03/07/2011
La Pianiste
Elle n'avait pas prévu de jouer ce soir-là. C'est sur l'insistance de ses amis qu'elle s'est assise sur le tabouret, qu'elle a redressé ce dos qui, toujours, la faisait souffrir. Elle venait pourtant de dire à celui qui regrettait de ne l'avoir jamais vue sur scène qu'elle ne saurait jouer autrement qu'avec un piano à queue. "Et en robe de soirée", avait-elle précisé, en souriant. Ce clavier Rolland, là, en face d'elle, ne convenait ni à ses habitudes ni à la seule musique à laquelle elle s'adonnait depuis tellement d'années. Qu'est-ce qui lui avait pris d'accepter de relayer le groupe festif aux airs enjoués? Elle allait poser quelques mesures de Rachmaninov, on l'écouterait un temps, celui du respect dû à la "grande" musique, puis on passerait à autre chose. Elle allait se tromper, aussi, certainement: les coupes qu'elle avait acceptées depuis le début de la soirée la troubleraient, sans doute, démontrant une fois encore qu'on n'atteint pas l'âme de la composition en usant d'artifices. Ses mains déliées à plat sur les touches qu'elle caresse ne trahissent aucune émotion, en apparence. Tout est intérieur, en communion avec la partition dont elle doit, en plus, se souvenir. Elle est frêle, elle doit se rappeler, dans l'instant, les heures passées à supporter une autre enfance que celle de ses copines. La note n'est pas encore tombée, c'est le silence qui la précède, mais c'est déjà d'elle dont on parlera, le lendemain.
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29/06/2011
Mon petit camarade
Je me souviens être tombé sur Nizan à l’âge de dix-sept ans, alors que je cherchais chez Sartre de quoi nourrir mon anxiété. Je trouvai en Nizan mon petit camarade dans l’intemporalité, qui s’immisçait dans ma vie avec sa gracieuse insolence, le regard baissé sur ses ongles(1). Je l’avais trouvé seul, je me l’appropriai donc… Puis à entendre des personnes qui l’avaient connu avant moi, je compris que c’était à leur jeunesse que je me substituais. A l’Université, des professeurs souriaient de savoir qu’Il faisait encore son effet. L’un m’a conduit à mener un travail qui fut plus qu’une maîtrise : avant de l’appeler à l’aide, j’allais entrer dans la police, puisque « on rentre dans la police comme on se suicide. » (1) J’ai raté mon suicide : je ne suis jamais devenu policier. Claude Burgelin m’a convaincu que j’aurais plus à faire dans cette vie-là que dans une autre, usurpée. Il m’a permis de déduire que : Lange + Bloyé – Rosenthal / Antoine Bloyé = Nizan (2). Sans que, dix-neuf ans après, je me souvienne très bien pourquoi…
Dans ma vie d’homme, Nizan m’a accompagné, avec ironie parfois, quand j’ai dû, soixante ans après lui, muter à Bourg-en-Bresse … J’en déduis que Paul Nizan est une part de moi-même : nous cohabitons, en mêmes parties d’un tout, comme les androgynes d’Aristophane. Part manquante, mais présente en moi. C’est mon Nizan à moi.
Nizan, aujourd’hui, c’est pourtant le sentiment d’une réhabilitation, qui s’installe dans le temps, qui diffuse le sentiment nouveau de la tranquillité. Il arrive qu’elle nous explose à la figure : à Dan Franck qui présentait son Libertad !(3)place de la Comédie, à Montpellier, je fis remarquer qu’il manquait quelqu’un dans son index des intellectuels engagés dans la Guerre d’Espagne … De mon côté, j’écris des romans, dont Une soirée à Somosierra (jamais paru) parce que je déteste, comme tout le monde, que la vraie se soit perdue. Et un autre (à paraître) qui traite du basket-ball, du mythe d’Epiméthée et d’une initiation dans les mêmes cols! (4) J’ai fait de Nizan un élément récurrent de mes écrits, pour rappeler qu’on se trahit plus en devenant des carcasses qu’en mourant tragiquement… J’ai étudié le syllogisme d’Aragon (quelqu'un qui écrit sur les traîtres ne peut être qu'un traître lui-même), cherché les acceptions du temps détruit (5)dont parle Nizan à Henriette… Je sais que ce qui lui préside importe plus que l’œuvre elle-même : on peut trouver ces romans surannés. Mais l’homme, la démarche resteront. Un jour, peut-être, je ne ressentirai plus la nécessité de démanteler le monde ; je n’aurai plus une conscience aussi aiguë de la mort. Ce jour-là, je me rendrai compte que je n’étais pas aussi damné que lui, qui l’était doublement. D’abord parce qu’on ne se moque pas impunément de l’ordre humain ; ensuite parce qu’on ne se détache jamais de la mort qu’on porte en soi : c’est une règle. Mais bon, ce jour-là n’est pas encore arrivé : s’est-on déjà demandé, en lisant Jules et Jim si l’amour s’était tari ? Quand on relit Nizan, nous non plus nous ne louchons plus.
(1) Jean-Paul Sartre, préface à Aden Arabie, mars 1960, Ed. La Découverte, p°8
(2) La trahison et ses dérivés dans l’œuvre romanesque de Paul Nizan, conclusion, p°75
(3) Grasset, 2004 ; dédicacé : « pour Laurent, admirateur de Nizan… Comme il a raison ! »
(4) Le poignet d’Alain Larrouquis (2011), chap.11, p°85
(5) Lettre aux Armées, fin 1939. In Paul Nizan, intellectuel communiste, Petite collection Maspero, 1979
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