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10/05/2017

Elle aura été.

C’est à ce moment-là qu’on se rend compte que « être ou ne pas être » n’est pas la bonne question. Que les choses reviennent via cette feuille qui se débat avec l’énergie du désespoir pour ne pas que le vent – froid, dehors – l’arrache à sa branche, qu’elle quitte l’arbre qui lui a donné les satisfactions de sa vie de feuille, sans jamais citer Whitman, par élégance. Tout est question de racines et de branches nues, au bout du compte, se dit-elle, sa main posée sur la vitre laissant une trace de givre s’effaçant comme s’effaçaient les mots sur le sable, quand il fallait quitter la plage, l’été. Avoir été, l’été, pas une de ses copines de saison, ni automne malade, ni printemps tape-à-l’œil. Qu’elle s’en méfiait, du printemps, aux Ecartés, quand les rayons dardaient, poussant à se dévêtir jusqu’à ce que la nuit tombât, la laissant la nuit gorge nouée, nez rougi ! A-t-elle seulement senti, dans ces moments-là, que les feuilles se débattaient avec un sort plus sombre, une énergie du désespoir bien vaine, face au vent triomphant ? Les vents, à l’école, elle les avait appris par cœur et se targuait encore récemment, devant ses congénères, de ne pas les avoir oubliés : tramontane, autan, aquilon déchaîné… Elle avait surpris, dans le regard des mémères - comme elle les appelle pour mieux s’en exclure - un vague souvenir, du temps où elles avaient de la conversation. Elle qui ne se rappelait plus du moment où on l’avait emmenée là, de qui avait pris la décision. Son fils, qu’elle ne voyait plus depuis qu’il avait quitté femme et enfants pour un travail mieux rémunéré aux Etats-Unis ? Elle n’avait plus qu’une vague image de lui, n’en souffrait pas : elle l’avait vu évoluer autrement, privilégier les choses futiles. Sans doute tenait-il ça de son père, mais elle n’avait pu refréner, il y a déjà bien longtemps, une pointe de déception jamais démentie, mais qui avait fini par ne plus avoir d’importance. Comme la plupart des choses qui se passaient ici. Elle avait trop vu les autres résidentes souffrir de la non-venue d’un proche, pourtant annoncé, pour s’adonner elle-même à ce type de douleur. Sa blessure à elle était concentrée sur ce qui lui revenait, par bribes, qu’elle ne pourrait plus faire : danser, comme elle l’a fait toute sa vie, jusqu’à ce que celle-ci la reprenne. Aimer, embrasser, redevenir la sulfureuse, parce qu’elle avait dit un jour à un amant qu’anticiper un départ, c’était ne pas courir le risque d’être le dernier à rester. Elle avait renoncé au décompte, ne savait plus à quelle époque, ni quel siècle elle se référait. Quand elle était encore chez elle, à chaque fois qu’elle passait devant des lieux qui l’avaient marquée, par ce qu’elle y avait vécu, par ce qu’ils véhiculaient eux-mêmes d’histoires, elle s’imprégnait de tout ce qui s’y était passé, des amours, des tristesses, des espoirs ravivés. Tout la pénétrait, les arbres, les bancs, les ombres massives des monuments. Sa mémoire était là parce que ce n’était justement pas la sienne : c’est outrecuidant d’imaginer survivre à un arbre, à une place. Il vaut mieux s’y inscrire, dans la durée et le passage. Elle avait projeté y mourir, sur la petite place de son enfance, s’était imaginé s’asseoir sur un des bancs verts, regarder des amoureux s’étreindre, fermer les yeux et ne plus les rouvrir. Mais on ne la laissera pas vivre sa mort comme elle l’aurait voulu, on l’obligera, par effet-miroir, à subir la déchéance comme reflet quotidien, simplement parce que ça n’était pas permis, d’être maître de sa mort. Elle le lui avait suffisamment fait comprendre, là-bas…

Au moment-même où la feuille renonce, se laisse décrocher et partir dans le vent, elle repense à Armand, cet amant connu si jeune. Armand, ce fils de paysans sorti de la misère en mariant la fille d’un industriel de la région faisant dans la toile cirée. Elle s’en souvenait, parce que son idiot de fils s’était demandé, en vidant l’appartement, d’où pouvait venir cette nappe rouge basque restée, cinquante ans durant, dans son emballage d’origine. Armand qui l’avait rejointe chez elle le soir même de son mariage, l’air désolé, sans rien dire, en buvant son café. Il est venu comme ça pendant des années, juste pour passer du temps avec elle, lui laissant d’autres amants, d’autres histoires, sans rien revendiquer. Puis un jour elle ne l’a plus vu, ne s’en est pas inquiétée, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’il s’était tué en voiture, que personne n’avait imaginé qu’on pût l’avertir. Ça n’aura pas été sa seule perte douloureuse, mais c’en est une qui a compté. Une de ces absences qui vous font aborder la fin de la vie avec le secret espoir, jamais assumé, qu’il y a un après et qu’elles en font partie. Même les pires mécréants se mettent à croire, dans des enfers pareils ! Qu’est-ce qu’ils pourraient faire d’autre, ici, au cours de ces journées bêtifiantes, rythmées par les soins et les programmes télé ? Elle qui ne l’avait jamais eue chez elle, n’avait jamais voulu s’abaisser à la regarder, voilà qu’on lui proposait, deux ou trois fois par jour, de s’abrutir devant des émissions présentées bruyamment par des imbéciles. Malheureusement, elle ne pouvait plus lire : ses yeux la brûlaient, les caractères fondaient au fur et à mesure qu’elle les parcouraient, se mêlaient, se refusaient à elle, parce qu’elle les avait trop compris, trop perçus, sa vie durant. Parce qu’elle avait cette intelligence qui lui faisait comprendre la portée d’un texte et ses procédés d’écriture. Qu’elle avait été une des premières femmes de Lettres de sa région, qu’elle avait écrit des ouvrages de référence sur le XVII°s. Dont elle se récitait par cœur des passages de théâtre, puisqu’elle ne pouvait plus lire. Secrètement, bien sûr : on aurait doublé les doses de calmant si on l’avait entendu déclamer ces vers si prégnants, ce refus de l’amante de rendre à celui qu’elle aime en retour le coup fatal qu’il a porté à son père… Ça n’était pas des choses de son âge, ni de son rang, lui avait-on objecté, quand elle avait voulu présenter son premier travail universitaire, sur le sujet. Les mêmes reproches qu’on avait faits à l’auteur, trois siècles auparavant. Ça n’avait pas été facile, mais ça l’avait renforcée dans l’idée qu’elle se battrait seule contre le monde entier, toute sa vie. Pourquoi se souvenait-elle de sa soutenance, là, devant la fenêtre de la résidence, pourquoi dessine-t-elle, sur la buée de la vitre, les sigles avec lesquels elle soulignait, dans le texte, les diérèses et les enjambements ? Etait-ce la poésie qui résistait, avec la même énergie que la feuille, contre le bruit sourd de la télévision du foyer ? Etait-ce Rodolphe, le jeune chargé de travaux dirigés, qui s’était épris d’elle au point de lui écrire un poème sublime la prenant comme sujet, dans la conscience du refus qu’elle lui avait objecté ? Pourquoi tout revient-il quand ce n’est pas le moment, pourquoi la mémoire est-elle inflammable, pourquoi les êtres sont-ils, à leur fin, abandonnés à eux-mêmes ? Elle laissait son esprit s’évader, suivre une autre feuille, se demander quelle serait la dernière. Celle qui reste. Qui sonnerait la révolte contre le cycle naturel, défierait la mort, tiendrait jusqu’au printemps, sans pollen, sans allergies et sans éternuements. Une vie réinventée, dont elle devra convaincre les autres, au réfectoire, tout à l’heure. Mais la dernière feuille lâche, juste là. Elle sait que la lutte est vaine, qu’ils s’accrocheront à leur pitance et à l’émission du soir. Elle en est là, devant la fenêtre, recluse en passe de se libérer de ses jougs. Quand elle flottera dans l’air, qu’elle se laissera aller, portée par le zéphyr, c’est ce qui va la rasséréner, dans l’inquiétude légitime de ce qu’il y a après la mort. Parce que ce n’est la mort qui compte, c’est ce qu’on a fait de sa vie, avant : elle le sait, elle, que c’est quand on se retourne sur son passé qu’on comprend si on a vécu ou si on s’est trompé soi-même. C’est là, dans la somme de ses erreurs et de ses passions mélangées, qu’elle se détachera d’elle-même et vivra en impesanteur. Elle le sait, devant la fenêtre, à son dernier instant : c’est sa vie qui a défilé sous ses yeux, le dernière allégorie qu’elle aura eu à étudier. Elle aura été.

09:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)