Au-dessus des eaux & des plaines. C’est à sa table qu’est né Quantifier l’amour ou Ton Egide, c’est lui que j’ai ramené vers son pote de fac (et sa nièce Clara) pour que Coup du sort finisse une année Littérature & Musique de toute beauté. C’est lui qui chante sur le square, en piano-voix, pour que l’Abandon, son dernier EP, semble jamais se terminer… Elles sont toutes là, entre autres, sur ce concert acoustique et à vrai dire ça fait un drôle d’effet, d’entendre ces morceaux s’aligner : évidemment, il en manque certains, il y a ceux, aussi, qu’on n’a pas écrits parce que c’est la règle du jeu, ; il y a la chanson de Springsteen, la Haine des absents et même un inédit, les Brumes du passé, au titre inspiré par Leonardo Padura. J’aurais aimé qu’il termine par l’Ecole buissonnière, que d’autres chantent pour lui, mais si on va pas là, il eût fallu qu’il chantât Faire l’hélicoptère ou l’Embuscade, la chanson de Tébessa : les chanteurs que j’aime font ce qu’ils veulent, il n’y a aucune raison qu’Hostet’ échappe à la règle.
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03/06/2026
In a Lifetime.
J’ai enfin pu avouer hier à ma mère que je ne suis pas allé réviser l’anglais pour le Bac chez un copain, ce soir de juin 1986, mais que j’étais aux Eclanova de Villeurbanne, ce festival gratuit de musique où j’ai vu cet énergumène suisse encore inconnu mais qui nous berçait déjà d’un Two people in a room entêtant dont Cédric, mon acolyte de lycée, prédira que son auteur ne durerait pas longtemps sur la scène musicale. Pour le Bac, il y a prescription et mon père n’est plus là pour me demander des comptes; pour ce qui est de la durée de l’artiste, on est dans le plantage le plus profond: quarante ans après, fort d’une bande-son qui est celle des quinquas bien tassés venus le voir hier, au Domaine d’O de Montpellier, l’Helvète esthète se présentait Seul sur scène, pas comme il l’a déjà fait comme musicien, mais comme acteur de sa propre pièce, un rêve de gosse pour cet autodidacte - l’école, ça a pas trop marché - dont le papa tzigane jouait de l’accordéon à une époque où jouer de la musique pour les autres était une façon comme une autre de gagner sa vie. Le voilà donc, Stephan, se présentant sur une I-scene d’un blanc immaculé, avec un pupitre au centre et un écran derrière. Qui s’avérera le premier protagoniste de la pièce - qui suis-je, moi, sur-titre ? - en demandant, comme s’il les interpellait, aux spectateurs de ranger leurs portables, de profiter du moment comme tout le monde le fait au théâtre. Sauf les quelques irréductibles persuadés de leur prépotence qui seront vertement rappelés à l’ordre par un homme qui aurait pu être moi. C’est donc (quasiment) sans parasite lumineux que le jeu s’est déroulé, avec une scène qui se module d’elle-même, remontant le cours du temps et après quelques morceaux en guitare-voix, dont un Déjeuner en paix vite interrompu - ça n’est pas le moment - le côté jardin se relie au pôle central, ramenant les premiers outils musicaux de l’artiste, des boîtes à rythme, des samples, un ours polaire au milieu pour rappeler son premier single, sous le nom de Grauzone, le groupe avec son frère Martin, et les morceaux des Chansons bleues, plus entendus depuis un siècle: les filles du Limmtaquai, Eisbär, Komm zurück… Il y a des effets cold-wave, la lumière et les décors qui va avec, quitte à rétrécir l’écran pour rappeler qu’il jouait alors dans des endroits plus petits. C’est une sacrée fontaine de jouvence, qu’il enchaine côté cour avec le piano, les compositions qu’il fait pour Philippe Djian, qui lui fournit les textes qu’il faut, toujours. Je me souviens de cette chronique-là, et me réjouis d’avoir connu ça, moi aussi, persuadé que le duo se reconnaîtrait dans la Haine des absents, entre autres : ça paraît présomptueux mais ça ne l’est pas. Moins affecté en tout cas que les airs que Stephan se donne parfois pour rappeler à tout le monde qu’on est, qu’il est au théâtre, lieu de la tragédie - ponctueront la pièce les noms de Tchekhov, de Racine, de Shakespeare et de… Eicher, par auto-dérision - de l’illusion comique (fût-ce par une chaise qui apparaît, une porte qui s’ouvre quand l’autre se ferme) et de la mise en abyme : quand Eicher joue Eicher jouant sa propre vie, c’est la nôtre qui défile, ses morceaux la ponctuant, ramenant tel moment, telle personne, telle sensation, l’impression est connue et fonctionne parfaitement avec des madeleines. Ici, c’est son père qu’il ramène via son accordéon, qui arrive seul mais qu’il a robotisé, moyennant une pièce d’un euro qu’il va chercher dans le public ; là, c’est assis au-devant de la scène qu’il va passer Crazy feeling de Lou Reed sur sa platine, choisi entre un Dylan, un Patti Smith, un Prince, du temps où il allait jusqu’à Bern pour acheter des disques, du temps, dit-il aux (rares) jeunes qui sont là que la musique était payante, qu’on en partageait l’écoute. Il a joué Prisonnière au piano, s’est planté, sa marque de fabrique garcimonière, m’a une fois de plus ramené Fred Vanneyre en enchaînant avec Rivière, réponse à la précédente, a demandé aux spectateurs de reprendre leurs portables, de programmer la minuterie à 3’ – le temps des œufs coques – pour qu’ils sonnent tous en plein break de Tu ne me dois rien, ce titre absolu qui nous fait penser qu’on lui doit beaucoup, a contrario. La scène finale est du même acabit, puisqu’à défaut de pouvoir le dire, il nous l’écrit, via son double, le sur-titre : Merci. C’est touchant, parce qu’il est peu probable qu’on soit là dans 40 ans. Pas même Christine, présente avec moi hier, présente aussi aux Eclanova, en 1986, alors qu’elle avait 15 ans : et des parents plus souples que les miens, alors.
11:08 | Lien permanent





















