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08/05/2012

Fin de partie alternative.

Je l'ai cherchée dans mes nombreux fichiers, cette fin que personne n'aura lue de "la partie de cache-cache". Et pour cause: elle n'a pas été éditée, cette dernière scène dont l'éditeur n'a pas mis longtemps avant de comprendre que je l'avais rajoutée pour ne pas me dire que le roman était terminé. Je l'ai donc enlevée sans scrupule, puisqu'elle n'apportait rien. Rien d'autre que d'entendre une dernière fois la voix d'Emilie. C'est donc une curiosité que je livre ici, à ceux à qui je m'apprête à parler du roman. Rien de plus.

IMG_0582 copie.jpg"J’ai eu le même réflexe, je l’ai cherché partout. La scène de l’enterrement, je l’ai vue comme j’avais vu la mienne, sauf que tout me rappelait que c’était vrai quand je me le demandais. J’ai touché le cercueil, me suis demandée si c’était du bon bois, si Jean l’aurait choisi comme ça. Le bois, pas le cercueil. J’ai regardé les personnes autour, elles attendaient qu’il se passe quelque chose mais ça n’avait plus rien à voir avec celui qu’on accompagnait. Elles attendaient que les choses soient dites, qu’on remonte un peu plus loin que les années que Jean avait vécues. Les regards allaient de Mme Fortime à son père, mais aussi à ma mère. Moins vers Papa, qui reste le bon gars, celui qui n’a rien choisi.  Je regardai ça avec le regard de Jeannot, avec dureté, l'air de dire de ne pas s’aventurer. Ils m’ont laissée tranquille, ils auraient beau jeu, après, de dire qu’il ne fallait pas me brusquer. J’ai vu ce qui se jouait entre eux pendant que le curé parlait, compris qu’ils ne savaient rien mais  prétendraient avoir deviné. Que M.Fortime redeviendrait le peintre et que ce serait dit avec méchanceté. Ils diraient qu’à force de jouer avec le feu, il l’avait trouvé. Ça voulait dire, chez eux, que quelqu’un dont on ne connaît pas le passé ne peut qu’attirer les ennuis. C’est une logique, dans le Berry : quand on a des zones d’ombre dans sa vie, il ne faut pas s’étonner qu’elles deviennent des fantômes. Et ça, je sais que rien ne peut l’arrêter, sauf de quitter le village. Comme la mère de Grégoire, qui n’y a jamais vécu. Mais les Fortime, s’ils s’en vont, les gens d’ici diront que c’est parce qu’ils avaient quelque chose à se reprocher. Et je ne les vois pas partir ensemble, ils ne se tiennent même pas la main au cimetière. Personne ne donne la main à personne, d’ailleurs. Papa et Maman, ce n’est même pas la peine d’y penser : ils ont de la peine tous les deux, mais ce n’est pas la même. Maman est dans un de ces moments où elle a l’air de n’exister que pour elle-même. Je ne sais pas à quoi elle pense : elle ne s’est jamais intéressée à Jean, ce n’est pas lui qui peut la mettre dans ces états. Pas que j’aie pu y passer à sa place non plus. C’est quelque chose qui ne regarde qu’elle et elle pourrait tuer si on lui demandait de quoi il s’agissait. Quand elle a son regard de folle et que Papa baisse les yeux, j’aimerais pouvoir disparaître, je ne dirais pas non si je pouvais prendre la place de Jean. L’accompagner, comme le dit le curé, mais vraiment, pas comme eux, qui rentreront tranquilles juste après.

On ne m’a même pas laissée le voir depuis que ça s’est passé. Papa a appelé Esther Rochant, elle est venue jusque chez nous, on n’est pas allés à Bourges. Il n’était pas question de crêpe au chocolat. Ça n’aurait pas choqué Jeannot que j’en aie envie quand même. Elle m’a dit qu’il fallait qu’elle parle d’abord à mes parents, qu’elle allait revenir. J’étais trop faible pour écouter aux portes mais j’ai entendu Maman crier fort, puis se taire. Papa parlait doucement, qui lui répondait sur le même ton. Quand elle est revenue dans ma chambre, elle m’a regardée d’une façon qui semblait dire qu’il allait falloir que je m’en sorte seule, que je n’aurais plus Jeannot comme soutien, plus mes parents non plus : Papa n’allait plus pouvoir faire face. Elle m’a fait parler de Jean, pas de l’accident. J’ai aimé parce que ce n’était pas triste, on s’est retrouvées à parler comme deux copines, même si on ne riait pas. J’ai l’habitude de ne pas rire avec mes prétendues copines, mais elle n’allait pas médire une fois partie. J’avais confiance, ça m’a fait du bien, mais j’ai su que je ne pourrais plus en parler à personne, que j’allais grandir avec cette image-là. Quand on a eu fini, elle m’a dit qu’elle allait me donner de quoi me reposer, que ça ne me ferait rien de spécial, qu’il fallait que je continue à penser à Jean de la façon dont je lui en avais parlé. Je lui ai demandé si j’allais pouvoir le voir, elle m’a dit que ma mère ne voulait pas, que c’est pour ça qu’elle avait crié. Que mon père n’avait rien dit. Et que la maman de Jeannot ne voulait pas mettre les pieds chez Fortime, que je n’irais donc pas non plus. J’ai essayé de faire comme elle quand je sens qu’elle me fait parler, comprendre si ce qu’il y avait derrière ça était dû à la partie de cache-cache, mais elle est habile, Esther Rochant. J’ai apprécié qu’elle me parle comme à une grande personne. Elle n’a rien dit de plus, m’a conseillé de dormir, pour éviter les disputes : je me suis dit que ça devait être bien d’avoir une mère comme elle.

Au cimetière, plus on se rapprochait de la fin, plus j’avais envie de faire quelque chose qui marquerait cette journée qu’ils allaient oublier. Quelque chose dont on parlerait encore dans des centaines d’années, qui ferait qu’on raconterait mon histoire et celle de Jeannot mêlées, à voix basse et craintive. J’ai pensé leur crier de s’en aller, qu’il ne les avait jamais aimés. J’ai pensé à m’enfuir, courir jusqu’au bois, qu’ils aient le temps de penser au pire. Prendre Papa à partie, lui demander de dire en public pourquoi je l’ai vu s’arrêter un jour, dans l’atelier du peintre, devant un garçon allongé devant une balançoire vide. Pourquoi ils ont l’air de partager tellement de choses qu’ils ne peuvent pas se les dire. J’ai pensé à tout ça, quand les croque-morts ont commencé à jeter de la terre sur le cercueil, j’ai revu la petite colombienne, ses yeux fixes, comme ceux que Jeannot poserait sur nous, sur nous tous si je ne faisais rien. Me jeter dans le trou, me laisser recouvrir de terre, montrer à ma mère qu’on peut, même à onze ans, avoir aimé quelqu’un et lui montrer jusqu’à la fin ?

J’en étais là quand mes yeux se sont posés sur Grégoire. Il était avec sa mère, qui ne le lâchait pas, une main sur son épaule ; mais c’était à se demander lequel soutenait l’autre. Lui aussi avait pris dix ans dans l’histoire, mais ne montrait rien. Sa mère pensait le protéger des regards, des reproches pas encore dits : on peut sauver quelqu’un de la noyade, pas seulement s’occuper de celle qui s’en est sortie. Mais personne ne sait rien de ce qui s’est vraiment passé, il en est conscient, Grégoire, il sait  qu’il restera celui qui m’a sauvée. C’est la première fois qu’on voit sa mère au milieu des mères des autres, c’est déjà une victoire pour lui. Elle est belle, Mme Perrot, plus belle que les autres, Maman comprise. D’abord parce que Maman, elle a beau se moquer des mes plaques quand il lui prend d’être méchante, elle n’est pas particulièrement jolie. Elle l’a peut-être été, mais il faut croire que la méchanceté abime, alors. Les autres mères, elles se sont usées dans les tâches, elles sont sèches, ne sourient plus : un jour, elles ont dû arrêter de se maquiller en se disant que ça ne servait plus à rien et depuis, elles ne se sont jamais retrouvées. Mme Perrot, quelque chose l’a blessée, mais elle ne renoncera pas. Jusqu’à la fin, elle se persuadera qu’il faut rester celle qu’elle a été au cas où ce qu’elle a perdu revienne. Elle a la main posée sur l’épaule de son fils, qui regarde les employés du cimetière en essayant d’être discret. Jeannot aurait pu leur apprendre à bêcher, il y en a un qui se courbe beaucoup trop plutôt que de peser sur le pied d’appui : s’il continue à ce rythme, il se bousillera le dos en enterrant les gens. Il regarde ça, Grégoire, comme il nous regardait quand on se mettait à l’écart des autres, à l’école. Ça ne nous est pas arrivé souvent, mais je les ai aimés, ces instants-là. Grégoire nous jetait des regards presque inhumains tellement il voulait nous faire croire que ça l’indifférait. Il faut croire que plus on avance dans la vie, plus on fait le contraire de ce qu’on doit faire. C’est comme ça qu’on se perd sans s’en rendre compte, qu’on s’en rend compte quand il est trop tard, si on s’en rend compte. Jean, ça aura été l’inverse d’un lâche : il aura été fidèle à ce qu’il a voulu être, jusqu’à en mourir. Le curé devrait dire ça, d’ailleurs, qu’on aurait dû le laisser dans le marais plutôt que de l’enterrer là : ça l’aurait rendu immortel, et il aurait été en bonne compagnie.

Il fallait donc que je fasse quelque chose et ça m’est venu quand j’ai vu que, derrière, il y en avait déjà qui s’apprêtaient à partir. Ça m’est venu comme une évidence, comme si, dès le début du cache-cache, j’avais débusqué Jeannot, si je n’avais pas pensé qu’il valait mieux que je fasse comme si je ne savais pas. J’ai avancé de deux pas, me suis dirigé directement vers Grégoire. J’ai croisé le regard de sa mère, qui devait savoir ce que j’allais faire et pourquoi je le faisais. J’avais en tête les mots qu’il m’avait glissés à l’oreille pendant que je reprenais mes esprits sur le bord du marais. Ces mots qui, dans mon état second, me semblaient déplacés parce qu’ils promettaient des choses qu’on ne demande pas à quelqu’un qui a failli se noyer, devant quelqu’un qui se noie. Ça non plus, je n’ai pu en parler à personne, même si j’en parlerai un jour à Esther quand j’irai la voir à Bourges. Seule. Sans Papa, sans Mademoiselle Ronchon ni crêpe au chocolat. Celle-ci, celle dont j’ai eu envie quand j’ai su que je n’en aurais pas parce que c’est elle qui venait, je la mangerai plus tard, quand je me serai débarrassée de mes fantômes. Et des allergies qui vont avec. Je n’en ai parlé à personne et à lui, je ne lui en reparlerai jamais. Quoiqu’il nous arrive. Mais là, il faut qu’il prenne sa part de responsabilité dans l’histoire, qu’il ne se défile pas, qu’il sache une fois ce que c’est que le drame, le vrai, avec les gestes qui vont avec, qu’on voit comme dans des scènes de films. Ses mots, il les assumera jusqu’à ce que ce soit moi qui décide que je n’ai plus besoin qu’il voit Jeannot à travers moi et qu’il n’ose pas me le dire. Alors jy suis allée, vers Grégoire - sa mère a baissé les yeux une seconde, ils sont allés se nicher dans ceux de la mienne - et je lui ai pris la main, devant tout le monde. Il a essayé de la retirer, mais je l’ai serrée fort. J’ai eu l’impression, là encore, qu’une force inconnue m’aidait. Il a laissé faire."

Photo Jean Frémiot

19:22 Publié dans Blog | Lien permanent

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