29/05/2026
Amour, Gloire & Beauté.
Je ne savais pas grand-chose de l’histoire de l’Albanie quand Alba (l'apocope) et Guillaume m’ont offert Indignité de Lea Ypi, un livre qui, présumaient-ils, me plairait pour son écriture et sa démarche littéraire, qu’ils identifiaient à Aurelia. Je ne sais pas ce qu’il en est de leur lecture d’Aurelia, mais j’ai souri en lisant ledit Indignité, en prenant mon temps, en allant chercher les informations qui me manquaient, en me reposant aussi parce que sa lecture est éprouvante, exigeante : on sent que l’autrice ne cède à aucune facilité – heureusement – s’autorise très peu de légèreté, si ce n’est dans l’ironie kafkaïenne des remontées administratives, quand elle s’agace qu’on s’étonne qu’elle soit venue seule à Tirana pour trouver la vérité sur sa grand-mère Leman. Sur la base d’une seule photographie, prise à Cortina d’Ampezzo, en pleine détente, au ski avec son mari, quand le monde est en feu, en 1941. Le (premier)problème, c’est que c’est sur les réseaux sociaux que Lea a trouvé le cliché, et que parmi les commentaires, on traite sa grand-mère de salope, communiste ou fasciste, c’est selon ; on reproche même à sa petite-fille – professeure de théorie politique à la London School of Economics – de faire des conférences autour du monde (grassement rémunérées) en oubliant que sa grand-mère a moisi des décennies durant dans une prison communiste. C’est injuste, mais ça n'émeut pas l’épistémologue, qui veut en avoir le cœur net et va chercher les dossiers sur place. Par analepse, le récit remonte très en amont, quand Leman, jeune garçon manqué, vit dans une famille d’aristocrates marquée par l’autorité d’Ibrahim Pacha, héros national, valeureux au combat mais mort en cuisine pour avoir mangé trop de baklavas, à peine quelques jours après la naissance de sa petite-fille. S’ensuivra dans la fresque une dramatique coïncidence entre la mort et la vie, jusqu’à ce que la cousine préférée de Leman préfère mettre fin à sa vie le jour-même de son mariage avec un industriel allemand aux mœurs douteuses. Juste après avoir glissé à Leman cette curieuse parabole : « Imagine une pièce pleine de fumée (…) ça devient suffocant, et tu te retrouves à avoir du mal à respirer. Tu quitterais cette pièce, toi, ou tu attendrais de l’aide ? » .
Juste après le drame, on cherche à éloigner l’in-fans mais, sans le savoir, on l’éduque dans la curiosité et la révolte : ainsi, via Leman, on revient sur l’histoire chaotique d’un pays que, de loin – à la Société des Nations, sous le protectorat de l’Italie et la faiblesse du Roi Zog – on a découpé en parcelles, sans penser aux habitants qu’on va déplacer et qui, de fait, peuvent se retrouver Grecs, Monténégrins, Kosovars, Turcs, Serbes… Via Leman, l’indépendance qu’elle acquiert, les rencontres qu’elle fait – très belle scène, sous couvert du Contrat Social, entre Asllan, fils de l’Ancien Premier Ministre qui refuse tout privilège, Leman, qui découvre avec agacement le sentiment amoureux, conseillée en cela par sa cousine Cocotte, et Enver Hoxa, compagnon de classe d’Asslan, iconoclaste et sauteur de balcons*. Leman y entend parler des Brigades Internationales, d’un monde qui change encore et dont le mariage de Cocotte sera, pour elle, une forme de chant du cygne. Lea Ypi, par mise en abyme, recrée les recherches de sa grand-mère, insérant des Intermèdes à la typographie administrative pour restituer des comptes=rendus (du Comité provisoire, de l’Assemblée constituante) pour restituer l’ambiance du pays juste avant l’Invasion italienne de 1939.
Le titre s’explique par opposition, à la violente altercation entre Asslan et son père, entre deux formes d’engagement, l’idéaliste et le pragmatique : quand Asslan reproche à son père d’avoir perdu toute dignité parce qu’il conteste le fait que Metaxás ait lancé le pays dans la guerre contre l’Italie, celui-ci lui répond : « as-tu seulement envisagé que (…) derrière Mussolini, il y a Hitler ? ». L’indignité, c’est aussi ce qui frappe Leman qui paie son insolence et son indépendance, par assimilation ; l’Albanie, c’est beau, tourmenté et ennuyeux a-t-elle dit à Asslan, lors de leur première rencontre : elle finira par en épouser les contours, sans la troisième acception, parce qu’on ne s’ennuie jamas, dans la vie de Leman. Jusqu’à sa lune de miel dans cette station de ski des Dolomites, photographie à l’appui, laquelle donnera matière à révisionnisme virtuel et à démonstration réhabilitante ; et littérature, puisque le dernier tiers de ce roman semble réunir les protagonistes et leur démiurge (« J’ai souvent essayé de les imaginer ensemble, de me figurer cette époque, la plus heureuse de sa vie ; comme ma grand-mère se plaisait à le dire ») avec – un peu – plus de liberté. Sans rien perdre de sa complexité : écrire sur Leman, c’est écrire sur l’Albanie, aux identités multiples, sur l’engagement communiste, inévitable (« Socialisme ou barbarie ? Quelle blague. »). Sur la question juive, aussi, à Salonique la magnifique comme ailleurs, le vieux Docteur Elias devenu 10017. Et en chapitre (presque) final, « Comprendre » : un des ressorts de la bonne littérature. Quand c’est Socrates qui lui demande quelle est (s)a profession, Lea Ypi, en Prologue (de fin, un oxymore) répond écrivaine : elle a bien raison : l’agent de sécurité, à l’aéroport de Thessalonique la gratifiera d’un : « Philosophes, historiens, politiciens, tous des menteurs ! (…) Je n’aime que les artistes ». Une allégorie, finalement, de ce qu’elle a fait et de ce qui lui reste à faire : elle pourra se consoler devant une rediffusion de « Amour, gloire & Beauté » en se disant qu’elle n’a pas manqué à sa parole.
Lea Ypi, Indignité, Calmann-Levy, 2025
* « Partir par la porte, payer le loyer à la propriétaire, s’en tenir au contrat, respecter la propriété privée mais pourquoi, exactement ? Il va sans dire que l’ordre du monde n’est pas le bon, au moins nous sommes d’accord là-dessus. Pourquoi restes-tu loyal à cette pagaille ? De mon point de vue, il faut d’abord dauter ; ensuite on réfléchit. D’abord la révolution, ensuite les réformes. »
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