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19/03/2020

Memento Mori.

J’ai échangé plusieurs centaines de lettres avec cette personne-là. Il faut dire que la promesse d’adolescence - celle de se donner des nouvelles après les vacances d’été - que les autres garçons ont faite en même temps que moi, j’ai été le seul à la tenir, et de quelle façon : nous avions quatorze ans quand nous nous sommes quittés, et nous avons passé près de onze ans ensemble, à se raconter nos vies, ses heurts, ses joies, quelques inventions, de ci de là, histoire, bien avant les réseaux sociaux, de faire croire à l’autre, qui n’y croyait pas, que sa vie était remarquable. Mais peu. Nous avons plutôt échangé, correspondu au sens propre, celui qui fait qu’on trouve quelqu’un qui pense, vit et agit comme on le ferait soi. Il n’y eut rien d’amoureux, dans cette existence parallèle, rien de tendancieux, même si les rares photos échangées montraient la si belle femme qu’elle était devenue. À force de suivre ses amours, j’ai fini par envoyer les dernières lettres à un autre nom, dans une autre ville. M’y rendant, j’ai acheté un bouquet de fleurs, me suis présenté à l’adresse indiquée, ai prononcé « Interflora ! » à l’interphone. Montant un escalier en colimaçons digne des films de Michel Deville, j’ai vu, au quatrième étage, un homme sur le seuil de la porte, se penchant vers moi et me disant, tout de go : « T’es pas Interflora, toi, t’es Laurent ! ». Il me fit entrer, avec beaucoup de chaleur, pour m’apprendre que sa jeune femme était allée voir ses parents – dans la ville où j’envoyais les lettres, jusqu’alors – mais que je pourrais lui faire une surprise, aller la chercher à la gare, le lendemain, à sa place. C’était remarquable de confiance et d’intelligence, j’ai accepté, y suis allé le jour d’après, le cœur un peu serré, pour un rendez-vous non amoureux et non prévu par un des deux convives. La porte du TGV Ouest s’est ouverte, j’étais encore moins à l’aise qu’avec mon bouquet de fleurs de la veille, et l’ai vue apparaître, dans l’encadrement de la porte. Elle m’a immédiatement reconnu, et ne s’est pas montrée si surprise que ça, en somme. Sans doute avait-elle compris, tout de suite, que l’idée venait de son mari, sans doute lui rendait-elle, de fait, la confiance et l’intelligence que nécessitait une seule situation. Mon dernier souvenir, l’heure que nous avons passée à deviser de tout et de rien, comme nous le faisions par écrit, depuis onze ans, fut le sourire qu’elle me réserva, rien qu’à moi, avant que nous nous séparions, pour aller vers nos vies, chacun. Je n’avais aucune connaissance, à cet âge-là, de l’incidence du sourire archaïque sur les vies de Jules & Jim. Je lui ai juste répondu, à l’identique. Nous ne nous sommes plus jamais écrit, nous ne nous sommes plus jamais vus, nous en avions juste terminé.

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