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10/04/2016

Ebène.

Ebène.jpgCes imbéciles désoeuvrés ont dû, comme tous les samedis, agrémenter leur soirée de quelques bières bon marché et de deux ou trois joints préservés de leur consommation de la semaine. En internat, loin du milieu rural auquel leurs parents les ont astreints. Ils ont besoin de ça pour se désinhiber, les garçons surtout, qui n’osent pas dire à la fille qui les accompagne qu’ils la trouvent, chacun à leur façon, désirable. Qu’ils aimeraient bien passer le cap avec elle mais qu’ils ne savent pas comment faire : à force de regarder des vidéos pornos, ils pensent que la vie est comme ça mais eux ne se sentent pas à la hauteur. Alors ils pavanent, parlent fort, ponctuent chacune de leur phrase de « gros », de « clair », plus de « wesh » ni de « pelo », c’est trop has-been. Même has-been devient has been pour eux, va comprendre. Et surtout, va faire des phrases avec toute cette misère sociale, culturelle, générationnelle. Comme l’ennui l’a toujours été, avant qu’on s’en extraie. Bref, ce soir-là, ils sont montés dans la 106 rouge du seul qui a le permis, ils ont tourné dans les villages aux alentours comme s’ils s’étaient risqués dans des quartiers ennemis de Harlem, ils ont bu, ils ont fumé, dit du mal de ceux qu’ils n’aiment pas, passé en revue les profs de leurs lycées professionnels, se sont juré une millième fois qu’ils allaient devenir riches, se barrer de ce pays, lâcher leurs vieux, comme ça, sans prévenir. En attendant, il fallait passer à l’acte et, au moins, briller un peu plus que l’autre, aux yeux de la fille, peut-être, ou de manière plus générale. C’est lui qui a eu l’idée d’embarquer dans le coffre le fusil de chasse du père, c’est lui qui le leur a montré, qui a jubilé de sa gloire sur le moment, de l’effet qu’il provoquait enfin sur les autres. Qui est-ce qui a eu l’idée d’aller faire chier le voisin, là, ce mec qui les provoquait par son seul bien-être, par les activités qu’il menait avec ses enfants, avec les enfants du village qu’il laissait approcher Ebène, son âne?  La douceur incarnée, et l’école de la vie : on n’a jamais autant douté de l’imbécillité présumée d’un âne que quand on en a côtoyé un. Ce samedi soir, les ânes bâtés n’étaient pas dans un pré, mais dans une voiture, qui s’est mise à distance dans un premier temps, celui des conciliabules, des « Chiche ? » ou des « Tu n’oseras jamais ! ». Qui a le premier pensé que leur virilité se mesurerait à l’aune du passage à l’acte ? Qui a armé le fusil, s’est approché d’Ebène et, sans jamais le regarder dans les yeux, l’a abattu, maladroitement, le laissant agoniser, riant de cette agonie ? Les autres ont-ils perçu, trop tardivement, que cet acte-là les déterminerait, pour la vie ? Qu’ils auront beau plaider l’acte imbécile, justement, la bêtise de jeunesse, l’irresponsabilité, ils seront à vie, dans le village, dans le secret de leurs vies, plus tard - quand ils se seront séparés pour ne plus avoir à repenser à ce samedi-là - porteurs de cette violence gratuite, qui n’est pas grave au regard de ce qui peut se passer de plus terrible tous les samedis soirs (on dira ça au tribunal de police, pour relativiser) mais qui l’est d’autant plus qu’elle est le symbole d’une morgue, d’une impunité insupportable. Ebène aurait pu leur faire comprendre ça, s’ils l’avaient écouté : ce n’est pas seulement sa vie qu’ils ont prise, c’est la leur qu’ils ont sacrifiée.

10:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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