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16.05.2008
la 3ème jouissance du Gros Robert - Episode 2

Une vieille femme au cabas garni peinait à finir la rue des Pierres plantées. Il la prit un temps pour sa grand-mère, voulut croire que sa grand-mère n’allait pas, elle, sur ses trois fois son âge. Elle pouvait dire quel avait été le quartier avant. Avant qu’elle pense que la mort l’avait oubliée. Par atavisme, peut-être la Mort l’oublierait-elle aussi, auquel cas le flot héraclitéen de thé à la menthe et l’infini passé à attendre ici s’avéreraient moins voluptueux que prévu, mais Robert en doutait : ce n’est pas quand la jouissance vous prend que l’idée de la mort s’enfuit, au contraire. Jouir, c’est entre la finitude et l’idée de la finitude : un espace qui reste à définir, non intelligible. Un inconnu dont Robert allait s’emparer, désormais, délaissant dans l’action l’appréhension de son action et ses conséquences possibles. Embrigadé selon son vouloir, Robert, par une femme, un groupe de musiciens, une troupe de théâtre : il les suivrait discrètement, ne ferait jamais valoir ce qui l’avait hissé en haut de l’échelle sociale, ses états de service, dont on lui avait dit un jour qu’ils étaient utiles à la Nation. Ce jour-là, d’ailleurs, Robert n’avait pas compris, s’était demandé s’ils plaisantaient, s’il n’y avait pas maldonne : il avait étouffé une réplique, il aurait voulu parler, n’a rien dit, après, ça a été le déferlement des félicitations, des louanges. C’était ce jour-là qu’il clorait aujourd’hui, avec un peu de chance et beaucoup de thé à la menthe. Une troupe de théâtre, ça lui irait bien, à Robert : des saltimbanques rompus à l’illusion qui lui apprendraient comment donner à voir autre chose que soi ou qu’un travail qui relève de soi. Ils lui apprendraient à arpenter une scène avec légèreté, lui dont la masse épousait autrefois l’inertie de son activité. Autrefois. Avant qu’il perde trente-cinq kilos, Robert. Dont le dernier hier, à la veille de son trente-cinquième anniversaire.
Il en a essuyé, pourtant, des brimades, Robert. Autant que des louanges. Génie de la science - bienfaiteur de la nation, donc - mais par derrière, le gros tas, Big Ben, elephant man ou plus communément le Gros Robert. Le Gros Robert, pas le Grand, non, le gargantuesque, guttural Gros Robert. On met toute la méchanceté du monde dans une appellation comme celle-ci, tant qu’on la tient secrète ; et quand la méchanceté se mêle de cruauté, on s’arrange pour que le secret s’évente, que l’appellation soit sue. Il en a donc avalé, des couleuvres, Robert, qui crut un instant que cette méchanceté-là était un corollaire de son succès. Il y a presque cru, même, à ces vilenies, redoublant d’ardeur dans les expériences, dans les installations, rallongeant ses journées jusqu’à leur intégrer les nuits, ne parlant plus, au petit matin, qu’au vigile qui lui apportait un café : mais quand ce dernier rentrait chez lui, Robert recommençait. Sujet et objet des expériences qu’il mettait en place, géniale souris de laboratoire au milieu des chats borgnes, Robert se consumait. Trente ans, cent-vingts kilos. Une solide constitution, disait-on de lui au sortir de l’adolescence. Un appétit d’ogre, un bon coup de fourchette, à vingt ans, quand les muscles ont fondu, que les bouées se sont constituées. Un problème de thyroïde, à vingt-cinq. Et l’indifférence à trente : les amis qui s’éloignent, ceux à qui Robert avait le plus souvent présenté leurs femmes. Les soirées passées d’abord seul à compulser des livres de physique, puis au labo, directement, la science pour compagne. Les derniers partaient, lui restait et le soir, Robert sortait un sac en plastique rempli de bonbons, de barres chocolatées. Comment faut-il que je considère mon rapport au monde pour que je fasse de la science, la question datait du cours de philosophie de terminale, il ne s’était jamais, lui, interrogé sur ce qu’il faisait, avant qu’on lui fasse remarquer qu’il faisait des choses que les autres ne savaient pas faire. Il aurait bien opté pour cet équilibre-là, Robert, un privilège en contrepoids de son handicap. Mais ça ne leur suffisait pas, non, il leur fallait tout : le gros Robert ne pouvait pas être le ténor d’une école aussi supérieure, ce n’était pas envisageable. Dans tous les secteurs, on peut distinguer les pontes des gros pontes, mais ce doit être une façon de parler, seulement, ce ne peut être autre chose. C’était déjà bien, pour lui, d’être là, on pouvait même accepter l’idée qu’il soit bon à la condition qu’il n’en montre rien, puisque son physique, déjà, ne l’autorisait à rien ! On parla, dans un premier temps, d’incompatibilités de recherches, puis de timing, on dit à demi mots que l’espace entre les paillasses était étroit et que, forcément, pour les manipulations… On contribua à ce que Robert soit seul dans l’atelier, ce qu’il prit avec soulagement, s’empressant, puisque les autres étaient partis, de sortir du casier le petit sac en plastique…
Robert le génie était seul. Absolument silencieux et seul. Il pensa partir, quitter le laboratoire, mais il se rétracta, un soir, en regardant au microscope : il eut cette intuition qu’une cellule aussi infinitésimale que sa propre existence se reflèterait à l’identique dans tous les microscopes de la terre. Cette intuition, comme les autres, il la suivit. Parce que Robert, à part sur les personnes, ne se trompait jamais. (...)
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