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02/12/2014

Portrait de femme.

10653720_4832998440157_2810858926275546058_n.jpgC'est un peu comme si elle devait en permanence s'excuser d'être là. Enfant non attendu d'un couple vite orienté sur les intérêts communs plus que sur le partage, la petite Hajime a dû s'élever seule, dans l'indifférence de sa mère et dans la consolation d'un père qui ne la laissa s'accrocher à ses basques que douze petites années. Quand il mourut, sa mère lui accorda une courte accolade puis passa à autre chose. Elle, qui s'était habituée à combler elle-même sa solitude, ne broncha pas. Comme quand, en vacances, sa Folcoche la laissait à l'hôtel pendant qu'elle traînait son mari dans les casinos de la Côte d'Azur. Que ça l'ait déterminée dans son rapport aux autres, ce n'est rien de le dire. Quand "Maman", devenue vieille, lui demanda de l'aider administrativement, elle lui rappela qu'elle l'avait laissée s'inscrire seule au lycée, que c'était son tour, maintenant, de se débrouiller. Des études sérieuses, de fortes dispositions pour les matières littéraires et des études de Droit pour la rationalité de ceux qui savent qu'ils devront tout aller chercher eux-mêmes, Hajime expérimente les chemins de l'existence avec de solides appréhensions: la confiance qu'on n'a pas en soi rejaillit forcément sur celle qu'on porte aux autres... Il y a chez elle une forme de dureté qu'elle maquille par l'ironie, par des répliques cinglantes qui font qu'on peut la craindre, dans certains milieux. Un des surnoms qu'une de ses amies lui a donné, c'est "Fée Carabosse", en décalage avec son joli minois mais explicite, suffisamment, quant aux barrières qu'elle peut mettre sur ce qu'elle donne à voir d'elle. Jusqu'à ce que, comme toutes les citadelles, la sienne finît par céder: une rencontre, une acmé amoureuse sans doute mal placée, la déception, la douleur et, ensuite, la décision irrévocable de ne plus jamais souffrir, quitte à renoncer. De faux départs en vrais retours, d'ascèses en ivresses, Hajime mène son chemin périlleux en laissant croire que tout va bien: de beaux et brillants enfants auxquels elle donne tout ce qu'elle n'a pas eu, un pacte marital petit-bourgeois qui lui apporte tout ce qu'elle a peur de manquer et, comme partout, les petits accommodements qu'on fait avec ce qui manque réellement. Elle a l'habitude de sortir seule, d'aller voir des concerts, de dîner avec des amis. À plusieurs, ils diront qu'elle est drôle, percutante, qu'elle anime la soirée. En face-à-face, pour peu qu'il y ait écoute, les lignes de faille se montrent davantage : les meilleures sentinelles sont celles qui savent relâcher. C'est, encore, un peu de la Princesse de Clèves qui se joue chez cette femme: ne pas aimer de peur de s'en trouver déçu... Sa mère lui assénait que "la Beauté ne se mange pas en salade", elle sait qu'elle séduit mais refuse qu'on l'envisage disponible. Procrastine, se dit qu'elle a le temps de penser à autre chose avant que vienne le temps où elle devra avant tout penser à elle. C'est le chiasme amoureux: cette femme qui a été aimée mais pas choisie a été choisie mais mal(adroitement) aimée. On voudrait pouvoir postuler, l'emmener là où sa belle personne mérite d'aller, lui faire redécouvrir les plaisirs possibles d'un vrai recommencement. Mais un enfant sauvage ne donne pas sa confiance du premier coup: il faut du temps, la patience qu'elle n'a pas, une force de conviction qui montre que l 'évidence est là. Pas là où l'on pensait qu'elle fût. C'est la Beauté cruelle des vraies histoires, celles qui méritent qu'on s'y attarde.

Peinture: Franck Gervaise.

16:42 Publié dans Blog | Lien permanent

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