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15/09/2018

Réponse à un forcené*.

jean-pierre-leaud-masculin-feminin.pngLa dernière fois que j’ai vu Christian Chavassieux s’emporter, c’était contre Jean-Pierre Léaud, dont il dénonçait, de mémoire, l’absolue vacuité du jeu et la supercherie liée au mythe d’Antoine Doinel. Et le voilà, bigre, cet homme doux et placide, qui massacre ma Clara (Ville) à grands coups de pelle dans une chronique enflammée, qui dit autant l’amour qu’il porte à mon travail – depuis que nous nous sommes connus en sélection, comme deux footballeurs moyens – que la déception qu’a entraînée chez lui la lecture de ma « Girafe lymphatique ». J’ai suffisamment prévenu, dans ces colonnes, que je ne supportais pas les retours d’ascenseur que se font poliment les auteurs installés par voie de presse ou de blogs particuliers pour ne pas l’autoriser, en amont, à publier sa chronique, lui qui a eu l’élégance de m’en demander l’autorisation. Et je dois dire, lecture après lecture, que j’y vois davantage de marques d’amitié que de sujets de - réelle – discorde. Je serais même, parfois, en accord avec lui et, ici et là, on m’a aussi soufflé que cette Clara était parfois bien agaçante. Pour autant, puisqu’il m’en donne l’occasion, voire sollicite une réponse, qui éclaircirait ce qu’il appelle gentiment « être passé à côté », le démiurge que je suis, sans passer par l’exercice fastidieux du contre-argument, aimerait préciser quelques éléments.

L’écriture de « Girafe lymphatique » - un exercice à part dans ma bibliographie – s’est faite, dans un effet de mise en abyme avec le « roman » (grosse nouvelle ? Je ne sais pas. L’éditeur a tranché et, après tout, « Tébessa », ce roman que jamais personne n’a contesté, ne fait qu’une grosse vingtaine de pages en plus), « à main levée », ce qui n’est jamais tout à fait vrai si l’on compte les dix mois de travail que l’édition a nécessités. Et qui n’engage en rien l’argument imbécile d’Oronte selon lequel le temps consacré à l’ouvrage est en lien avec sa qualité. Aucune urgence n’a présidé à la Girafe lymphatique, sinon celle de l’écrire. D’incarner un personnage dont je venais de faire le portrait. Pour l’anecdote, et pour me défouler sur un autre auteur, un ami venait de me conseiller la lecture d’un ouvrage – « Clara Stern », d’Eric Laurrent, Minuit, 2005) que j’ai tellement détesté dans sa préciosité que j’ai décidé, dans l’instant, de me consacrer à l’écriture de ce roman « sec et économe » proposé par ce même ami, après qu’il a lu le portrait de Clara Ville. Dont je me demande s’il n’eût pas fallu le mettre en fin d’ouvrage, vu que, chez Christian comme chez d’autres, on ne perçoit pas suffisamment qu’elle est ce qu’elle est devenue à la fin de l’histoire. Dans une conscience éprouvée, après l’épilogue, quelques années après qu’elle a retrouvé son père. Ce que je veux avancer, sans avoir à me justifier ni me défendre, c’est que l’histoire de cette femme m’a offert un sujet d’écriture tel que je n’aurais jamais imaginé qu’on pût m’en offrir. Le moyen d’écrire la vie d’une femme, son portrait, tel quel, sans intervenir et surtout sans que cette p… d’autofiction prenne le dessus sur le récit. J’ai dit mille fois que la distance – dans l’énonciation – avec laquelle j’aborde le personnage, le fait que je l’appelle systématiquement par ses noms et prénoms comme si je voulais m’en éloigner était une référence au Henri-Pierre Roché de « Jules & Jim », mais elle m’a servi, cette distance, pour raconter une histoire, puisque c’est le but de la littérature. Je comprends qu’on puisse préférer les interludes entre portraitistes, puisqu’elle est là même abolie et que le peintre tend parfois, déjà, à lui régler son compte, à cette Clara. Indolente et indocile, agaçante dans ses atermoiements. Christian aura donc eu la même réaction viscérale que la directrice de thèse, dans le roman ! Et la voilà qualifiée, de facto, de rohmérienne, ramenant à la surface de l’ami Chavassieux le souvenir à peine assimilé, depuis 2011, du Paul Herfray de mon « Poignet d’Alain Larrouquis », déjà éreinté à l’époque (le personnage, pas le roman). Rohmérienne, Clara l’est moins que Margot dans le PAL. S’il y a quelque chose du Maestro dans la Girafe, c’est sur le fatum, son acceptation (ou pas), sur les accidents, les mutations qui construisent une existence. Celui du père, celui de sa fille, les deux liés puisque déterminés par l’acte initial, l’abandon. C’est plus que l’identité, qui, pour le philosophe que je suis, ne se dessine qu’à partir de la perception de ce qui l’entrave. A partir de là, il était évident pour moi que j’allais travailler sur les ellipses, parce qu’un roman naturaliste sur trente ans de l’absence ne correspondait en rien au cahier des charges. Exeunt, de fait (et c’est pratique) les charges que s’impose, je le sais, le terrien et besogneux (au sens noble) Chavassieux, dans chacun de ses ouvrages : un contexte trop poussé, une atmosphère trop décrite – elle l’est tout de même un peu, en végétation, en habitats, en technique d’insémination, même ! – m’aurait sorti de mon ouvrage, que je voulais tel quel. Sans rien dévoiler, je sais aussi que celui qui me châtie aujourd’hui m’a considérablement aidé dans ce qui sortira demain, cet ouvrage que j’ai, du coup, sorti de son hors-sol de l’imaginaire pour l’ancrer dans les lieux, les places, les cultures et l’histoire. Mais ce n’est pas la visée de la Girafe, et je trouve que la juger là-dessus relève d’un drôle de transfert : Chavassieux le dit lui-même, c’est Aurélia qu’il attend, pas cette chiffe molle de Clara (dans mon entourage, on l’a déjà traité de connasse). Et puis quoi, encore ? Ah, oui, ce « Clair de lune », une œuvre bien mal choisie, me dit-on, tant elle ne pourrait pas combler ce si long manque, comme revendiqué. Deux de mes amies, musiciennes, ont eu cette réaction, également : un pianiste aussi exigeant ne saurait se contenter, toute une vie, d’une œuvre aussi simpliste. C’était juste avant que, sous l’effet de la lecture, elles la reprennent, et changent un peu d’avis. Coller les Variations Golberg et en faire un élément du récit, j’y ai pensé, mais je ne l’ai pas fait. Je voulais une œuvre dont la portée romantique (la vraie, avec l’amour, la mort, le temps et l’élément naturel indissociés) se transfère dans l’interprétation. Comme s’il la redécouvrait à chaque fois et qu’elle le suprenait. Ce que le père dit à Clara sur les singes savants de la musique me semble suffisant, comme explication : Glenn Gould, d’ailleurs, pour moi, me semble relever de cette catégorie-là, mais je ne vais pas soulever une polémique supplémentaire… Et pour le reste, mon pianiste de la Réunion a Bach. On se souvient, avec Cioran : “Sans Bach, Dieu serait un type de troisième ordre.”

Rohmérienne, alors, cette Girafe ? Honnêtement, je ne crois pas, du coup. En tout cas surtout pas en lien avec le Rayon Vert, ce film que j’ai tellement détesté à 17 ans que je suis par la suite allé voir tous les films de Rohmer par curiosité, puis par amour, jusqu’à l’apothéose, pour moi, des « Contes des quatre saisons ». Avec un dénouement, dans le « Conte d’hiver », que ne renierait pas le final de ma Girafe, c’est vrai, tiens.

J’ai la drôle d’impression – le luxe des auteurs - depuis que le livre est sorti, que Clara est enfin tranquille. Dans sa vie comme dans l’épilogue. Elle ne connaît plus les déceptions, les changements de cap, d’îles, elle n’a plus à se soucier de quoi demain sera fait. Elle occupe une place, dans mon cœur (pardon pour le cliché) aussi large que celle qu’a prise Emilie, de ma partie de cache-cache, ou celle que se prépare, depuis dix ans, la petite Aurélia, qu’il me tarde de présenter au monde. Je vais vous faire un aveu : Chavassieux la connaît, Aurélia, et bien. Mieux que quiconque, et peut-être mieux que moi. Il sait aussi à quel point elle m’a poussé dans mon travail et dans mes retranchements, à quel point je l’ai ancrée, encore et encore, dans son époque et les lieux qu’elle traverse. Mais si Clara est une île – Ouessant n’est qu’un trompe l’œil – elle aura hébergé l’écrivain Cachard le temps d’un joli naufrage, d’une révolution poétique. De quoi chercher à la défendre, au moins un peu, à regretter qu’une personne – même une seule – ne l’ait pas comprise. J’ai proposé à Christian de mettre l’ouvrage dans les rayons du bas de leur – à lui et sa douce – immense bibliothèque, il n’ira pas jusque là, m’a-t-il dit. Je lui fais juste la promesse d’un prochain envoi, dans les mois qui vont suivre. Qui sait, d’ici là, Clara aura fait un bout de chemin, encore, dans sa mémoire et ses élans. Qu’il se sera trouvé un peu brutal, d’où cette réponse à un forcené (*l’expression est de lui). Un autre de mes amis chers m’a écrit que ma Girafe lui avait parue aussi clinique et glaciale que les couloirs d’hôpitaux et de morgue que la disparition récente de son Papa l’avait obligé à fréquenter. Jusqu’à me dire quelques jours après que l’effet de ce livre était troublant et durable, chez lui. On ne décide jamais de la réaction de ses lecteurs, et heureusement. Il est déjà bien heureux d’avoir des lecteurs, encore.

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