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26/11/2018

Visions de Lyon.

Expo1914_04.jpg"Ils se présentèrent, tous les six réunis, devant l’entrée, monumentale, du Hall Tony-Garnier, le premier mai 1914, jour de la fête internationale du Travail, celle du Muguet, aussi. La foule était impressionnante, les badauds se pressaient autour des tourniquets, et les queues donnèrent lieu à quelques bousculades et noms d’oiseaux. Les dames en corsage au col montant, manches en haut de pagode, celles en robe du soir, bouillonnés de mousseline et décors brodés, les plus modernes, en costume-tailleur, se plaignaient de ce qu’il fallût attendre pour entrer dans le hall, admirer les premiers stands de machines et d’industrie lourde, et les voitures, qui intéressaient leurs maris. Elles avaient hâte d’arriver aux pavillons, au village alpin reconstitué et sa ferme modèle, ses Savoyardes en costume traditionnel, au pavillon pour l’horticulture, son hall couvert, ses serres, le stade de la Société française des roses, créée ici, en 96. On se tassait devant le pavillon de l’alimentation, dans l’espoir de déguster des spécialités locales et exotiques. Anton se soumettait au rythme du groupe, à leur promenade sans but, au gré de l’espace que la foule laissait, des allées et venues de Aurélia qui, à vouloir tout voir, risquait de tout rater. Mais il n’attendait que le moment du pavillon des Soies et des Soieries, l’exposition des mûriers, des élevages de vers à soie, mais surtout des nouvelles techniques et des machines que Beurrier allait choisir. Il patientait, mais prenait sur lui : il n’aimait ni la foule, ni cette façon de toucher à tout sans s’intéresser à rien. Mais ils étaient là, participaient de l’événement, et Igor, Vladislav et lui discutèrent de la Cité hygiéniste, défendue par Herriot et Courmont, lui-même Professeur d’hygiène. Le traitement des eaux, des ordures, l’insalubrité, l’alcoolisme, tout cela devenait une préoccupation publique et politique, et cela plaisait à Igor, qui y voyait des applications moins improbables que le delirium de son père, la veille. Vladislav s’intéressa au Pavillon de l’Institut Pasteur, aux cultures de tuberculose et para-tuberculose, aux pièces anatomiques mais aussi à la question de la pratique sportive, qui l’interpella, au nom du corps qu’il s’était sculpté depuis son passage à tabac par les mécanos du train, et son apprentissage à l’Organisation. Eux, les cosmopolites, hommes aux nationalités et identités multiples, se promenaient dans un monde qui leur correspondait, où les Lyonnais, un peu hébétés, entendaient parler toutes les langues, visitaient sans bouger de chez eux des pays et des modes de vie qu’ils ne verraient jamais de leur existence. Et qu’ils auraient préféré, pourtant, à ce qui allait leur tomber dessus, à peine quatre mois après l’inauguration, un mois après la visite de Poincaré. Lyon cessait d’être le Centre du Monde puisque ce monde-là chutait à Sarajevo."

Extrait de "Aurélia Kreit", à paraître.

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