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29/12/2015

Pour Sacha.

Sacha leur fut d’un secours inouï, palliant les effondrements par une solidité sans faille, un sens de l’organisation qui convainquit Anton que ce jeune homme était au fait des évolutions du monde, des combats qu’il aurait à mener. Il commença par dire que deux des commandants des navires reliant Odessa à Constantinople étaient corrompus et qu’en échange de pots-de-vin, ils laissaient des bandes ou des marins dépouiller des Juifs en pleine nuit, les laisser pour morts ou les passer par-dessus bord. On savait ça depuis les Bilou, les premiers Juifs venus de Russie rejoindre le Yichow. Le jeune homme allait surpasser tout ce que les autres avaient pu faire pour rester les Juifs éclairés qu’ils pensaient être, comme Moshe. Sacha leur parla comme à des frères : la mort de Nikolaï avait scellé un pacte, il ne leur cacherait plus rien. Il cita l’autoémancipation de Pinsker, l’idée d’une identité nationale qui dépasserait les interdits qu’on leur réservait ici. Une désaliénation, s’emballa Sacha : on créa même, en 90, une Société d’assistance aux agriculteurs et artisans juifs en Syrie et en Palestine, à Odessa, qui fit croire qu’on touchait au but, jusqu’à l’année d’après... Sacha s’était interrompu et au même titre que Anton avait saisi qu’il n’était pas seulement un neveu venu prêter main forte, il sut que Sacha était lui aussi passé par là où ils venaient juste d’arriver. Il posa quand même la question qui lui brûlait les lèvres :
- Mais pourquoi n’es-tu pas parti à ce moment-là, Sacha ? Qu’as-tu à espérer, ici ?

- Parce qu’ils ont eu mon père avant qu’il prenne la décision qu’il devait prendre. Ils l’ont tué, comme ils ont tué le tien, Vladislav. Mais devant moi, en plus de ça. Et devant ma mère.
Vladislav était bouche bée, dans un drôle de mélange de rage contenue et de honte rétroactive : plus à cause de son comportement de la veille, mais de sa réaction juste avant. Anton le sauva, qui continuait :

- Mais enfin, justement, pourquoi n’êtes-vous pas partis juste là, alors ? Ce n’était pas suffisant ?
- Ma mère est malade, elle ne tiendrait pas le voyage. Et puis...
Sacha garda un silence gêné, baissant la tête pour ne pas croiser, à cet instant, le regard de Moshe. Mais tout le monde saisit : partir, c’était montrer que les ainés avaient échoué et les condamner à mort, en les laissant ici. Sacha était resté et avait organisé la résistance. Sans doute s’était-il fait craindre autant que Medvedenko, sans doute était-ce pour ça que sa mère et son oncle étaient encore vivants. Reprenant, c’est à Vladislav qu’il s’adressa :

- C’est pour ça que tu dois partir, emmener ta mère, qui est jeune, là où elle doit aller.
- Alors viens avec nous ! Vladislav avait retrouvé une forme d’enthousiasme qui parut déplacé, mais que chacun prit pour soi : avoir Sacha dans le groupe faciliterait les choses, de par sa force comme par sa connaissance de ce qui entourait le chaos général, que les malheureux de Ekaterinoslav prenaient de plein fouet.
- Je ne peux pas, pour les mêmes raisons, déclina-t-il. Mais nous sommes nombreux, et je te donnerai un nom, à Paris, Vladislav. Ça prendra du temps, ça ne se fera peut-être jamais, mais si tu veux, une fois que tu auras mis les tiens à l’abri, sauver la Russie de cette vermine, eh bien, si je suis toujours vivant moi-même, nous nous retrouverons et nous combattrons côte-à-côte.

17:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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