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13/11/2010

Blind Date

VdN.jpgC’est ce soir, à la Casa Musicale – un lieu qui va finir par bien porter son nom au vu du nombre de fois où je m’y suis trouvé ces derniers temps et qui sait élégamment accueillir les écrivains, aussi ! -  que j’étais censé découvrir en avant première le secret de « Bonne-Espérance ». Une histoire de secret, de monstres, de frère disparu, entre des enfants qui se courraient après dans la lande, mais pas celle, plate, du Berry, celle arpentée des terres d’Irlande ou d’Ecosse, avec ses légendes et sa mythologie. Dans des temps qui restent indéfinis, tant dans la narration que dans les insertions que celle-ci s’autorise : de quelle vie de ses deux personnages centraux parle-t-elle, cette aventure, celle qu’ils ont déjà vécue avant, celle qu’ils ont, l’un ou l’autre, l’un et l’autre, rêvée, une seule réminiscence ("dans une autre vie, dans un autre temps, nous nous sommes aimés avant") ? Le halo de mystère qui entoure le récit de Bonne-Espérance et de ses amours incestueuses est à la hauteur de la longue attente qu’il a fallu subir pour qu’on y ait accès. Et ce ne fut pas facile, pour moi qui m’y étais préparé, de comprendre que ce ne serait encore que par bribes, celles entendues à l’aveugle dans une salle de restauration extrêmement bruyante, celles distillées dans un récital acoustique forcément incomplet. Il me reste quinze jours, encore, pour avoir le texte sous les yeux : j’ai compris que la figure centrale de cette allégorie était, au bout du compte, un grand mur, récurrent, un de ceux qu’on imagine ne jamais pouvoir franchir avant qu’on le fasse par interdit, en bénéficiant d’une courte échelle. Un mur de silences, de damnations, un zeste de Festen dans un inceste, mais seulement dans ses répercussions, au village : les commérages, la mère devenue folle, le père (« il n’existe pas, c’est juste une invention de ma mère ») parti, le chien découvert éventré devant la maison, dans les entrailles duquel, pourtant, Bonne-Espérance – nommé ainsi puisque né à fond de cale d’un Clipper tel un Jean-Baptiste Grenouille éjecté devant l’étal de poissonnerie - lit que, contre vents et marées, avec elle il se mariera.  Dans un de ces futurs gidiens ("Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur") fréquemment utilisés qui donnent au récit des allures de prédication, et rappellent que l'unité reste à comprendre. Un B-E « mort hier », dit-il de lui, se retrouvant dans une taverne avec Edgar Allan Poe – qu’il congédie, puisqu’il a lui-même deux macchabées au fond du corbillard qui l’attendent -  ou dans Hollywood Park sans qu’on sache, pour l’instant, si c’est le fruit de son « cerveau dérangé » et des « images qui (le) hantent » ou si ces projections-là appellent les différents temps de l’histoire d’amour qui le lie à Thélma. Sa sœur. Qu’il voudrait arracher des griffes de son mari, Ethan, quand lui-même, dans le même temps, dit à Maureen Mc Kenzie, qui fait partie de la « photo de famille », qu’elle peut bien se pencher par dessus la falaise, il sait qu’elle ne va pas sauter, parce que « l’héroïne, ce n’est pas elle ». Bonne-Espérance aime Thelma tellement qu’il tuerait pour elle, si elle le lui demandait. Ce qu’elle ne manque pas de faire, même si l’interrogation demeure sur ce qu’il va se passer, et surtout si ça s’est réellement passé, encore une fois. Parce que si la confusion des temps n’empêche pas le questionnement lucide de Thelma (« Mais que s’est-il passé, mon frère ?»), c’est aussi pour lui demander juste derrière pourquoi, un beau matin, ils se sont réveillés vieux…

Tout cela est bien sybillin, oui, mais c’est une œuvre qui sera majeure dans son exigence et dans sa portée romanesque. Que Stéphane Pétrier, puisque c’est de lui qu’on parle, assume donc désormais et avec maestria. Dans laquelle il a embarqué depuis trois ans son Voyage de Noz, qui s’est donc totalement remis en cause. Je n’ai pas d’autres repères d’albums comme celui-ci depuis « l’Imprudence » de Bashung, c’est dire. Et c’est une autre belle forme de permanence que je savoure, puisque je les avais laissés il y a longtemps persuadé – de façon péremptoire – que l'écriture de Pétrier était encore très en deça de là où elle se devait d’être.  Là, c’est avec une simplicité apparente qu’il sert le complexe de la situation : à ce titre, « la Tempête » est réellement un chef-d’œuvre, à mon sens. Je vais attendre quinze jours, maintenant, pour voir, livret en main, s’il y a d’autres secrets derrière le mur. Et s’il est d’autres théorèmes que de savoir où s’en vont les gens qui s’aiment.

 

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