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20/08/2020

Qu'il est dur de défaire.

CM.jpgDrôles d’enchevêtrements que ceux qui composent les Roses fauves, le quatrième roman de la (toujours) très attendue Carole Martinez, une auteure rare dans les deux sens du terme. Un roman qui reprend l’argument de son premier ouvrage, le Cœur cousu, une tradition espagnole qui consiste à enfermer les secrets des femmes dans des espèces de coussins qu’on transmet de mères en filles (aînées) sans jamais s’autoriser à les ouvrir. On pourrait croire, d’entrée, à une forme de facilité – reprendre le sujet qui a fait votre succès - mais Carole Martinez va plus loin en entremêlant des récits, celui la mettant en scène elle-même, en résidence d’écriture à Trébuailles, au cœur de la Bretagne, celui qu’incarne Lola Cam (la boiteuse, en breton), la guichetière de la Poste, au village, laquelle détient, dans son armoire tueuse les secrets de toutes ses aînées, et particulièrement celle dont le cœur s’est décousu, s’offrant littéralement à la romancière. C’est celui d’Ines Dolores, de la lignée de toutes les Dolores puisque le même prénom a été donné à toutes les filles de toutes les générations, dans cette famille. Partie des terres d’Andalousie pour échouer dans les secrets sculptés d’une armoire bretonne. Dans les Roses Fauves, on assiste ainsi à une transmission permanente, traitée, par allégorie, sous le sceau du jardin et de l’évolution des roses. Au parfum âcre, busqué, fauve. Celui du père qui le mérite ou de l’amant qui les sublime. Ces cœurs où, écrit l’auteure, « nul n’est allé fourrer son nez », la romancière en résidence - qui n’écrira pas le roman sur Barbe Bleue qu’elle est venue écrire – en fait le sujet d’un roman qui réconcilie, sous sa traduction simultanée, Lola Cam, qui a renoncé à elle-même, et son aïeule, l’histoire qui les a engendrées toutes les deux. Une histoire folle, d’amour, d’exil et de mort eux-mêmes entre-cousus : une jeune fille qui donne au jeune anarchiste gisant sur le bord de la route l’amour qu’il se plaignait de n’avoir jamais connu ; il l’enfante en retour, jusqu’à ce que ce secret devienne tradition. Dans les Roses Fauves, on couche toujours avec des morts – disait Ferré – jusqu’au sein de leur mausolée. Et les histoires s’entrelacent, les unes dans les autres, celle de Dolores, aux chapitres d’abord numérotés puis laissés tels quels à l’approche de la mort, celle de Lola, aussi prolixe avec la romancière qu’elle est mutique à la Poste, laissant les Causeuses parler (en italique, dans le texte) pour elle, et celle, en filigrane, de l’écrivain, qui voit son sujet initial lui échapper au profit d’un autre, les fantômes de l’histoire la poursuivre jusque sur son chemin du retour, dans la nuit, et son imagination compliquer sa vie réelle, Laurent et les enfants laissés à Paris. En plus d’une histoire qui tient les routes multiples qu’elle emprunte, Carole Martinez nous offre, dans les Roses Fauves, une réflexion sur la fiction et la réalité (ce qu’on écrit dans un roman est toujours un peu vrai), avec une pointe de moraline sur ce qui serait autorisé ou pas dans l’exploitation de la vie d’un(e) autre, d’une « œuvre commune avec le personnage ». Le style lui-même est disruptif, comme le récit, les époques, les pans d’histoire. Au présent de narration, phrases courtes ou nominales quand l’auteure s’interroge, dans un mode plus élaboré, paradoxalement, quand Dolores livre la vie qu’elle a vécue sans finalité aucune qu’elle fût lue (j’écris ma vie que nul ne lira jamais)Qu’est-ce qu’on risque à découdre un cœur, s’interroge la romancière ; je suis la gardienne d’une histoire que j’ignore, lui répond Lola. Ensemble, elles en égrènent les étapes, ressuscitant des personnages colorés et atypiques, sur des terres celtes : Lucía, la Niña, les soleas, le Duende… Une Canción del jinete (lequel apparaîtra, en finale) en la luna negra du jardin : ¿Dónde llevas tu jinete muerto? Une femme morte dont le mari sculpteur veut retracer la beauté dans les arbres. Les parfums qu’on retrouve, que la mémoire recrée, aussi. L’écrivain et son personnage ont semé des graines qu’une seule des deux exploitera, dans un livre que, comme les autres, elle aura du mal à lâcher. On le suit dans l’histoire – malgré les avertissements (au lecteur) de l’ennui qu’elle pourrait susciter – comme dans la métaphore horticole, un peu de Murat en tête (« Vîmes roses trémières allumer un grand feu »), on ne se refait pas, et en plus ça correspond. On aime les deux Histoires croisées, l’espagnole en marche – jusqu’à la Retirada, dernier repère connu - la bretonne, sédentaire. On sourit aux clins d’œil à Miguel Hernandez via Paco Ibañez, moins aux souffrances que le pays a connues, ni à ses contes et légendes féodaux, cruels. Sommes-nous tous d’un même sang que la terre boit et recrache dans la couleur des roses ? interroge Dolores, dans son journal décousu. Les Roses Fauves interroge autant la mort qu’il redonne la vie, aux couleurs du jardin comme à celle qui accepte, au bout du compte, de le laisser en friche pour mieux renaître, de sortir de la droiture à laquelle on l’a condamnée, elle qui n’a jamais marché droit : elle casse les élastiques si peu élastiques qui la contraignent. Là encore, on est en droit de se demander si l’auteure ne parle pas d’elle-même, comme Esclarmonde, dans son Domaine des murmures, parlait aussi d’elle-même, et de toutes les femmes. La fin, la chute, je ne les dévoilerai pas ici, je les laisse au lecteur. Qui ne dissociera plus l’auteure de son héroïne, et vice-versa. C’est l’ambition de l’écriture. En ce jour de sortie, qu’elle soit rassurée : le quatrième découle des trois autres, et n’en rougira jamais que comme rougissent les roses : ça s’appelle une œuvre. Comment fonctionne l’oubli ? demande Nelly, la logeuse, vers la fin. Pas comme ça, lui répondrais-je, en fermant le livre.

Carole Martinez - Les Roses fauves, Gallimard, 21€      Sortie aujourd'hui.

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